3x01 - Nouvelle ère (18/20) - Escorte

Ce soir, c'est la première fois depuis la rentrée scolaire que Mae est parvenue à se défaire d'Ellen et Nelson après les cours. Jusqu'à maintenant, il y en avait toujours eu un voire les deux pour la raccompagner chez elle. Le garçon ne l'a déjà jamais laissée rentrer seule de l'Été, lorsqu'ils étaient de sortie, et il n'a pas perdu l'habitude depuis. Quant à la marginale, elle veut rattraper le temps qu'elle s'imagine avoir perdu à être à l'étranger au lieu d'à ses côtés. Mae les adore, vraiment. Ils sont d'un soutien inestimable dans cette phase de redécouverte d'elle-même qu'elle se voit contrainte de traverser. Toute son appréciation pour leur amitié ne l'empêche cependant pas de vouloir respirer, de temps en temps. Après avoir été assignée à domicile pendant des semaines, elle aimerait pouvoir retrouver l'opportunité d'explorer le monde seule, même si par bribes uniquement. Et elle a beau savoir que ce n'est pas prudent en les circonstances actuelles, avec la menace des androïdes qui planent, c'est une envie incontrôlable.

Aujourd'hui, grâce à des impératifs familiaux divers, la petite blonde a enfin droit à un peu de ce répit tant convoité. Comme elle se doute bien qu'il ne va pas durer, elle savoure ces quelques minutes de solitude, ces quelques mètres d'indépendance artificielle mais suffisante, pour le moment. Elle a les yeux clos et le sourire aux lèvres lorsqu'elle entend son garde du corps désigné la rejoindre sur le trottoir. Elle sait qu'il a dû volontairement faire un peu de bruit pour ne pas la surprendre, ce qui la fait sourire encore plus largement. Il joue les gros durs, mais il a de petites attentions quand même…

— Bonsoir, Chad, elle salue l'encapuchonné en rouvrant les paupières.

— Bonsoir, Maena, il répond platement, transactionnel.

— Merci d'avoir veillé sur moi aujourd'hui, elle lui accorde.

Elle n'a pas l'occasion de le lui dire chaque soir, ni même à d'autres moments d'ailleurs, alors elle en profite. Elle se demande le degré d'ennui qu'il doit atteindre à simplement rôder autour de Walter Payton, à l'affût d'approches suspectes qui n'arrivent jamais. Sans doute a-t-il eu de l'entraînement, puisqu'il remplissait à peu près le même rôle durant la traque de Kayle, mais tout de même. Elle a beau savoir que la menace est réelle, elle est embêtée de lui imposer ça.

— Mon intérêt pour toi est purement égoïste, lui fait remarquer l'extraterrestre, refusant humblement sa gratitude.

— Si c'était vrai, vous vous seriez débarrassé de moi il y a longtemps, l'adolescente refuse de le croire.

— Ça pourrait toujours arriver, il répond d'un ton égal.

Elle marque une pause avant de réagir par la voix. Chad est effrayant, parfois. Pour toute la prévenance qu'elle lui connaît, si on sait prêter attention aux bons détails, il ne laisse jamais oublier à quel point il est dangereux. Tout l'inverse de Kayle, en fait.

— Tu sais quoi ? Je ne suis même pas inquiète que tu ne sois probablement pas en train de plaisanter, finit par déclarer Mae, se faisant une raison quant au fait qu'elle vit dans le risque perpétuel de se voir mettre à mort.

Quitte à ce que ça se produise, elle pense qu'elle aimerait mieux que ça vienne des Homiens plutôt que de sa propre espèce. Eux, au moins, ils épargneraient sans doute certains de ses proches, et leur rendraient l'expérience supportable par l'oubli.

— Le nouveau garçon est intéressant… son escorte change alors de sujet.

— Tu as entendu ça. Bien sûr, la blondinette peste entre ses dents, resserrant machinalement sa prise sur la sangle de son sac à son épaule dans son agacement.

Ellen lui a déjà fait la morale. Ça ne va quand même pas recommencer ? Elle n'arrive pas à croire qu'elle en est presque à regretter le temps où c'était ses frères, qui la taquinaient dès qu'elle adressait la parole à un garçon autre que Nelson. Bien que le plus discret des deux, Caesar avait d'ailleurs été puni de ses allusions le jour où il l'avait surprise à fricoter avec son dernier et seul petit ami dans une salle de cours inoccupée. Quoi qu'il en soit, elle ne va pas nier qu'elle préférerait que ses préoccupations soient aux garçons, aussi futile cela semble, plutôt qu'à la crainte d'une attaque ou pire, de faire elle-même du mal à quelqu'un.

— Je peux vous déranger ? la sauve une voix grave et familière derrière Chad et elle.

— Strauss, accueille le Protecteur, toujours aussi solennel.

D'un pas sur le côté, il libère un espace entre la jeune fille et lui. Il est inutile de tenir le Diplomate et leur charge séparés, et la prendre en étau ne présenterait aucun avantage stratégique. En tous cas, pas avec un Homiens aux capacités aussi réduites que Strauss.

— Strauss ! Hey ! Mae se montre en ce qui la concerne beaucoup plus enthousiaste à l'apparition du mathématicien.

— Comment s'est passée ta journée ? il demande avec une banalité délicieuse.

— Jusqu'ici, tout va toujours bien, elle répond.

Comme en atteste le comportement d'à peu près tous ses proches, les inquiétudes générales vis-à-vis de son retour au lycée ne sont pas encore tout à fait apaisées. Alors, lorsqu'on lui pose la question, aussi banale soit-elle, elle met un point d'honneur à prendre le temps de se montrer rassurante.

— Content de l'entendre, Strauss reste sobre dans sa satisfaction, ce qui correspond tout à fait au type d'encouragement dont elle a besoin.

— Comment va Uglow ? elle s'enquiert à son tour.

Il hausse un sourcil à cette question, tandis que Chad tend discrètement l'oreille.

— Je devine que j'ai été repéré, présume le grand brun en costume.

— On peut difficilement te louper… confirme indirectement l'adolescente.

La nouvelle de sa présence entre les murs a été sur presque toutes les lèvres, aussi bien d'élèves qui le connaissaient déjà, se demandant la signification de ce passage de sa part, que sur celles de nouveaux élèves, frappés par la tenue et la démarche impeccables de l'inconnu. Que ce soit l'infirmier qu'il est venu voir, Mae l'a déduit de leur rapprochement cet Été. Elle n'est pas sans savoir qu'ils se sont portés volontaires ensemble à l'hôpital. C'est d'ailleurs ce qui a donné l'opportunité aux Homiens de se familiariser avec les lieux, dans l'éventualité où ils auraient besoin d'y intervenir, vis-à-vis de Caroline et Robert, notamment, mais aussi le début de l'internat de Markus.

— Uriel va très bien. Son poignet est définitivement remis, et ses questionnements sur les raisons de la distance prise par Andy sont de moins en moins présents à son esprit, Strauss répond à la question initiale, en fin du compte indifférent à l'idée de s'être fait remarquer.

Sa visite se justifie de bout en bout par des raisons humaines. Il n'a rien à dissimuler, pour une fois. Il reste seulement étonné de l'impact que peut avoir sa simple allure sur certains individus. Il espère le comprendre un jour.

— Andy voudra l'entendre. Elle ne demandera pas, mais dis-le devant elle quand même, lui suggère Chad.

— Elle est venue ici, non ? cherche à vérifier le mathématicien à la mention de sa Protectrice principale.

— Oui. Mais ça, je te déconseille de lui en faire mention, car je ne peux pas prédire si elle sera insultée ou fière que tu aies détecté son passage, confirme l'encapuchonné, non sans un petit conseil d'autoconservation.

— Hm. Mes faibles progrès ne sont certainement pas suffisants pour que je puisse la contourner, marmonne Strauss, quelque part entre modestie et frustration.

Son interprétation à ce succès de sa part, c'est qu'Andy ne voyait aucune objection à ce que des traces de son passage soient perceptibles par les siens, voilà tout. Puisqu'ils ne sont qu'un nombre limité des leurs dans cette entreprise de protection de Maena et son entourage, il travaille sur lui afin de se rendre plus apte à participer activement, mais fait face à un incapacité incompréhensible à la mise en pratique d'une théorie qui pourtant lui paraît limpide. Il a à peine réduit son temps de sécrétion du composé qui leur a sauvé la mise le jour de la prise d'otage d'un quart d'heure. Ça ne lui paraît pas assez.

— On peut former un club, si tu veux, lui propose Mae avec engouement et sollicitude.

Elle n'a pas plus l'impression de progresser que lui, alors qu'elle a pourtant le sentiment d'en avoir bien plus besoin. Il n'y a pas exactement eu d'incident grave, depuis l'intervention de Ben au début de l'Été. Ellen et Nelson n'ont pas eu à couvrir de manifestation étrange de sa part, par exemple. Mais juste parce que rien de visible ne s'est produit ne signifie pas qu'elle ne continue pas à avoir des dérapages. Et la raison principale pour laquelle il n'ont encore jamais pris d'ampleur particulière, c'est surtout qu'elle est sous surveillance homienne constante. Si c'est bien pratique, elle aimerait tout de même bien arriver à s'en passer un jour.

Strauss lui sourit. À son sens, elle a une bien meilleure raison de peiner que lui. Ce qu'elle cherche à stopper, elle ne le comprend pas. Lui, il a un entendement extensif de ce qu'il cherche à la fois à prévenir et à provoquer. Et pourtant, il s'estime moins accompli à la tâche que l'adolescente à sa droite. Il fut un temps où ce n'était pas un problème pour lui de n'être bon qu'à son rôle. En arrivant sur la planète, être moins biologiquement enclin que ses congénères ne lui avait pas fait peur. Aujourd'hui, il est submergé par la sensation de ne pas être à la hauteur de ses propres attentes, et il cherche encore comment pallier ce problème.

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