3x02 - Panacée (1/19) - Intrusions

Marcher d'abord. Trottiner ensuite. S'arrêter. Humer l'air. Regarder à droite, à gauche, à droite encore, puis donner un coup d'œil derrière soi, par-dessus son épaule. Mettre le nez au sol, puis au vent à nouveau. Reprendre sa route. Rattraper son retard, et même prendre un peu d'avance. Revenir sur ses pas. Lever la tête et les yeux. Sourire. Ne pas perdre le fil. Toujours connaître son environnement, ce qui nous entoure. C'est important. Il en va de leur sécurité. À chaque instant, évaluer le danger. Il est le seul à savoir, le seul à percevoir. Sans lui, ce serait le chaos. Des enfants aveugles et sourds dans un champ de ronces infesté de loups. Alors il veille. Il sait ce qui est une menace ou non.

Puisque Sing Sing ne considère justement pas du tout Ann Kampbell comme une menace, ce n'est qu'au moment où elle est sur le point de poser sa main sur son épaule que Sam fait brusquement volte-face et l'intercepte. La jeune femme ouvre de grands yeux à cette parade, tandis que l'oncle se détend presque aussi vite qu'il s'est retourné vers elle.

— Mais qu'est-ce que ?! Ann ! Ne surtout pas prendre un flic par surprise ! il la réprimande, tout en lâchant son poignet.

— D'accord ! C'est noté ! Mais est-ce que tu n'es pas supposé pouvoir compter sur ton chien pour te prévenir si un danger approche ? rétorque la pirate, avec un coup d'œil pour le molosse entre eux.

Le Rottweiler la regarde avec amicalité, langue pendante, se sentant visiblement en toute sécurité en sa présence. Il la connaît. Il connaît surtout son odeur. Elle a passé beaucoup de temps à ce qu'il voit comme la deuxième maison de son humain de référence, en particulier avec le frère de celui-ci. Il ne revient pas sur son jugement ; elle ne représente pas une menace. Pourquoi donc alerterait-il Sam de son approche, alors ?

— Ce que je ne suis pas supposé faire, c'est me reposer uniquement sur lui. Qu'est-ce que je peux faire pour toi ? explique succinctement l'inspecteur avant de s'enquérir de la raison de la présence de la jeune femme sur son chemin.

Qu'elle ne vienne pas le trouver au commissariat, il peut le comprendre. Mais elle aurait pu lui envoyer un message. Ou sinon, elle connaît son adresse. Mais non. Ce serait trop simple. Il fallait qu'elle le rattrape à la fin d'un jogging matinal. Il présume et espère que ça signifie que ce qu'elle a à lui dire ou lui montrer est important.

— La question, c'est plutôt qu'est-ce que je peux faire pour toi. Je me suis dit que je devrais t'avertir des avancées de ta chère et tendre, lui annonce Anubis.

— Comment ça ? il ne la suit pas, et fronce les sourcils, mains sur les hanches.

— Tu en as plusieurs ? Elizabeth Isobel Jones, née le 23 Avril… l'informaticienne commence à décliner l'identité d'Iz, ce qui fait soupirer et lever les yeux au ciel à son interlocuteur.

— Je vois de qui tu parles ! Qu'est-ce que tu veux dire par "ses avancées" ? il précise sa question précédente.

— Disons que… J'ai lu ses notes, confesse Ann avec un sourire qu'elle veut sans doute d'excuse mais laisse plutôt transparaître sa fierté.

— Pardon ? il vocalise son outrage par l'interrogative.

Il ne monte même pas le ton. La sécheresse suffit. Et même si ça n'était pas le cas, son regard orageux achèverait de prévenir toute méprise sur son avis.

— Tu as parlé à Alek de tes inquiétudes quant au fait qu'elle ne semble pas arriver à mettre les incohérences de l'affaire Eugène derrière elle. Vu que c'est nous qui avons construit tout ça pratiquement de toutes pièces, je me suis dit que ça valait le coup de voir si on n'avait effectivement rien laissé au hasard, se justifie la hackeuse, pragmatique.

— Ah… Je ne pensais pas qu'Al' vous parlerait de ça. Et vu le résultat, j'aurais préféré qu'il s'abstienne, grommelle Sam, mâchoire serrée.

Il ne blâme pas son frère. Il est à peu près certain qu'il n'a en aucun cas commandité l'intervention du couple de pirates. Il a probablement évoqué ses inquiétudes au détour d'une conversation, puisqu'ils sont après tout un peu tous dans le même bateau, de ne pas pouvoir parler à n'importe qui de n'importe quoi.

— Pourquoi ? demande simplement Ann.

Sourcils froncés, yeux plissés, elle paraît sincèrement confuse. Elle ne voit absolument pas les objections qu'il pourrait avoir à ce qu'elle vient de lui révéler avoir fait. Il soupire de plus belle.

— Parce que ça aurait évité que vous envahissiez l'intimité d'Iz comme vous l'avez fait ! il s'agace.

Il est un peu las d'avoir de plus en plus de monde autour de lui auxquels il doive sans cesse rappeler les règles les plus basiques de la vie en société. Il ne va pas nier l'utilité des sauvageons en question, la grande aide qu'ils leur apportent et qu'ils n'auraient sans doute pas pu trouver ailleurs. Mais ce n'est pas le type de compagnie qu'il avait l'habitude de garder auparavant. L'ajustement est un peu abrupt, voilà tout.

— Il fallait qu'on soit fixés, persiste la pirate dans sa justification.

— Iz n'est pas un risque pour nous. Même si elle découvrait tout, elle ne nous dénoncerait pas, le maître-chien reste également sur son opinion.

À ses pieds, son animal, jusqu'ici tranquillement assis, sent son agitation monter, et se remet sur ses pattes. Il n'en a pas envers Ann, mais se tient prêt à seconder l'humeur de son partenaire humain au besoin.

— Peut-être, mais tant qu'elle s'interroge, elle pourrait alerter quelqu'un qui n'aurait pas ses scrupules, même sans le vouloir, proteste la jeune femme en veste de cuir, sans se laisser atteindre par son avis pour le moins partial.

Dès leur arrivée dans l'équipe, ils ont toujours tout mis en œuvre pour éviter que qui que ce soit ne creuse ; ce n'est pas le moment pour changer de politique. Dans son domaine et d'après son expérience, se complaire dans son succès est le second plus grand facteur d'échec après le manque de préparation. Juste parce que tout se passe bien et qu'ils ont eu de la chance jusqu'ici ne signifie pas que ça va continuer. Elle ne compte pas s'excuser de rester vigilante. Ce n'est pas parce qu'on a monté le mur deux fois sans tomber qu'on retire la corde.

— Ce n'est pas une excuse suffisante ! s'obstine Sam.

Ce ne sont pas les intentions, qui le dérangent, mais les méthodes. Ils ne doivent pas devenir ce qu'ils combattent, sinon, ils auront fait tout ça, tous ces sacrifices, tous ces efforts, pour rien. Ils ne pourront pas prétendre avoir fait le bon choix s'ils s'abaissent aux mêmes pratiques que ceux qui les ont mis dans cette situation en premier lieu.

— Donc ça ne t'intéresse pas de savoir comment faire revenir les choses à la normale ? son interlocutrice tente une autre approche, haussant un sourcil de défi, bras croisés, avec la posture et la moue joueuses qui vont avec.

— Comme si tu avais pu déduire ça de ses notes, ironise l'inspecteur en secouant la tête.

— Ce que j'ai déduit de ses notes, c'est qu'elle est tout à fait convaincue par ce qu'on lui a vendu. Elle appuie même l'histoire par ses propres éléments. Non, c'est d'elle-même, dont elle doute, révèle pourtant la pirate.

Visiblement, détenir une information aussi personnelle sur une femme qu'elle n'a jamais rencontrée ne lui pose aucun problème.

— C'est presque pire ! déplore le maître-chien dans un quasi-grognement.

En dépit de son rejet de la manière dont elle a été établie, il ne remet pas en doute l'analyse. Si ce n'était pas la sienne du comportement d'Iz, ça pourrait tout aussi bien coller. Ce serait même bien le genre de la profileuse chère à son cœur. Se remettre en question fait partie de son procédé, vis-à-vis de sa science inexacte.

— À ta place, je la mettrais seule à seul dans une pièce avec Caesar, lui propose alors Anubis de manière inattendue.

— Caesar ? Pourquoi ? s'étonne l'oncle.

À leurs pieds, l'animosité première calmée, Sing Sing s'est rassis et penche à présent la tête sur le côté à tant de perplexité dans la voix de son humain de référence.

— Parce que ce qu'il a fait a été sa première raison de douter, après sa prise de confiance sur l'affaire Eugène, énonce Ann sur le ton de l'évidence.

— C'était ridicule ! Elle ne pouvait pas avoir prévu son geste, objecte Sam avec autant de sincérité qu'il l'a fait au moment où Iz lui avait justement confié ce malaise.

C'est la raison principale qui l'avait fait hésiter à rencontrer son frère. Déjà à l'époque, il ne l'avait pas vu venir et avait écarté l'idée sans ménagement ou presque. Si seulement ça pouvait être aussi facile avec celle d'aujourd'hui…

— Exactement ! Rappelle-lui un véritable exemple où douter d'elle-même n'était pas utile. Et puis en plus, le parallélisme des deux gestes ne rend les deux situations que plus semblables, la jeune femme insiste sur son idée, qu'elle n'estime que confortée par cette protestation spontanée.

— Je ne suis pas sûr que ce soit comme ça que ça fonctionne, continue de se monter réfractaire le maître-chien, mains à nouveaux sur les hanches.

Il se garde de souligner que, dans aucun des cas, le patient n'a voulu se suicider. Sans doute la similarité demeure-t-elle quoi qu'il en soit. Il ne pense cependant pas qu'avoir réussi à surmonter une épreuve une fois en rend la deuxième rencontre nécessairement plus facile. Parfois, c'est même l'inverse. Est-ce que ce n'est pas un peu comme ça que les traumatismes fonctionnent ?

— Qu'est-ce que ça te coûte d'essayer ? Je me sens toujours mieux après un échec en me remémorant mes réussites, Anubis se prend en exemple.

Elle a d'autres illustrations du succès de ses méthodes en tête, mais elle soupçonne qu'elles ne plairaient pas à son public. Elle pourrait citer quatre de ses cousines éloignées dont elle a discrètement influencé le cours de la vie pour leur éviter de mauvais choix. Et par mauvais choix, elle entend notamment partenaires de vie ou d'affaire mal intentionnés. Sans en arriver au degré d'investissement de Jazz avec sa sœur, elle sait tout de même quelles ficelles tirer pour orienter une décision spécifique chez quelqu'un. Mais sans doute ces expériences seraient-elles toutes vues par son interlocuteur actuel comme autant de violations de la vie privée, et perdraient donc toute crédibilité.

— Si la couverture n'est pas en danger, qu'est-ce que tu gagnes à me conseiller ? l'interroge soudain Sam, lâchant le sujet de la pertinence du conseil.

Il n'a plus la patience de remettre en cause l'efficacité de la manœuvre proposée. Sur le principe, ça se tient sans doute, mais beaucoup trop repose sur des informations obtenues illicitement. Il cache déjà plus à Iz qu'il ne le souhaiterait, il ne veut pas en plus ajouter la manipulation à la liste de ses transgressions de la confiance qu'elle a en lui.

— Elle n'est pas en danger pour le moment, mais comme je l'ai dit, on n'est pas à l'abri d'un dommage collatéral de ses remises en question, alors je préfère être prudente. Et puis, je trouve que vous faites un joli couple, explique la hackeuse avec candeur, haussant les épaules.

Elle ne fonctionnerait pas aussi bien avec Jazz sans le surveiller indirectement, tenter d'obtenir autant de petits aperçus de ce qui se passe dans sa tête que possible. De toute évidence, pour certaines personnes, cette façon de guetter son partenaire est vue comme une intrusion, comme en atteste la réaction première de Sam un instant plus tôt. Et dans son cas, Ann n'a de toute manière pas accès à une mine d'or telle qu'un journal intime. Mais c'est pourtant leur équilibre. Et si leur méthode peut parfois aider d'autres à conserver le leur, pourquoi se priver ?

— Er… Merci, est tout ce que Sam trouve à répondre, pris au dépourvu notamment par la seconde partie du raisonnement.

Il n'est presque pas nécessaire de préciser que les deux informaticiens clandestins ne sont pas les individus les plus socialement adaptés qu'il lui a été donné de rencontrer. Ils donnent le change dans les situations les plus basiques, mais dès qu'on gratte un peu la surface, ils sont relativement sauvages, que ce soit par habitude de l'isolement ou nature profonde, peu importe. Et de là découle une certaine tendance à mettre la priorité à leurs propres intérêts, comme en atteste leur ingérence dans la carrière d'Insley, mais également leur intervention dans l'affaire de Caroline et Robert, aussi bénéfique leur a-t-elle été. L'inspecteur ne s'attendait donc pas à une telle empathie.

— Et j'aime bien ton chien, aussi. Allez, j'ai dit ce que j'avais à dire, je vais te laisser y réfléchir. Bonne journée ! Ann ajoute pour conclure la conversation, puisqu'elle se rend bien compte qu'elle a pris assez du temps de l'inspecteur comme ça et ne voudrait pas le mettre en retard.

Elle tourne les talons avant qu'il ait pu rebondir, le laissant tout aussi déboussolé à sa disparition qu'à son apparition. Il n'a toujours pas déterminé pourquoi il fallait venir l'intercepter ici pour lui délivrer ces informations et conseils. Il regarde Sing à ses pieds, qui lui rend son œillade perplexe. Même s'il a déjà classé la jeune femme frisée dans ses amis, elle n'avait jamais donné l'impression d'être de ces gens qui luttent pour ne pas demander la permission de le caresser. En général, ceux-là, s'il n'est pas en travail actif, il les repère facilement, et résout la question en allant vers eux de lui-même. Sans doute certains humains apprécient de loin. Lui, à choisir, il préfère quand même se faire grattouiller la tête…

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