3x02 - Panacée (2/19) - Singes savants
Daisy et Markus se tiennent debout devant leur hôpital de rattachement. L'un à côté de l'autre, ils toisent le bâtiment avec de grands yeux, comme s'ils n'y étaient jamais entrés, de la même façon qu'ils l'ont peut-être regardé lors de leur premier jour en poste, quoiqu'un peu plus longuement. Leurs collègues les croisent ou les dépassent, selon leurs horaires, sans prêter attention à eux. Il peut y avoir de nombreuses raisons d'avoir besoin d'un petit temps avant de rentrer – mauvaise journée la veille, mauvaise journée en perspective, ou plus simplement appréciation de son rôle dans la société. Aussi, leur association n'est pas une surprise. L'affinité entre l'infirmière et l'étudiant n'est un secret pour personne, et il n'est pas rare pour une tunique bleue d'avoir comme qui dirait un poulain parmi les internes.
— Prête ? finit par demander le plus jeune, après une profonde inspiration.
— Autant que je le serai jamais, répond Daisy avec un sourire charmant, sans doute parce qu'elle n'est pas capable d'un autre.
L'idée qu'elle ait systématiquement du mal à s'intégrer parmi ses collègues directes laisse Markus toujours aussi circonspect. Il a beau avoir observé l'étrange et instinctive méfiance des autres infirmières envers elle, il n'arrive pas à la comprendre.
— C'est juste une journée de travail normale, pas vrai ? il vérifie timidement auprès d'elle, hochant la tête pour se rassurer lui-même.
— Donc c'est toi qui a besoin de te sentir prêt, en fait, elle s'amuse, avant de passer son bras par-dessous le sien.
— Non, c'est bon. On a assez attendu, et on a suffisamment répété, il se reprend, bien que sans se dégager de l'emprise de celle qui l'accompagne.
Daisy a cette façon de mettre tout le monde – toute équipe d'infirmières qu'elle rejoint mise à part – à l'aise. C'est un énorme avantage dans son métier, mais même dans la vie de tous les jours, elle ne perd jamais cette aura de réconfort. Elle est si douce et sensuelle qu'elle pourrait rappeler une sirène, cette créature mythique réputée pour envoûter les marins, les bercer dans un faux sentiment de sécurité pour ensuite les mener à leur perte. Sauf que dans son cas, la perte n'a jamais lieu. Elle est tout bonnement un phare de sérénité et d'ondes positives dans l'océan du quotidien. Une fois qu'on l'a rencontrée, il n'y a plus vraiment quoi que ce soit de surprenant au fait qu'elle ait su charmer les deux géants de glace que sont Vladas et Siegfried.
— Je dois dire, c'est plutôt sympa, d'aller en mission au lieu de regarder les autre s'y rendre, pour une fois, déclare la jeune femme, une pointe espiègle à son sourire.
— Pas cool… grommelle alors une voix masculine à leur oreille.
L'infirmière sourit plus largement et joue discrètement avec une mèche de cheveux du côté gauche de son visage. Elle est à la fois peu habituée au port d'un récepteur derrière son oreille, mais aussi rassurée par la tessiture calme du plus silencieux de ses deux maris. Par ce biais, il est bien obligé de vocaliser ses réponses. Sieg est aussi au bout du fil, mais pour une fois, c'est lui qui se contente d'un sourire pour toute réaction.
La relation des deux hommes avec leur épouse est très particulière, et pas spécifiquement parce qu'ils sont trois. Comme bon nombre de gens, leur comportement au sein de leur mariage varie légèrement de ce qu'il est avec le reste de la population, de la même manière que notre comportement en famille n'est pas tout à fait le même que celui qu'on adopte avec des amis ou des collègues. Dans leur cas, il semblerait que Daisy inverse leurs tendances respectives au calme et à un peu plus d'agitation. Là où Vlad est d'ordinaire le plus serein, envers leur bien-aimée, il est le plus protecteur. De même, là où Siegfried est le plus méfiant, en la présence de leur dulcinée, il se détend.
— Maintenant vous savez comment je me sens à chaque fois, mes chéris, elle poursuit, haussant un sourcil qu'ils ne peuvent pas voir.
— Au moins ils nous entendent, choisit de déduire Markus de l'intervention de l'agent secret, puisqu'il ne saurait pas comment rebondir sur ce badinage entre les époux.
Sans aller jusqu'à se sentir comme la cinquième roue du carrosse, le teneur de chandelle proverbial, il n'a clairement pas l'audace de renchérir sur les taquineries de Daisy envers les deux géants, même alors qu'ils sont à distance. Avec elle, il peut plaisanter, avec eux, il ne se sent pas encore à l'aise.
— Tous les deux cinq sur cinq, confirme son père, lui aussi à l'autre bout de la ligne.
Tout un comité est en fait rassemblé au domicile Quanto pour faire office de support technique aussi bien qu'émotionnel aux deux désignés intervenants du jour. C'est dû à la fois à leur inexpérience mais aussi à la délicatesse de l'opération. Les trois agents tournent particulièrement en rond comme des lions en cage à l'idée de ne pas pouvoir être sur le terrain sans attirer l'attention. Jena aurait voulu pouvoir agir elle-même, puisqu'elle a dispose d'une raison de se trouver dans la chambre de sa sœur, mais elle ne dispose pas des compétences techniques pour effectuer la manœuvre attendue. Son entraînement aurait pris plus longtemps que celui de Daisy et Markus. Concédant qu'agir vite était préférable à ménager ses envies de contrôle, elle avait donc accepté de déléguer la tâche à sa belle-mère par alliance.
— D'accord. Alors, dans ce cas, silence radio jusqu'à ce qu'on ait une ouverture, c'est ça ? propose Markus, même si tout le monde est déjà au courant que c'est la prochaine étape prévue.
— C'est bien ça. On reste tous à disposition d'ici là. Passez une bonne journée, valide tout de même son père d'un ton rassurant.
— Merci. Vous aussi, répondent l'infirmière et l'étudiant presque en chœur.
Appuyant chacun discrètement à l'angle de leur mâchoire, ils se séparent, échangent un dernier regard entendu, accompagné d'un hochement de tête, avant d'enfin aller pour franchir le seuil de l'hôpital, et chacun vaquer à ses occupations habituelles. À vrai dire, leur cinéma ne fait que commencer. Après avoir fait comme si rien de spécial ne se passait aujourd'hui, il leur faudra également donner l'impression que rien n'a changé non plus jusqu'au réveil effectif de chacun des deux comateux. Ils s'engagent donc à cet instant pour un rôle qui pourrait durer jusqu'à plusieurs semaines !
Étant donné les circonstances mystérieuses dans lesquelles Caroline et Robert se sont retrouvés dans leur état actuel, tout autour de leur retour à eux va être sujet à examen, et rien ne peut donc être laissé au hasard, même plusieurs jours avant. Officiellement, seules des méthodes de stimulations conventionnelles doivent pouvoir être tenues pour responsables de leur rétablissement, et aucune autre ne doit pouvoir être ne serait-ce que suspectée. Ils ne doivent pas seulement passer tous les tests médicaux qu'on leur fera subir à leur réveil sans éveiller le moindre soupçon, il faut également que rien de remarquable ne se produise autour d'eux. Alek et Gregor ont déjà abattu un travail de longue haleine, et Daisy et Markus en reprenne aujourd'hui le flambeau, voilà tout.
Quoi qu'il en soit, Kayle avait raison. L'essai de l'ingénieur et du biologiste il y a deux semaines de çà, variante d'un thème issu d'une idée de Jack, s'est effectivement avéré être la bonne pioche qu'ils attendaient tous. L'ensemencement a pris et a fourni les résultats tant attendus. Pendant ce temps, les deux scientifiques avaient peaufiné le mode d'administration de leur remède, jusqu'à lors seulement évoqué. Parallèlement, Jena et ses mentors s'étaient chargés de conclure leurs réflexions logistiques, d'envoyer les bonnes personnes pour un ultime repérage, et enfin de faire répéter les exécutants choisis. Et enfin, aujourd'hui est venu le grand jour de la mise en application de tous ces préparatifs.
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