3x01 - Nouvelle ère (9/20) - Élément perturbateur

Aleksander et Gregor sont installés dans le laboratoire de l'ingénieur, de part et d'autre d'une boîte à gants qui présente plusieurs points d'entrée, pour plusieurs manipulateurs. L'intérieur du réceptacle hermétique est actuellement compartimenté pour séparer ce sur quoi travaille chacun des deux hommes. Au compte-goutte, le père de famille introduit un liquide métallique à sa préparation, surveillant l'impact de son action sur un écran à sa gauche, qui retransmet le point de vue d'un microscope braqué sur son ouvrage. Le généticien, quant à lui, griffonne sur un carnet des notes au sujet de la progression de son propre mélange dans une boîte de Petri, également surveillé de près par une loupe, mais dans laquelle il regarde plutôt en vision directe.

Un silence quasi religieux habite les lieux, ce qui ne semble déranger ni l'un ni l'autre des scientifiques. Assis en diagonale l'un de l'autre dans l'antre du plus âgé, ils sont bien loin des deux chiens de faïence qu'ils étaient quelques mois plus tôt. Malgré des traits tirés de fatigue, le captif semble en bien meilleure forme qu'à son arrivée, et même jusqu'à quelques semaines plus tard encore. On lui a visiblement accordé une extension de garde-robe, peut-être à cause des températures estivales qu'ils ont traversées ces derniers mois, car il n'arbore plus le col roulé noir initialement fourni par ses extracteurs. Son tatouage, barré d'une cicatrice vaguement en forme de main au niveau de son avant-bras droit, est largement visible de son poignet à son coude, grâce aux manches retroussées de sa chemise bleu ciel. Il paraît indéniablement plus à l'aise, si pas plus bavard ni souriant.

— Tout va bien ? finit tout de même par demander le père de famille, après l'avoir entendu remonter ses lunettes sur son nez une demi-douzaine de fois en à peine le double de minutes, et à peu près tout autant faire tapoter son stylet sur le bord de son carnet.

Bertram n'est pas quelqu'un de facile à apprendre à connaître. Il parle peu, et garde le contrôle de son expression faciale, des mécanismes de défense indéniablement acquis après des années d'abus aussi bien directs qu'indirects. Néanmoins, il a tout de même quelques tics comportementaux qui le trahissent, parfois.

— Oui. La biologie est parfois un peu plus passive que la robotique, c'est tout, mais j'ai l'habitude. Restons concentrés, lui répond Greg avec un rictus furtif qui se veut sans doute un sourire, le mieux qu'il puisse faire même après plusieurs mois en la compagnie des Quanto.

Toutes ses blessures physiques sont enfin guéries, mais les dommages psychologiques vont prendre beaucoup plus de temps, s'il s'en remet seulement un jour. Il semble faire des progrès sur certains points, et sur d'autre rester un cas désespéré. Son co-chercheur d'infortune s'en accommode. S'habituer à lui et faire confiance à ses capacités ne doit pas signifier oublier d'où il vient, ni ce qu'il a fait.

— C'est étrange pour moi aussi, de recevoir des conseils d'un adolescent, propose l'ingénieur, croyant deviner l'origine de l'inconfort de son acolyte.

La réception du message de Jack un peu plus tôt est le seul événement ayant perturbé leur matinée. En plus d'être très cultivé, le jeune délinquant apprend surtout à une vitesse ahurissante. La seconde caractéristique entraîne d'ailleurs sûrement la première. En conséquence, il n'a pas attendu bien longtemps après avoir été inclus dans leur cercle de secret pour commencer à leur faire part de ses idées concernant la situation de Caroline et Robert. À vrai dire, il n'a pas tardé à donner son avis sur tous les fronts qu'ils ont à gérer, mais celui-ci était sans doute celui où ils l'attendaient le moins. Et sa participation est d'autant plus déroutante qu'elle est la plupart du temps pertinente.

— Son âge ne me dérange pas. J'étais bien plus jeune que ça quand j'ai commencé à travailler avec des scientifiques seniors, détrompe machinalement Gregor.

— La roue tourne. Je ne pense pas que ça signifie que tu as baissé de niveau, poursuit Alek dans ses présomptions, bien que changeant légèrement de direction suite à la nouvelle information reçue.

Il n'a pas en tête tous les tenants et aboutissants des méthodes qui peuvent bien conduire à des parcours comme celui de Bertram. Et il ne pense pas vouloir les avoir un jour. Il estime en revanche que certains ressentis sont universels. Il se souvient de la période où il a commencé à travailler avec des ingénieurs plus jeunes que lui. Ils n'avaient jusqu'ici jamais été aussi jeunes que Jack, mais au début, il lui avait fallu un petit temps d'adaptation.

— Je sais ; ce n'est pas pour moi que je m'inquiète, corrige à nouveau Bertram, grimaçant dans sa difficulté à se faire comprendre.

Qu'est-ce qu'ont ces gens à toujours vouloir discuter, évoquer ce qui leur passe par la tête, vocaliser leurs moindres états d'âme ? Ce n'est pas un mécanisme normal, pour lui. Les émotions sont des choses qu'on subit et qu'on enfouit du mieux qu'on peut, voilà tout.

— Respectueusement, je ne pense pas que Jack soit sur la même voie que toi, s'offusque presque Alek avec un mouvement de recul, pris de court par cette déclaration.

Mettre Jack dans la boucle ne l'expose pas à plus de danger que les autres adolescents, quand bien même il serait un rien plus informé. Dans son cas, il est peut-être même paradoxalement plus en sécurité maintenant qu'il sait, car contrairement à Ellen et Nelson, il avait sans doute une chance de mettre les pieds dans le plat en continuant à creuser tout seul de son côté. La seule raison de s'inquiéter pour le jeune tatoué que l'ingénieur puisse imaginer, c'est qu'il tourne mal dans l'un des domaines dans lesquels il est désormais impliqué. Ce qui semble peu probable. Pour tous ses élans transgressifs, il a un bon fond.

— Pour le moment. Il a de la chance d'avoir un système de soutien aussi développé, et de bénéficier de protection supplémentaire grâce à la situation, insiste pourtant posément Bertram, visiblement pas du même avis.

Jack est brillant. Plus brillant que le généticien ne l'a jamais été, ne serait-ce que parce que son aptitude est innée et non acquise. Le petit blond a naturellement des facilités de mémorisation et de logique, là où son aîné a dû travailler les siennes encore et encore pour en arriver là où il est. De plus, l'intérêt du garçon est spontané, tandis que celui de l'adulte a été contraint par les circonstances. Il apprécie ce qu'il fait, dans l'ensemble, mais il est hautement conscient de l'avoir choisi comme échappatoire, pas par vocation. Si quelqu'un comme Jack tombait entre les mains des mêmes individus qui ont façonné Greg, les conséquences en seraient rien de moins que catastrophiques. Vurt aurait plus que salivé à l'idée de pouvoir planter ses griffes dans quelqu'un comme lui.

— Il est le fils de deux ambassadeurs ; il a toujours eu et aura toujours ample protection, souligne le professeur.

Certes, cette situation lui fait également encourir des risques supplémentaires par rapport à un adolescent lambda, comme en a été la preuve la prise d'otage de son lycée en début d'année, mais ça n'a rien à voir avec lui en tant qu'individu. À savoir si son statut de jeune prodige aurait dissuadé ou enhardi ses aspirants kidnappeurs. Jusqu'ici, la position de ses parents semble cependant avoir agi efficacement comme un écran de fumée pour dissimuler ses talents au reste du monde, y compris des acteurs mal intentionnés.

— Ça explique pourquoi il a pu être épargné jusqu'ici, mais la convoitise engendrée par un intellect comme le sien ne va faire qu'aller croissant avec son âge. Comme la peur, d'ailleurs. Surtout s'il se mêle de sujets comme le nôtre.

Ce n'est pas par volonté que Greg reste pessimiste, simplement pas habitude. Il ne se rend même pas compte d'à quel point il est négatif, c'est juste son angle de vision du monde habituel.

— J'espère que tu te trompes, ne peut que répondre Aleksander, alarmé à cette idée.

Jusqu'ici, ils ont toujours été plus inquiets d'amener des ennuis aux personnes qu'ils incluraient dans leur cercle de confiance qu'elles ne leur en amènent, elles. Chaque personne au courant de ce qui se trame chez eux à un degré ou un autre est un ami, qui ne les trahirait jamais volontairement, et qu'ils ont rechigné à impliquer par souci de les préserver en cas de dérapage. L'idée que l'un d'eux pourrait en réalité participer à attirer l'attention ne les avait jamais effleurés. Est-ce que Bertram a ces soupçons depuis le départ ? Si c'est le cas, sans doute en a-t-il eu assez de crier au loup après des semaines à marmonner qu'il était lui-même un paratonnerre à ennemis et détracteurs en tous genre. Comme jusqu'ici, ce n'est pas après lui que les automates en ont eu, ses mises en gardes sont en effet restées largement ignorées.

— J'aimerais avoir ce luxe. Je suis prêt au mélange, rétorque le plus jeune des deux scientifiques avant d'enchaîner sans aucune transition.

Bien que frustré par la façon dont il vient de couper court à la discussion, Aleksander ne revient pas sur la question. Il commence à avoir l'habitude du détachement de son interlocuteur sur certains sujets qui, pour sa part, l'ébranlent profondément. Il ouvre la bouche et la referme sans laisser échapper un son, juste avec un petit souffle déçu, mais n'ajoute rien. À la place, il fait coulisser la paroi qui sépare les deux zones de la boîte à gants dans laquelle ils sont en train de travailler.

Tandis que Bertram garde un œil vigilant sur ses mesures, l'ingénieur se saisit d'une pipette de précision, et vient ponctionner une toute petite quantité de ce sur quoi il s'affairait lui-même juste avant. Sa partie de leur expérience n'a pas changé depuis ce matin et le message de Jack. C'est en revanche la deuxième variation sur un thème qu'ils infligent à la part dont le biologiste est responsable. À l'instant, Alek ne faisait que maintenir sa mixture en l'état, pendant que l'autre attendait que la sienne prenne. Et ils ont encore plusieurs déclinaisons à tenter.

Ils retiennent tous les deux leur respiration alors que les nanites sont introduites dans le milieu de culture. Lorsque l'air revient dans ses poumons avant d'être rappelé dans ceux de Bertram, le patriarche a une pensée impressionnée pour ses capacités d'apnée, avant de frissonner à l'idée des circonstances dans lesquelles il a pu les développer. Les deux hommes peuvent cependant chacun se permettre un retour à la normale lorsque, après plusieurs minutes… absolument rien ne semble se passer, à l'œil nu. C'est en effet une réaction brutale qui indiquerait un échec immédiat. Cette stabilité initiale ne leur permet pas non plus de crier victoire, mais c'est encourageant. Il va encore falloir attendre plusieurs heures avant de pouvoir continuer à miser sur certains essais mis en place aujourd'hui, et potentiellement plusieurs jours avant de pouvoir tout à fait en valider un. Et c'est en imaginant que l'un de ceux-ci soit en effet la bonne solution, ce qui n'est pas garanti. Ils ont fait des progrès, depuis qu'ils ont commencé à plancher sur le sujet, théoriques d'abord et pratiques ensuite, mais la solution qu'ils recherchent n'a pas encore été atteinte.

Scène suivante >

Commentaires