3x01 - Nouvelle ère (20/20) - Mise au clair

Markus enchaîne une journée éreintante à courir à travers tout l'hôpital – comme depuis le début officiel de son internat – avec un dîner en famille durant lequel il ne décroche presque pas un mot. Ce n'est pas faute que son oncle et surtout sa sœur essayent de lui soutirer plus, mais son père et son frère sont suffisamment perceptifs pour comprendre qu'il n'est simplement pas d'humeur à parler, et dirigent gentiment la conversation ailleurs. Il les remercie d'un regard et d'un pâle sourire, pour le reste gardant les yeux perdus dans son assiette. Il ne sait pas s'ils le connaissent simplement bien, si le calme naturel qu'ils ont en commun les rend plus perceptifs, si l'intuition exacerbée de Caesar joue un rôle, ou même si son père a eu l'occasion de discuter avec Robert aujourd'hui et donc se doute de quelque chose. Mais ça lui importe peu, dans l'immédiat. Il n'a envie que d'une chose, et c'est de s'effondrer dans son lit pour dormir d'une traite et d'un sommeil sans rêve jusqu'à ce que son alarme sonne à nouveau le lendemain matin et qu'il reparte pour un tour.

Il n'a pas ce loisir, cependant. Il avait planifié quelque chose pour ce soir, et ce qui s'est passé dans la journée n'a fait qu'en redoubler la nécessité. Et la difficulté, aussi, mais tant pis. Il regagne sa chambre à pas lourds, son sac, qu'il avait laissé dans l'entrée en revenant, à l'épaule. Une fois le seuil de la pièce franchi, il laisse mollement choir la besace sur la moquette et fait quelque pas à l'intérieur :

— Rob ? Tu es là ? il appelle en se frottant les yeux d'une main, fatigué par avance.

— Oh, maintenant tu me cherches… la voix de son meilleur ami répond à l'appel.

Son hologramme se manifeste dans un coin, comme y étant adossé, bras croisés. Il y a quelque chose de terrible à voir une personne usuellement joviale en colère, plus encore que quelqu'un de plus sérieux de manière générale. Le syndrome du garçon qui criait au loup, mais inversé.

— Je suis désolé, est la première chose que Markus tient à lui dire.

— Et tu penses que ça va tout arranger ? raille Rob, haussant un sourcil.

— Non, mais je pense quand même que ça doit être dit, insiste dignement l'étudiant.

Il assume pleinement ce qu'il a fait. C'était une erreur au sens stratégique du terme, mais il ne va pas se chercher d'excuse, il a consciemment pris la décision de le faire.

— Et de quoi tu es désolé, au juste ? s'enquiert le téléversé, pressentant que les remords de son camarade ne correspondent pas à ses griefs contre lui.

— Je suis désolé que tu aies appris ce que j'avais fait de cette manière, concède Mark avec transparence.

Il se doute bien que, s'il a posé la question, son ami s'attendait à la réponse. Et il se doute également que ce n'est pas celle qu'il souhaitait entendre. Mais qu'est-ce qu'il peut faire ? Lui mentir ? Encore ?

Rob accuse le coup. Sans doute est-ce mieux que Markus l'avoue de suite plutôt qu'il joue la comédie sur ce dont il s'excuse réellement. Mais ça n'en est pas plus facile à entendre.

— Mais tu n'es pas désolé de l'avoir fait, Rob diffuse dans la pièce la conclusion implicite de ce qui vient d'être dit.

— Non. Je voulais faire un test, pour m'assurer qu'il était bien nécessaire d'avoir cette conversation. J'avais osé espérer que peut-être elle n'aurait pas lieu d'être, explique calmement l'étudiant.

Il est trop fatigué pour inventer quoi que ce soit de toute manière, en plus de s'en savoir incapable même lorsqu'il est en forme. Le subterfuge du jour est sans doute l'illustration de toute l'ampleur de ses compétences de dissimulation. L'une des raisons pour lesquelles il ne traîne plus vraiment avec qui que ce soit depuis que son meilleur ami est devenu indisponible, c'est justement parce qu'il n'a pas du tout confiance en sa capacité à garder un secret ; il tient les gens à distance pour s'éviter un faux-pas.

— Auquel cas tu m'aurais laissé croire que c'était accidentellement, que tu avais oublié ton seul moyen de communication avec moi sur ta table de chevet ? poursuit Robert dans ses déductions.

— Oui.

— Waw. Venant de toi, c'est fort, raille le téléversé, faisant se détourner son image.

Est-ce que tous les sermons des Quanto sur l'honnêteté et l'ouverture, de ne rien se cacher, tout affronter ensemble et en connaissance de cause, qui ont redoublé après ce que Caesar a fait à son bras, puis la découverte de l'association de Mae à des aliens, et même la tentative de Caroline, étaient en l'air ? Le comateux pensait faire partie de l'équipe, bénéficier de ces mêmes privilèges de confiance. Est-ce qu'il se serait à ce point fourvoyer ? Malgré son agacement, il n'arrive pas encore tout à fait à y croire.

— Je sais, je suis un hypocrite. Mais je ne voyais pas l'intérêt de te faire savoir que t'avoir tout le temps dans mon oreille m'indisposait, si de toute façon j'allais t'y garder. J'ai pensé pouvoir t'épargner ça, ajoute Markus, sans grand espoir de convaincre, mais en toute sincérité quand même.

— C'est la justification de tous les mensonges qui t'ont jamais été dits, je te signale ! n'hésite pas à lui rappeler Rob, faisant ramener ses yeux vers lui par-dessus son épaule, dans l'une de ses maîtrises frappantes de sa projection alors qu'il la perçoit pourtant à la troisième personne.

Le passé de Jena, la raison réelle de son retour dans la vie de Markus, ce secret qui lui a fait le plus mal, lui a très exactement été caché dans l'espoir qu'il n'aurait jamais besoin de le connaître. Jusqu'à ce qu'il en ait effectivement besoin, dans les pires circonstances qui soient. Est-ce que cette expérience ne lui a rien appris ?

— L'ironie ne m'échappe pas, en effet, admet l'aîné de trois, tout en s'asseyant sur son lit.

— Alors c'est tout ? Je te soûle, et tu me laisses sur le carreau ? Rob reste énervé.

— Je ne voulais pas te laisser sur le carreau, juste voir si on ne pouvait pas, peut-être, fonctionner de manière un peu moins… fusionnelle, corrige maladroitement Mark.

— Après m'avoir fait toute une scène pour que je n'abandonne pas mes projets… ! continue l'autre comme s'il n'avait même pas écouté.

— Et je suis toujours convaincu de ça ! Mais c'est une chose d'affronter l'internat ensemble, côte à côte, de front, que de le faire avec toi sur mon épaule comme la meilleure antisèche de tous les temps ! s'exclame Markus, reprenant un peu de vigueur, piqué par l'accusation.

Totalement délaisser son meilleur ami n'a jamais été son intention. Jamais. Il ne s'est pas lassé de lui comme un enfant d'un jouet, il a saturé de sa présence, voilà tout. Ça arrive sans doute à des gens dans des circonstances beaucoup moins exceptionnelles que les leurs. Et il aurait honnêtement imaginé que peut-être c'était réciproque. Personne ne qualifierait de très sain de passer chaque seconde de sa journée collé à qui que ce soit. Et le plus étrange, c'est qu'il n'y était pas attaché lorsqu'il n'avait que des cours théoriques, ce n'est que depuis le début de la pratique qu'il ne le lâche plus. Ce qui est paradoxal, d'ailleurs, puisqu'il peut moins profiter de cette expérience que de la précédente, dans son état actuel.

— Tu t'es vraiment dit que, si jamais ton envie de ne plus m'avoir à l'oreille se confirmait, ce serait mieux de m'en parler après avoir tenté le coup ? rétorque Rob sur le même ton emporté, écartant les bras.

Puisqu'il ne semble faire aucun effort pour comprendre son point de vue, Markus se relève pour lui faire face :

— Tu sais quoi ? Je pense que j'ai essayé de te faire savoir l'impression que ça me faisait de t'avoir à l'oreille EN PERMANENCE, et que tu ne m'as jamais vraiment entendu, il réplique, insistant sur la proposition circonstancielle de temps, pour bien marquer que ce n'est pas sa compagnie qui l'embête, mais le fait de ne plus avoir une minute à lui.

Il a bien dû faire des allusions, ne serait-ce que par lapsus. Ils se connaissent trop bien, tous les deux, pour ne pas avoir développé des mécanismes pour se défaire l'un de l'autre, au besoin, même si jusqu'ici ils avaient plutôt dû être exploités pour rester seul avec une jolie demoiselle qu'autre chose.

— Tu aurais dû insister, continue de le blâmer Robert, fermé.

— Bien sûr, c'est ma faute ! J'ai pris en compte que ta situation n'est pas facile, que tu n'as pas non plus 15 interlocuteurs à ta disposition, et je me suis dit que peut-être, si je me retirais de l'équation, tu t'apercevrais tout seul que tu en as quand même d'autres que moi, sans que j'aie besoin d'explicitement te rejeter. De toute évidence, j'avais tort. J'ai mal calculé mon coup. Je ne voulais pas te braquer, et j'ai accompli exactement ça ! s'agace Markus, levant les bras d'abord, puis se détournant à son tour, frustré, mains sur les hanches à présent, dans une posture inconsciemment empruntée à son oncle.

— Alors quoi ? Je suis supposé accompagner Caroline en mission avec Sieg et Vlad ou pour les Kampbell, où je ne voudrais déjà pas qu'elle aille, parce que les risques de nous faire repérer sont décuplés ? Ou peut-être qu'écouter ton père et une victime de maltraitance infantile ergoter sur la meilleure façon de nous ressusciter serait plus sain ? lui soumet Rob avec aigreur, a priori pas trop d'accord sur le nombre de ses contacts possibles.

Les deux scénarios criant le vécu, Markus s'apaise. Il refait face à l'hologramme, même si inutilement, puisque son camarade le distingue sans doute depuis plusieurs points de vue dans la pièce.

— Si tu te sens enfermé à ce point, pourquoi tu ne dis rien ? il interroge avec une intonation normale, voire encore plus calme que ça, sa compassion reprenant le dessus.

— C'était pas le cas jusqu'à aujourd'hui, explique platement l'autre, bras ballant.

Son image clignote. S'il était vraiment là, il serait sûrement en train de chercher un endroit où s'asseoir. Si la conversation était autre, il serait simplement réapparu sur une chaise. Ce soir, à ce stade de leur échange, disparaître lui semble sans doute malvenu.

— Juste parce qu'il te restait une échappatoire ne veut pas dire que tout allait bien pour autant. Depuis quand tu t'inquiètes pour Caroline à ce point ? Ou même de ce que font Papa et Bertram ? Mark poursuit dans ses questions, n'hésitant pour sa part pas à prendre place sur son siège de bureau, au bord du plateau, attentif.

Ça ne l'avait pas effleuré qu'il pouvait s'être tant investi dans son internat dans le but ne pas avoir à penser au reste. Et maintenant qu'il en a notion, il a beau chercher, il ne lui semble pas avoir repéré quelque évènement déclencheur qui pourrait avoir provoqué un tel revirement. Aux dernières nouvelles, depuis qu'il a été établi que leur réveil n'impliquerait aucune perte, Caroline et lui se montraient beaucoup plus coopératifs aux efforts de recherche d'une solution. Et aussi réfractaire sa grande sœur soit à son implication, l'adolescente se débrouille bien sur le terrain. Qu'est-ce qui a changé ? Et quand ?

— Mec, tout ce qu'on avait fait jusque-là, c'était nécessaire pour nous protéger, pour ne pas nous faire repérer, ou parce que personne d'autre n'était en position de le faire. Sauf que maintenant, elle prend des risques dans des zones où elle n'est absolument pas indispensable. J'essaye de la guider par l'exemple en restant par ici, mais dans le fond, je peux pas la blâmer de ne pas vouloir traîner du côté du labo de ton père ; Greg est brillant – je veux dire, c'est un foutu génie dans ses domaines, pas de débat là-dessus – mais il a zéro compassion. Il parle de nous comme des sujets d'étude ! Et ça, c'est quand il fait des efforts, en plus ! Et puis de toute manière, vu où ils en sont dans leurs tests, on ne peut plus vraiment leur apporter grand-chose, alors ça vaut franchement pas le coup pour nous de se forcer à rester, déballe Robert, qui en avait visiblement gros sur le cœur, sous les yeux ébahis de son ami.

Markus cligne plusieurs fois, puis soupire. Il assimile tant bien que mal le ressenti qui vient de lui être partagé. La situation de son meilleur pote semble être encore plus isolée qu'il ne l'avait estimée. Et celle de Caroline pas aussi maîtrisée.

— Peut-être que l'accompagner serait une solution ? il propose naïvement, signifiant bien évidemment la jeune fille.

Rob pourrait voir du pays tout en s'assurant de la sécurité de sa comparse d'infortune. Ce ne serait pas idéal, puisqu'ils prendraient tous les deux des risques au lieu d'elle seule, mais peut-être que tout le monde n'en serait que plus serein tout de même.

— Elle me voit venir comme un baby-sitter à des kilomètres, proteste platement le téléversé, qui avait bien entendu déjà envisagé cette option.

— Et alors ? Je ne me souviens pas qu'on ait son mot à dire quand on doit être supervisé, Mark rejette cet argument avec pragmatisme.

— Alors, de un, elle a les moyens de me stopper net, et ça fait pas du bien. Et de deux, même si c'était pas le cas, je ne suis pas certain que je ne nous rendrais pas plus repérables au lieu d'être en mesure de la sortir d'affaire si besoin, Robert ajoute à sa précédente objection, avec un peu plus de poids cette fois.

Elle est dans cette situation depuis plus longtemps que lui. Elle y a même été seule, jusqu'à son arrivée. Tout le monde semble penser qu'il a rattrapé son train de retard sur elle, mais il ne croit pas qu'il le pourra un jour. Son plus jeune âge et les restes de plasticité cérébrale qui viennent avec l'ont sans doute aussi aidée à mieux se fondre dans ce nouvel environnement. Elle aura toujours un avantage sur lui.

— Eh bah… C'est pourri, grogne Markus dans un nouveau soupir, trop fatigué pour avoir une autre idée.

— Je sais… Et… je suis désolé si j'ai été relou en conséquence, vieux, Rob reconnaît enfin la position de son camarade, aussi maladroitement il s'y soit pris pour y remédier.

— Tu n'es pas relou ! Un peu collant, peut-être, le reprend Mark, un pâle début de sourire au coin des lèvres.

L'image de Robert sourit aussi, à peine moins timidement. Ils ne se sont jamais autant disputés que depuis son accident. Est-ce que son réveil pourra arranger les choses entre eux, ou bien est-ce que leur amitié est à jamais changée ?

— Et on fait quoi, si se réveiller n'aide pas ? interroge Rob.

La question fait sursauter Mark tant leurs fils de pensées semblent avoir été parallèles.

— Qu'est-ce que tu veux dire ? il demande des précisions.

— Je tourne en rond parce que j'ai pas trop le choix. Et Caro, elle prend des risques pour à peu près les mêmes raisons ; elle ne trouve rien de mieux à faire. Avec un peu de chance, dans quelques temps, ce sera plus le cas, on aura plus d'options. Mais qu'est-ce qu'on fait si ça ne change rien ? Si elle garde ses habitudes ? Parce qu'elle pourra, il expose son raisonnement, en effet similaire mais pas identique à celui de Markus.

— Bah… Espérons juste que le monde réel soit plus attrayant, est tout ce que peut lui offrir son meilleur ami pour le moment.

Pourvu qu'ils n'en arrivent pas là. Certes, il ne voit pas de raison que les mises en gardes et les élans protecteurs de Jena soient vus d'un meilleur œil par sa petite sœur lorsqu'elle aura de nouveau le contrôle de son corps. Et si elle a voulu garder accès à ce qu'elle a découvert à travers son coma, alors il est évident qu'elle va continuer à en faire usage au moins dans une certaine mesure lorsqu'elle en sera sortie. Mais peut-être regagnera-t-elle une dose de prudence en même temps qu'une vulnérabilité physique ? Elle passera forcément moins de temps sur la Toile, puisqu'elle devra au minimum se nourrir.

Sur cette note d'un bien faible optimisme, le téléversé souhaite bonne nuit à son camarade, dont il peut distinguer la lourdeur des paupières. Il n'a pas tort de vouloir rester positif, car ils ne seront en effet fixés que le moment venu. Impossible de prévoir comme Caroline et Robert lui-même vont réagir à leur réveil. Vont-ils violemment rejeter une existence ou l'autre, ou bien réussir à trouver un équilibre entre les deux ? Difficile de se préparer à l'inconnu. Et toute intervention dans un sens ou dans l'autre pourrait avoir l'effet inverse. Pourquoi est-ce que de la résolution d'un problème semble toujours en jaillir de nouveaux, comme les têtes d'une hydre mythique lorsque l'une d'elle est coupée ?

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