3x01 - Nouvelle ère (16/20) - Rapport
L'infirmière prénommée Daisy, vers qui Markus s'est tourné ce matin, aux cheveux sombres et aux immenses yeux bleus, fait irruption dans la grande pièce où Jena a passé le plus clair de sa journée. C'est chez elle, après tout. Pas depuis bien longtemps, comme souvent, mais chez elle quand même. Elle referme la porte d'entrée du talon, balance pratiquement son sac sur le meuble de l'entrée, et se précipite pour rejoindre sa filleule par alliance dans le canapé, où cette dernière l'attend, une tablette sur les genoux.
— Ils sont déjà en ligne ? la nouvelle venue interroge avec hâte.
Les deux jeunes femmes se sont croisées à l'hôpital, en fin d'après-midi, et c'est à ce moment-là qu'elle a été informée du fait que Sieg et Vlad appelleraient bientôt. Pour tous leurs préparatifs, ils ne peuvent jamais trop prévoir à quel moment ils auront l'opportunité de passer un coup de fil, alors il faut se tenir disponible. Jen avait pu rentrer de suite, mais l'épouse des deux agents avait dû finir la tournée de ses patients avant de pouvoir l'imiter, d'où sa crainte de les avoir manqués.
— Non, pas encore, la rassure la brunette, souriant à un tel empressement.
C'est mignon qu'elle soit toujours aussi attachée à ses hommes qu'au premier jour. C'est presque incroyable, lorsqu'on tient compte du fait que, au fil des années, elle a bien dû s'habituer à ce qu'ils passent de longues périodes loin d'elle, en mission. Ou peut-être que justement, elle met un point d'honneur à bien profiter d'eux à chaque fois qu'elle les a enfin à sa portée, puisqu'elle sait qu'ils vont être séparés. Et pourtant, ce n'est pas encore ce soir qu'elle les tiendra à nouveau dans ses bras.
— Ils se connecteront quand ils se connecteront, sermonne Caroline en apparaissant soudain à côté d'un fauteuil.
Daisy sursaute, à la fois à la voix et l'apparition de l'hologramme. Elle retient un petit cri, mais doit tout de même fermer les yeux et placer sa main sur sa poitrine pour contenir sa brusque inspiration de surprise.
— Oof ! Toujours pas habituée à ça… elle déclare, s'ébrouant.
— Il faut arrêter de traîner avec mon corps inconscient, aussi, la taquine l'adolescente avec espièglerie, contemplant son vernis virtuel.
— C'est littéralement mon travail, mais pourquoi pas, se contente de répondre l'infirmière, paradoxalement patiente.
Elle essaye de ne pas faire de favoritisme entre ses patients, mais une fois qu'ils ont tous bénéficié de l'attention nécessaire à leurs cas respectifs, si elle a un peu de temps devant elle, c'est tout de même le plus souvent dans la chambre de l'adolescente téléversée qu'elle se rend, c'est vrai. Comme Jena est importante pour ses deux chers et tendres, elle est l'une des rares constantes dans sa vie de la soignante, et sa petite sœur a donc instantanément été considérée comme un proche elle aussi.
De son côté, Jena s'abstient de tout commentaire direct à l'attitude mutine de sa benjamine, mais le mouvement circulaire de ses yeux dans leur orbite en dit long. De son point de vue, sa sœur file un mauvais coton. Mais, puisque la communication entre elles n'a jamais été convenablement rétablie depuis sa tentative de suicide, elle est mal placée pour lui donner des conseils. Ou en tous cas mal placée pour que l'adolescente l'écoute.
— Si tu es là, j'en déduis que tout s'est bien passé ? demande la brunette au lieu de faire la morale à sa frangine, transactionnelle.
— Si être ennuyeux à mourir rentre dans ta définition de bien se passer, alors oui, ça s'est bien passé, répond Caroline, avant de faire se laisser tomber son image dans le fauteuil libre le plus proche, sans bruit ni impact.
— C'est toi qui insistes pour aller en mission. Il y a peut-être des choses plus intéressantes à faire ici, lui propose Jena, haussant un sourcil de défi.
La projection de sa cadette la foudroie d'un regard noir particulièrement convainquant mais s'abstient de toute réplique. Elles ont déjà eu cette discussion. Ou des bribes, en tous cas. Elle refuse de rester en arrière comme une femme au foyer en temps de guerre. Elle ne comprend même pas comment Rob peut s'y astreindre. Elle pensait pourtant qu'il s'était plu autant qu'elle, lors de l'intervention chez DeinoGene.
— Ne la décourage pas ; elle est bien pratique, comme aide de camp, intervient de toute façon la voix de Siegfried, alors que son visage apparaît, en compagnie de celui de Vladas, sur la surface entre les mains de Jena.
L'ado pouffe à la référence cinématographique obscure, qu'il a très probablement faite spécifiquement pour son bénéfice et la dérider. Sans doute celle de son acolyte à son apparition dans la jungle l'a-t-elle fait se sentir un peu à l'écart.
— Hey, mes sexys ! les accueille quant à elle Daisy, un grand sourire illuminant son visage alors qu'elle se penche vers l'écran afin de mieux voir.
— Hey, älskling[1], lui renvoie le Scandinave, tandis que le Balte à sa droite se contente de l'intensité de son regard de glace pour la saluer.
— Vous serez rentrés quand ? Vous me manquez, elle enchaîne, avec une moue presque infantile.
— Deux jours. Trois au maximum, l'assure Sieg.
Il détourne brièvement la tête en répondant, car il sait que cette prévision va la décevoir. Elle les a rejoint au début de l'Été, a à peine eu le temps de s'installer, que déjà ils sont repartis en vadrouille. Puis, Vlad avait été blessé. Et ils ont repris du service dès qu'ils ont pu. Elle était déjà nomade avant de les rencontrer, mais ce n'est pas une excuse. Ils ne savent pas encore comment ils vont faire, mais il faut qu'ils trouvent un meilleur équilibre entre ce qu'ils estiment un exercice nécessaire de leurs compétences et leur vie privée.
— Vous avez fait bonne pêche ? s'enquiert Jena, puisqu'elle n'a pas obtenu de réelle réponse de Caroline.
— Possible. Ce sera aux Kampbell de nous le confirmer quand on leur aura ramené ça, ne peut que répondre le grand blond porte-parole du duo.
À côté de lui, Vladas brandit ce qui vient d'être désigné par le pronom indéterminé. Il s'agit d'une sorte de petit pavé majoritairement métallique, à peine plus petit qu'une brique, et par endroits couvert de circuits électroniques.
— On en a beaucoup d'autres. J'espère qu'ils seront exploitables, continue Sieg dans la description de leur butin.
— Rien à tirer directement sur place ? s'étonne Jen.
— Nope. Quand je te dis que c'était nul, c'était nul, répond sa petite sœur à la place de ses mentors.
Elle a pu se connecter à l'infrastructure une fois qu'ils ont eu rétabli le courant, mais n'a rien pu en récupérer. Pour une installation pourtant post-pandémique, le complexe était archaïque. C'était sans doute leur façon de se protéger, à l'époque. Ou alors, ils ont manqué de moyens.
— Une idée de notre prochaine destination ? demande Siegfried, estimant visiblement que la réplique de l'adolescente était suffisante.
Daisy s'abstient de tout commentaire à cette question du plus bavard de ses deux maris, mais ses immenses yeux bleus la trahissent. La façon dont elle pince légèrement les lèvres et baisse brièvement le regard n'échappe ni à ses époux ni à la jeune femme à côté d'elle.
— Je vais être honnête, vous avez déjà écrémé les cibles les plus faciles de la liste. Je planche sur plusieurs pistes, mais je n'ai encore rien de définitif. Donc je pense que vous allez avoir droit à un peu de repos et récupération bien mérités, Jena répond à cette interrogation, et sans mentir.
Par "faciles", elle entend surtout qui peuvent être gérées discrètement. Ils ont repéré des laboratoires qu'ils n'auraient aucun mal à infiltrer et saboter, voire simplement piéger, mais pas sans se faire beaucoup plus remarquer qu'il ne serait prudent dans leur situation. C'est une chose que leurs actions en-dessous du radar fassent lever l'oreille aux commanditaires des robots-tueurs, c'en est une autre si les autorités commencent à s'en mêler.
— Hästi[2], s'exclame Vlad à cette annonce, autant qu'il est capable de le faire.
Cet élan d'approbation de la part du Balte, rare, tire un sourire à Daisy. Elle a beau savoir qu'ils ne la fuient pas et aiment simplement ce qu'ils font, c'est toujours agréable d'avoir une confirmation explicite qu'ils apprécient tout autant le temps passé en sa compagnie qu'elle. Si les 3 jeunes femmes en présence ne le connaissaient pas, elles auraient pu imaginer que sa satisfaction à l'idée de rester au bercail quelques temps est liée à sa récente convalescence. Mais elles ont toutes été témoin de son insistance pour retourner sur le terrain le plus vite possible après s'être fait poignarder, alors il ne fait aucun doute que c'est de retrouver sa dulcinée qui l'enthousiasme de la sorte.
— Peut-être qu'on va pouvoir t'aider à réduire le champ des avenues possibles pour nous amener aux enfoirés qui nous envoient des colis empoisonnés. Les infos de nos résidents techniciens sont toujours bonnes, mais jusqu'ici, on n'est pas plus près qu'au début de choper notre baleine, propose Sieg, restant quant à lui très orienté boulot.
Encore une fois, il a de la chance que ses interlocutrices le connaissent bien. À la manière de jumeaux, entre lui est Vlad, c'est sous certains aspects celui qui n'est pas blessé qui souffre le plus. S'il est si déterminé à retrouver les roboticiens, c'est parce qu'ils ont fait du mal à son reflet. Lorsqu'ils s'en étaient uniquement pris à Kayle, c'était professionnel. À partir du moment où Vladas a été touché, c'est devenu personnel.
— Jasper et Alek ont tiré tout ce qu'ils pouvaient des quelques pièces détachées qu'on a, mais il n'y avait pas beaucoup matière à quoi que ce soit, Jena insiste sur le fait que leur puits d'informations est bien freluquet.
Kayle est le seul à avoir proprement démembré son attaquant, mais il n'en a conservé que la tête, pour preuve, utilisant le reste comme une source de matériaux pour mettre en place le simulacre de son suicide. Chuck ne s'est pas embarrassé de cérémonie, et a tout bonnement désintégré l'humanoïde métallique qui est venu le trouver. Il ne pouvait d'une part pas se permettre d'être vu avec quelque partie de la machine que ce soit, et d'autre part, en tant que Diplomate, ses notions de défenses ne sont pas aussi subtiles que celles de Chad ou Andy peuvent l'être. Pris au dépourvu, il a privilégié l'efficacité à la collecte d'information. Il s'en est d'ailleurs excusé et a témoigné avec grande précision de sa rencontre, mais n'a rien apporté de plus que son ancien Soigneur. Quant à Sieg et Vlad eux-mêmes, une fois l'un d'eux mis au tapis, l'autre a trouvé pour seule parade l'utilisation d'explosifs. Après ça, il ne restait presque rien de l'androïde.
— Et ils sont occupés à autre chose, ajoute le Scandinave.
Il est vrai que le sujet du réveil de Caroline et Robert est resté une priorité, depuis la tentative drastique d'en finir par la jeune fille. Mais on dirait que le grand blond en fait mention comme pour se dédouaner d'avoir complètement oblitéré leur adversaire, alors qu'il est bien le seul à s'en vouloir. Disposer de plus d'informations serait souhaitable, mais la priorité de tout le monde reste la survie des membres de leur troupe. Vladas a été suffisamment grièvement blessé sans qu'ils aient pris le risque de tenter de ramener le robot entier.
— Pas Jazz. Je crois qu'il ne s'entend pas avec Bertram, se permet de faire remarquer sa filleule.
— C'est plutôt son expertise qui est dépassée, corrige Caroline, pour avoir quand même suivi de loin l'avancée des recherches d'un moyen de la réveiller, en dépit de sa préférence pour suivre les deux agents en mission.
— Quoi qu'il en soit, ce n'est la faute de personne. Tout le monde a fait ce qui était nécessaire pour se défendre, et on a tiré tout ce qu'on pouvait tirer des restes. D'autres éléments apparaîtront en temps voulu. Avec un peu de chance, sans que qui que ce soit ne doive risquer sa vie, tranche Daisy, sentant un cercle vicieux sur le point de s'enclencher.
Jena ne rate jamais une occasion de blâmer le dénommé Bertram, Caroline n'est pas sans apprécier de contrarier sa sœur, en bonne adolescente rebelle sans autre figure parentale à qui se confronter, et ses maris n'ont pas fini de s'en vouloir de ne pas obtenir leur vengeance plus rapidement. Si elle les laisse entrer chacun dans leur dynamique stérile, cette conversation ne va mener nulle part.
— Bon. Il faut qu'on vous laisse. Le train qu'on doit attraper ne va pas tarder à passer, Siegfried amène de toute façon leur appel à sa conclusion, son regard bleu tourné vers quelque chose hors-champ, à l'instar de celui de son acolyte.
— Soyez prudents ! les prie leur femme, protectrice.
— Toujours ! l'assure Sieg avec un sourire ravageur.
La connexion est interrompue avant que l'infirmière n'ait pu protester à cette déclaration fumeuse. Ils sont littéralement sur le point de grimper dans un train en marche. Exprès. Et ce n'est même pas leur dernier recours ou plan de repli, c'est leur choix ! Il y a selon elle une distinction très nette entre le fait d'être doué à ce qu'on fait, et le fait d'être prudent.
Refermant sa bouche qui était restée momentanément bée à un tel toupet de la part de son mari Scandinave, l'infirmière soupire. Si seulement il lui avait été possible d'écouter sa mère et aller à l'encontre de ses préférences. Si seulement c'était les hommes prudents, qui lui étaient irrésistibles, et pas les casse-cous. Ça lui éviterait sans doute des nœuds à l'estomac. Plaçant justement sa main sur son ventre, elle se renfonce dans le canapé avec une moue songeuse, sous le regard amusé de l'hologramme de Caroline, et celui un peu plus rempli de sollicitude de Jena.
[1] "Älskling" = "chéri(e)", en Suédois.
[2] "Hästi" = "Bien", en Estonien.
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