3x01 - Nouvelle ère (19/20) - Niche
Aleksander est en train de préparer le dîner lorsque Sam fait son entrée. Le maître-chien, son molosse sur les talons, avise Bertram, dans la salle à manger sur sa droite, avec perplexité. Le scientifique est en train de mettre la table, même alors qu'il ne prend pas ses repas avec la famille. Malgré un curriculum vitae peu rassurant, il s'avère finalement utile et inoffensif, mais il reste quand même sacrément bizarre, comme type. Reportant son attention sur sa gauche, l'inspecteur repère ensuite son frère aîné dans la cuisine, comme il s'y attendait. Tandis qu'il s'appuie de l'épaule sur le chambranle de la pièce, c'est Sing Sing qui se charge d'annoncer leur arrivée au maître des lieux, en venant littéralement se placer entre ses jambes :
— Sam ! Iz n'est pas avec toi ? s'exclame l'ingénieur en souriant, se penchant en arrière pour confirmer que la jeune femme n'est pas tout simplement cachée par un pan de mur.
Le Rottweiler, parfois maladroit dans ses élans d'affection malgré son parfait dressage, est désormais pratiquement assis sur son pied et l'empêche donc de bouger. Puisqu'il a les mains occupées, son oncle humain ne lui accorde pas de caresse de suite, mais il l'incite tout de même d'un mouvement du genou à s'appuyer sur lui s'il en a envie. L'animal ne se fait pas prier, et pose le côté de sa grosse tête sur sa cuisse, dans un comportement presque félin pour un canidé.
— Non. Pas ce soir. Elle… er… Elle est toujours en train de digérer le suicide de Kayle, donc… explique Sam, vague sur la fin, avec la grimace qui colle à son inconfort.
— Alors pourquoi tu n'es pas avec elle ? demande innocemment Alek.
Avant Elizabeth Jones, il n'avait jamais vraiment vu son petit frère avec quelque compagne que ce soit. Il a toujours été la coqueluche des filles, d'aussi loin qu'il a été en âge pour ça, mais sans jamais s'attacher, ni provoquer d'attachement non plus. Puisque ça lui convenait, son aîné ne s'en est que peu inquiété au fil des années. Puis, un jour ou plutôt un soir, il avait ramené la jolie profileuse. Ne jamais avoir entendu parler d'elle avant son apparition n'est pas ce qui avait le plus pris l'ingénieur de court. Les voir ensemble avait été comme une révélation. Sans qu'il paraisse différent d'un poil, tous les traits de caractère de Sam avaient été mis en lumière d'une façon inédite par la présence de la brunette à son bras. Elle a tout de suite semblé à la fois compléter et sublimer ses qualités. Son frère n'avait pas su le décrire autrement qu'il se sentait tout bonnement heureux pour lui. Et au fil de toutes les péripéties que leur famille a dû traverser, Iz est restée. À tel point que, s'ils ne sont pas ensemble chez l'un ou chez l'autre, Sam l'amène lorsqu'il vient ici. Sans même s'approcher de la co-dépendance, le couple passe tout de même le plus clair de son temps libre ensemble. Il paraît donc surprenant que, si la jeune femme est perturbée, il ne tienne pas à être à ses côtés pour lui apporter son soutien.
— Parce qu'elle a besoin d'être seule. Et aussi parce que, de toute façon, plus je suis avec elle dans ces moments-là, plus je risque de soit laisser quelque chose filtrer, soit carrément craquer et tout lui raconter, grommelle Sam, quelque part entre frustration et embarras.
Bien sûr, qu'il veut être auprès d'Iz. Mais d'une part, il ne peut pas aller à l'encontre de ses volontés lorsqu'elle les exprime explicitement, et d'autre part, il est bien trop conscient d'être justement la cause de son inconfort, même si elle ne le sait pas elle-même.
— Ce n'est pas la première fois que tu la gardes dans le noir pour la protéger, tente de le consoler son frère, avec une maladresse qui ne lui échappe pas.
Lui rappeler ses intentions lui semble la meilleure approche, même si ça souligne également la démarche en elle-même. S'essuyant enfin les mains dans un torchon, il accorde ensuite la grattouille qu'il attendait tant au molosse à ses pieds, qui la réceptionne en fermant les yeux et laissant pendre sa langue.
— Non. Mais c'est le premier sujet sur lequel je lui mens en face, en revanche. Pour Mae et le reste, je l'ai laissée croire certaines choses, et c'était déjà inconfortable. Là, il faut que j'insiste qu'il est bel et bien mort. Et peu importe combien j'essaye de me le justifier en me disant que, d'une certaine manière, le tueur en série n'est effectivement plus de ce monde, ça ne suffit plus, déballe Sam, avec un éclat de rire aigri en guise de conclusion.
Il secoue la tête et se mord les lèvres. Il ne s'attendait pas à avoir tout ça sur le cœur, à vrai dire. Il ne savait pas qu'il était venu ici pour ça. Il faut croire qu'il a des réflexes de santé mentale bien placés, pour se rendre chez son frère avant même de s'être rendu compte de ce qui le tracasse.
— Je suis désolé que tu sois dans cette situation, est tout ce qu'est en mesure de lui offrir Alek, les sourcils arqués par la sollicitude.
Il n'a jamais menti ni caché quoi que ce soit à Angie. Ça ne lui serait même pas venu à l'idée. Mais il faut dire aussi qu'ils n'ont jamais fait face à une situation d'une telle ampleur ensemble. La première grosse difficulté qu'il a eue à traverser dans sa vie, c'était de la perdre. Il a bien menti à ses plus jeunes enfants, lors de son agression dans son laboratoire, mais la relation n'est pas exactement comparable. Préserver l'innocence de sa progéniture pour aussi longtemps qu'il en est capable est le rôle inaliénable d'un parent. Entre adultes, c'est différent.
— Rappelle-moi juste pourquoi je ne lui ai pas tout déballé à la minute où on a appris qu'il s'était "suicidé" ? lui demande Sam.
Il connaît effectivement la réponse à cette question, mais il a besoin de l'entendre de la part de quelqu'un d'autre. Peut-être que ça lui redonnera de son pouvoir dissuasif. Peut-être que ça renouvellera sa conviction qu'il a pris la bonne décision, sa détermination à garder le cap en dépit de son malaise.
— Elle aurait été tuée, et toi avec. Par Chad ou Andy, selon toute vraisemblance. Et si ça se trouve, le reste d'entre nous n'auraient pas été épargnés, énonce son frère, calmement malgré la gravité de son propos.
Bien que tout à fait convaincu que les Homiens feraient ce qu'ils ont à faire s'ils devaient être exposés par qui que ce soit d'entre eux, le patriarche ne s'inquiète pas vis-à-vis de ça. Personne ne va les trahir, volontairement ou non. Ils sont le dernier de leurs secrets qui pourrait ressortir. Mae l'a prouvé s'il le fallait, en parvenant à mettre ses amis au courant de sa situation sans faire ne serait-ce qu'allusion à sa prise de contact avec des extraterrestres. Pour Sam, c'est un peu plus compliqué, puisque c'est la mort factice de l'un d'entre eux qu'il doit défendre, mais leur couverture va résister. Elle est suffisamment imperméable pour. Il faut juste tenir bon, même s'il peut concevoir que ce soit plus facile à dire qu'à faire.
— Elle va trouver quelque chose. Elle est trop intelligente pour ne pas trouver un truc, une incohérence suffisante pour dérouler la pelote de laine, et elle va remonter jusqu'à moi, se rendre compte que je lui ai caché la vérité, et elle va me larguer. Et je l'aurai mérité. Mais je serai quand même misérable quand ça arrivera, prédit Sam dans un soupir.
Secouant la tête, il vient prendre appui de ses bras tendus sur la table devant lui, menton baissé. Son chien gémit en sentant sa détresse, mais ne bouge pas d'où il est. Ils se connaissent bien, tous les deux. Il peut détecter quand Sam accepterait son soutien ou non.
— Si ça se passe comme ça, sans vouloir te faire de peine, je pense que te faire larguer sera le cadet de tes soucis, se permet Alek.
Si réellement Iz ou qui que ce soit venait à découvrir tout ce qu'ils cachent, les raisons pour lesquelles ils le cachent seraient illustrées. Trois d'entre eux seraient exécutés, et le reste emprisonnés. Le procès pour leur crime serait court. Crime contre l'humanité, ni plus ni moins. Ce n'est même pas une question d'intentions ou de risque de récidive, comme pour certains autres crimes ; il n'y a pas de négociation possible dans leur situation.
— Le pire, c'est que non. Même si elle découvre le pot-aux-roses, Iz ne dénoncerait pas Mae. Je lui fais confiance. Pourquoi est-ce que je ne peux pas l'amener dans la boucle, alors ? On a des ados dans cette foutue boucle ! grogne l'inspecteur avec incrédulité, redressé, prenant le pont de son nez entre deux doigts à présent.
— Et j'aurais préféré éviter de les intégrer, les uns comme les autres. On a eu beaucoup de chance que Jack soit présent lors du retour de Kayle. Et Mae en a eu tout autant de trouver une demi-vérité crédible avec Ellen et Nelson. Mais quoi qu'il en soit, des ados, comme tu dis, sont tout de même moins suspicieux qu'Iz pourrait l'être, si on devait ne lui révéler qu'une partie du puzzle. Si elle n'accroche pas à la couverture courante, est-ce que tu crois vraiment que tenter une autre aurait un résultat plus probant ? le raisonne son frère, estimant qu'il prend le problème à l'envers.
Ce n'est pas parce qu'ils ont impliqué les enfants qu'ils devraient impliquer Iz ; ils n'auraient jamais dû impliquer les enfants en premier lieu.
— J'ai envie de dire que ça ne pourrait pas être pire que maintenant. Sauf que quoi que je lui révèle, vérité totale ou partielle, je dois admettre avoir menti, donc je suis cuit, se résigne Sam, proche de se morfondre, yeux clos, secouant la tête de frustration.
Alek n'apprécie pas de voir son cadet comme ça, mais il ne trouve pas quoi lui dire pour lui remonter le moral. Il voudrait qu'un jour il ait l'occasion de tout raconter à sa dulcinée, car il sait qu'une relation emplie de cachotterie n'est pas plus agréable pour le parti cachottier qu'elle ne l'est pour l'autre lorsqu'il découvre le subterfuge. En le cas présent, lui offrir cette certitude ne ferait cependant qu'aggraver son inconfort, puisqu'il ne peut justement pas tout lui dire. Ce qu'il pourrait lui avouer le contraindrait toujours à une part de mensonges, et n'allègerait donc que partiellement sa culpabilité, et comme il l'anticipe lui-même, aggraverait son cas à chaque nouvelle découverte. Il ne semble pas y avoir d'issue à cette situation.
— Hey, Papa. Oncle Sam, la voix de Caesar tire soudain les deux adultes de leurs pensées respectives, pas forcément plus joyeuses les unes que les autres.
Se tournant vers le nouveau venu, les deux hommes affichent un sourire, à la fois par réflexe pour ne pas inquiéter le grand adolescent que par sincère satisfaction de le voir. Son acolyte blond apparaît rapidement à ses côtés. Ils se sont séparés de Ben quelque part entre le trottoir et le seuil. Le Soigneur n'entre plus que lorsque son aide est explicitement sollicitée par Bertram sur le cas de Maena ; le reste du temps, il préfère garder ses distances de l'endroit où est séquestré son ancien collègue.
— Caesar ! Et Jack. Bonsoir. Est-ce que tu dîneras avec nous ce soir ? les accueille et s'enquiert le maître de maison.
Encore en train de récupérer une contenance, Sam se contente de répondre à la salutation de son neveu puis de son camarade par un mouvement du menton.
— Professeur. Inspecteur. Pas cette fois, non, merci, c'est gentil. Je crois que j'ai quelques trucs à passer en revue… Je voulais juste savoir si vous aviez pu tirer quoi que ce soit de mon idée de ce matin, le jeune tatoué s'introduit puis répond, poli, quand il le souhaite.
Depuis son intégration dans le cercle de confiance, il n'est pas rare qu'il s'éternise dans les parages, comme le lui a d'ailleurs fait remarquer son meilleur ami au matin. Ce n'est cependant pas ce commentaire qui le pousse à refuser l'invitation ce soir. Il a sincèrement des sujets sur lesquels se pencher de son côté.
— En effet ! Il va encore falloir quelques jours avant d'avoir un résultat définitif, mais c'est prometteur. En attendant, nous avons décidé de nous concentrer sur la méthode d'inoculation, lui révèle l'ingénieur.
Avec leur premier brainstorming sur ce sujet avec Gregor, puis maintenant l'humeur morose de Sam, Alek avait presque oublié leur bond en avant, en fin de matinée. Enfin, si on en croit Kayle… Du coin de l'œil, le père surveille tout de même toujours l'oncle, qui fait bonne figure pendant qu'il essaye de se remettre de ses considérations précédentes, et pour qui une conversation qui ne le concerne pas est donc providentielle.
— Si confiants que ça, huh ? raille presque Jack, avec du mal à contenir sa fierté.
— Disons que plusieurs éléments nous incitent à l'optimisme, mais restons prudents, le barbu en chemise blanche tempère ses ardeurs, tandis que son fils secoue la tête, amusé par la prétention de son pote.
— Caes ?! Comment tu peux être rentré avant moi alors que la fac est plus loin que le lycée ? intervient tout à coup la voix de Mae, en provenance de la porte d'entrée.
L'interpelé et son voisin direct n'ont qu'à tourner la tête pour la découvrir, tandis que père et oncle doivent attendre qu'elle atteigne à son tour l'encadrement de la porte de la cuisine. Les deux précédents arrivés s'écartent pour lui en laisser la place, étendant la zone occupée par la conversation.
— J'ai peut-être moins de raisons que toi de traîner en chemin…? propose innocemment le grand brun, avec un coup d'œil par-dessus l'épaule de sa benjamine.
Il n'a pas manqué la silhouette de Strauss dans la rue, juste avant que la porte ne se referme derrière sa sœur. Elle fait inutilement volte-face, puisque le battant est déjà de retour à sa place, puis toise son frangin d'un regard plissé. Qu'est-ce qu'il insinue ?
— Bon, je devrais y aller. Un plaisir, comme toujours, et bonne soirée, Jack choisit alors ce moment pour prendre congé.
Malgré sa répartie légendaire, il n'est jamais trop à l'aise avec les scènes de famille pourtant statistiquement normales. Ses interactions avec la sienne, qui se réduit à ses parents, dérouteraient sans doute tout autant les Quanto que les leurs le perturbent lui. Avec un sourire et un signe de main à la ronde, il sort par là où Mae vient juste d'entrer, sous son regard qui vaut à la fois pour un salut et un au revoir. Par chance, personne ne se formalise plus de ses étrangetés. Ceux qui n'en avaient pas déjà eu un aperçu ou même seulement un récit avant qu'il ne s'intègre à leur fine équipe n'ont pas mis longtemps à s'y habituer. Tant que c'est pour la bonne cause ; il y a après tout de bien pires contraintes avec lesquelles ils doivent tous composer que les excentricités du surdoué.
Laissés seuls, les quatre membres de la famille Quanto haussent les épaules puis glissent confortablement dans leur routine, ou en tous cas ce en quoi elle s'est transformée en les circonstances. Mae ne rebondit pas sur la remarque de son frère, même s'il a très bien vu à son regard qu'elle n'avait pas trop apprécié sa taquinerie ; elle reviendra sans doute là-dessus plus tard, quand elle sera prête à avoir cette discussion. Les deux adolescents montent tous les deux vers leurs chambres respectives, pour y déposer leurs affaires et potentiellement s'atteler à quelques devoirs avant le dîner. Mae devra aussi passer du côté de chez Bertram, à la fois pour savoir comment il va et surtout obtenir son repas sur-mesure. Pendant ce temps, après s'être ébroué, Sam propose à son frère de l'aider à finir de préparer, mettant de côté ses ruminations sur son couple. Il a déjà obtenu quelques arguments à digérer, et il n'a plus la force d'en entendre d'autres ce soir. Il préfère, dans l'immédiat, se focaliser sur ce qui fonctionne encore correctement dans sa vie, ce pour la défense de quoi il rencontre justement tant de difficultés par ailleurs.
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