3x02 - Panacée (3/19) - Banderole
Ellen et Mae sont assises sur le bord du premier banc d'un des gradins du terrain de baseball de leur lycée. Elles tiennent chacune une extrémité d'une longue planche polarisées, afin de la maintenir debout sur l'une de ses deux plus longues arêtes. Assis en tailleur dans l'herbe en face de ses camarades, Nelson a le front plissé de concentration alors qu'il scrute la tablette qu'il a branchée au grand rectangle. Les deux jeunes filles le regardent se concentrer en silence ; aussi impatientes sont-elles de pouvoir admirer le résultat de son travail, elles savent bien que l'interrompre ne ferait que retarder l'échéance. Il est non seulement particulièrement absorbé lorsqu'il est sur une tâche créative, mais le ratio entre son plan de travail et le support escompté de son résultat est en l'occurrence difficile à manier.
Comme elles tournent le dos au chemin qui amène de la rue à l'entrée du bâtiment, ni l'une ni l'autre des deux adolescentes ne repère l'approche de Nash. Pour sa part, l'un des rares nouveaux élèves dans l'établissement ne manque pas de reconnaître la mystérieuse blondinette. Il n'a pourtant échangé qu'une seule fois avec elle, en cours de mathématiques, mais de tous les gens qu'il a réussi à aborder depuis son arrivée ici, c'est elle qui l'a le plus marqué. Sa tolérance aux regards insistants de leurs collègues, et surtout l'origine inconnue de toute cette attention, ne sont pas étrangers à sa curiosité à son sujet. Il a pensé à interroger quelqu'un, n'importe qui, à propos d'elle, puis s'est ravisé. Si c'est personnel, ce serait indiscret. Et si ça ne l'est pas, alors ce serait trop facile.
— Salut… Je peux vous demander ce que vous êtes en train de faire ? il s'enquiert depuis l'autre côté du grillage, pas timide.
Nels se contente de lever les yeux une seconde, mais Ellen et Mae se tournent toutes les deux vers le nouveau venu, par-dessus leur épaule.
— Nelson est en train de réaliser une banderole pour le match inaugural de ce week-end, explique Mae, désignant son meilleur ami d'un geste du menton.
Fin Septembre marque en effet l'ouverture de la saison sportive, et par tradition, ce premier match est toujours un bon prétexte pour rassembler plus de monde que les autres, et lancer dignement l'année scolaire dans son ensemble.
— Grand fan de baseball ? croit deviner Nash, avenant.
Il n'a pas encore officiellement fait la rencontre du prénommé Nelson, pas plus que de la jeune fille à bonnet un peu plus loin sur le banc, mais il ne s'en formalise pas. Il apprend le plus souvent les prénoms des gens au détour d'une conversation qu'en étant formellement introduit auprès d'eux.
— Si on veut. Mon père attend de pied ferme de lancer le coup d'envoi au match inaugural de mon année de Terminale depuis que j'ai genre 7 ans, répond Nels.
Il ne lève toujours pas les yeux, mais le sourire à ses lèvres prouve qu'il n'est pas agacé et souhaite simplement rester concentré. S'il doit bien tracer les plans des meubles qu'il construit, le dessin n'est malgré tout pas son mode de création de prédilection. Il ne pouvait cependant pas fabriquer une bannière en bois, puisqu'en plus de demander une quantité de matériau pas facilement accessible, le résultat aurait été trop lourd pour être brandi durant le match.
— Il ne pensait pas que tu irais jusque-là, avant ça ? plaisante l'autre garçon, dérouté par cette précision d'âge.
Les parents ne commencent-ils pas à faire des plans pour leurs enfants avant même leur naissance, voire leur conception ? Est-ce que ce genre d'événement ne fait pas partie des rituels prévisible desquels s'enthousiasmer longtemps à l'avance, à partir du moment où on commencer à souhaiter avec des enfants ?
— Avant ça, j'étais pas encore son fils, répond l'abandonné le plus naturellement du monde, toujours concentré.
Ce qui pour lui est une évidence fait se décomposer son interlocuteur. Il perd son sourire et pâlit. Il lâche même le grillage pour faire un pas en arrière.
— Oh. Tu es adopté. Je ne savais pas, il bafouille, les yeux rivés sur ses baskets, sous le regard étonné des deux filles en face de lui.
Mae et Ellen s'entre-regardent avec perplexité mais s'abstiennent de tout commentaire. Si elles ne la comprennent pas, ce n'est pas leur place de soulager sa gêne.
— Comment tu aurais pu ? pouffe Nelson, s'en chargeant très bien.
Il accorde un regard furtif à Nash, tout aussi perplexe que ses deux amies que sa voix sonne aussi embarrassée pour si peu. C'est littéralement la première fois qu'ils s'adressent la parole. Il aurait été beaucoup plus dérangeant qu'il connaisse déjà ce détail personnel. Quoique, il aurait pu l'entendre de quelqu'un d'autre, puisque ce n'est en rien un secret.
— Je suis désolé. J'ai l'habitude d'être celui avec la situation familiale atypique et qu'on regarde bizarrement, je devrais savoir mieux que de réagir comme ça, s'excuse Nash en s'ébrouant, pour se sortir de sa momentanée perte de contenance à cette inversion des rôles à laquelle il n'est pas accoutumé.
— Bienvenue dans une grande ville ! lui propose Mae, à la fois amicale et amusée.
Elle ne sait pas où exactement, mais elle a tout de même cru comprendre qu'il a beaucoup déménagé au cours de sa vie, puisqu'il a l'habitude d'être nouveau. S'il est en revanche surpris de croiser un adopté, il a cependant dû s'en tenir à des endroits aux populations réduites, comme les communes agricoles ou minières qui parsèment les territoires ruraux. Les schémas familiaux recomposés se font plus rares dans ces coins-là pour des raisons purement logistiques ; les enfants n'ayant plus aucune famille pour s'occuper d'eux sont souvent rassembler dans les zones les plus densément peuplées, afin de faciliter leur encadrement et améliorer leur chance de trouver un foyer. Aussi, les familles isolées sont généralement suffisamment nombreuses pour qu'il soit pratiquement impossible que qui que ce soit parmi leurs membres ne se retrouve sans personne, tandis que les familles plus urbaines sont généralement moins larges.
— Qu'est-ce qu'il y a d'atypique à ta famille ? intervient Ellen, curieuse, et aussi pour laisser un peu de répit à Nelson, toujours occupé.
— C'est juste ma mère et moi, justifie succinctement Nash.
Mal à l'aise, il réajuste son sac à son épaule et regarde à nouveau le sol. Dit comme ça, ça n'a sans doute rien de bien particulier. Mais Mae n'a pas tort de présumer les endroits où il s'est arrêté. Il a toujours été entouré d'enfants de grandes familles, sans aucune recomposition, descendants de dynasties on-ne-peut-plus stables, le schéma familial à la fois basique et efficace. Dans les environnements comme ceux-là, les enfants ne sont jamais perdus, et si on ne peut pas en avoir pour une raison ou une autre, la participation à la communauté est beaucoup plus implicite qu'une adoption au sens strict.
— Ce n'est pas aussi rare que tu le crois, se permet Mae, sans animosité, juste factuelle.
Elle a la chance d'avoir des frères, mais à elle aussi, il lui manque un parent. Et elle connaît de visage si pas de nom une petite dizaine d'enfants de parent célibataire pour des circonstances ou d'autres, parmi les élèves de Walter Payton. Ce n'est pas idéal pour beaucoup de raisons, au point que certaines personnes s'y mettent même à plus que deux pour élever des enfants, mais ça n'a rien d'impossible.
— Alors, c'est ton père qui est un grand fan de baseball, donc ? Nash relance le sujet de la banderole sur laquelle s'affaire toujours Nelson.
Il est visiblement peu désireux de s'étendre sur celui de ses propres parents. Comme elle peut le comprendre, Mae n'insiste pas. Quelle histoire joyeuse pourrait-il y avoir derrière sa situation ? Il y a forcément mort, séparation, ou absence dans les ingrédients.
— On peut dire ça… pouffe à nouveau Nels, mais cette fois un peu plus pour lui-même.
— Tu t'y connais, en baseball ? s'enquiert Ellen auprès du nouveau venu.
— Ell'… proteste Mae.
Elle croyait que la marginale ne voulait pas qu'ils se fassent de nouveaux amis ? Elle insiste pour rester courtoise, mais là, c'est une invitation à s'intéresser à eux. Et les raisons pour vouloir éviter ça restent valables.
— Quoi ? Il va bien l'apprendre à un moment donné, et il va penser qu'on s'est moqué de lui en ne le lui disant pas, objecte sa camarade à bonnet.
— Apprendre quoi ? demande Nash avec le sourire, sa curiosité efficacement attisée.
— Réponds à ma question, d'abord, l'adolescente gantée fait durer le plaisir, sous le regard atterré de sa meilleure amie.
Nelson se retient de rire derrière sa concentration. Il sait très bien ce que son amie est en train de faire. Mais il la laisse faire, parce qu'elle l'a un peu subi au moment de sa propre arrivée, alors il lui fait grâce de jubiler un peu de pouvoir retourner la situation à son avantage.
— Voyons voir, baseball à Chicago… Je sais que vous avez 2 équipes, ce qui est rare, même pour une ville ancienne. Et je sais aussi que vous avez l'un des lanceurs les plus vieux d'Amérique du Nord, à la fois en âge et en ancienneté. Et… il commence à lister les quelques faits divers qu'il s'est efforcé d'apprendre sur ce sport dans cette ville, comme il l'a fait pour d'autres, avant d'arriver.
À force de bouger partout, il a fini par repérer les sujets de conversation qui reviennent souvent et dans lesquels il est facile d'être largué par les locaux. Avoir quelques bases est toujours une bonne façon de faciliter son intégration.
— Celui-là, l'interrompt Ellen.
Dans son empressement à l'interrompre, elle manque de lâcher la planche entre ses mains et récolte un bref regard sévère et un claquement de langue de la part de Nelson. Elle s'excuse d'une petite grimace, tandis qu'il secoue la tête.
— Quoi, celui-là ? Nash ne la suit pas.
— L'un des plus vieux lanceurs d'Amérique du Nord, répète son interrogatrice, un immense sourire satisfait sur son visage.
— Qu'est-ce qu'il a de spécial ?
À l'instar de la plupart des gens lorsqu'ils sont confrontés pour la première fois de front aux excentricités de la jeune fille, le garçon reste perdu. Il tente un regard vers les autres participants à la conversation, cherchant de l'aide.
— C'est mon père… finit par révéler Nelson, dans un soupir, pas à l'aveu qu'il doit faire mais à la façon excessive d'Ellen de faire durer le suspense.
On peut toujours compter sur elle pour mettre de la théâtralité là où elle n'est pas nécessaire. Il ne considère pas que l'occupation de son père soit un secret, mais il préfère, lorsque c'est possible, maintenir la barrière d'anonymat qui est due aux familles de personnes publiques. Il est très mal vu de creuser dans la vie privée de quiconque, même si par ailleurs cette personne impacte beaucoup de monde par son activité professionnelle. Pour certains métiers, il est plus facile de dissimuler son visage que d'autres, mais normalement, il est tout aussi déconsidérer de se mêler des affaires d'un joueur de football que d'un journaliste, ou d'un oligarque.
— Le… Dare Devil de Chicago ? bredouille le second garçon de la conversation, son expression en accord parfait avec son intonation interloquée et perplexe.
— A.K.A. Donovan Dougherty, A.K.A. mon père, confirme l'autre adolescent.
Don a reçu son surnom non seulement pour sa témérité sur le terrain – son tempérament soupe au lait qui l'a d'ailleurs amener à fréquenter celui avec qui il partage aujourd'hui sa vie –, mais aussi grâce à ses initiales, tout simplement.
— C'est dingue ! s'exclame Nash avec un rire nerveux.
— Il paraît, Nels reste très stoïque, non seulement habitué à de telles réactions mais surtout toujours concentré sur sa banderole.
La toute première personne à ne pas être revenue de l'identité de son père, ça a été Mae. C'était il y a plus de 10 ans, lorsque la renommée de Don était uniquement due à sa présence sur le circuit professionnel et pas à son ancienneté dans celui-ci. Tous les joueurs d'équipes officielles, grâce à leur faible nombre, sont connus pour qui suit le sport. Et plus ils restent longtemps dans les rangs, plus la probabilité que des individus moins férus les connaissent tout de même augmente. Don a commencé tôt, avant d'adopter son fils, et ne fait pas mine de s'arrêter pour le moment.
— Je m'appelle Nash, au fait, propose l'adolescent derrière la grille, toujours éberlué par ce qu'il vient d'apprendre, et jugeant qu'il est temps de se présenter en bonne et due forme.
— Ellen. Mais on était au courant, lui retourne la marginale, sans gêne.
— Ell'… la réprimande une fois de plus Mae, quoique pour des raisons différentes, maintenant.
C'est à vrai dire l'interaction la plus normale qu'elle a eue avec sa meilleure copine depuis longtemps, de la faire taire devant un garçon pour ne pas qu'il se fasse de fausses idées. En l'occurrence, elle préférerait qu'il ne se monte pas des films par rapport au fait qu'elle a partagé son prénom avec ses deux acolytes. Il est parfaitement sympathique, et elle est toujours intéressée par retrouver à qui il lui fait penser, mais ça s'arrête là.
— Quoi ? l'autre fait semblant de ne pas comprendre, jouant les innocentes.
— D'accord. Bah, c'était cool de vous rencontrer. Je vais utiliser le reste de nos heures de libres pour essayer de comprendre quelque chose au cours de bio d'hier. On se voit en sport, Nash décide de prendre congé du petit groupe, ne serait-ce que pour n'embarrasser personne.
Mae confirme l'ersatz de rendez-vous avec un sourire et un hochement de tête, après quoi le garçon s'éloigne. Il est poli. Si ses circonstances n'étaient pas ce qu'elles sont, peut-être qu'elle n'aurait pas autant fait obstacle à son intégration de leur groupe. Elle aurait en tous cas été beaucoup moins réservée sur la question du père de Nelson, qui pour elle mérite d'autant plus sa renommée qu'il est quelqu'un de bien même sur le plan personnel. Mais en le cas présent, elle doit prendre garde à tenir ses distances. Elle aimerait bien réussir à resituer où elle a déjà vu un visage semblable à celui de Nash, mais elle ne peut pas se permettre plus. Elle ne se permet même pas de se demander si elle voudrait, si c'était une option.
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