3x01 - Nouvelle ère (10/20) - Expédition

Siegfried et Vladas évoluent avec difficulté dans une épaisse forêt. Bien que le Scandinave, en tête, leur fraye un chemin à travers le feuillage particulièrement dense à grands coups de machette, leur avancée reste laborieuse. De temps à autres, à chaque fois qu'il croit entendre un grognement plus prononcé que les autres derrière lui, il jette un coup d'œil à son partenaire, par-dessus son épaule. Si jamais ce dernier le surprend, leurs deux regards de glace se verrouillent alors, juste le temps d'un instant, insondables, jusqu'à ce que le meneur cède et reporte son attention devant lui. Celui qui clôt la marche s'assombrit ensuite un rien, et seul l'effort de leur progression parvient peu à peu à lui faire oublier sa contrariété à ce trop-plein d'attention. Jusqu'à ce qu'il remarque une nouvelle œillade furtive…

Lorsqu'ils atteignent enfin une clairière et quittent donc la pénombre du sous-bois, ni l'un ni l'autre ne retient un soupir de soulagement, si un peu plus prononcé pour l'un que pour l'autre. Rangeant sa lame dans son étui à sa ceinture dans un bruit feutré doux à son oreille, Siegfried se déleste de son sac à dos pour en tirer une gourde d'eau. Vlad ne l'imite que dans son premier geste. Fermant les yeux, il porte sa main droite à son côté gauche, au niveau de ses 4ème et 5ème côtes. Sentant que son collègue l'observe en s'abreuvant, il tend l'index levé de sa main libre vers lui afin qu'il s'abstienne de tout commentaire. Sieg referme sa bouteille en secouant la tête, mais obtempère à cette requête silencieuse.

Laissant son partenaire à ses étirements douillets, le géant nordique troque à son sac à dos son eau contre un piquet. Il déplie l'objet d'un peu moins d'un mètre de long en un trépied et le campe solidement sur le sol, puis appuie sur un petit interrupteur à la base de la sphère à son sommet. Après moins d'une minute, la silhouette de Caroline est projetée par le petit globe qui surmonte l'appareil. L'image est rudimentaire, d'aucune commune finesse avec ses hologrammes habituels, lorsqu'elle a accès à de meilleurs projecteurs et de plus nombreux points de projection. À vrai dire, son image grésille un peu, en plus de n'être que dans des tons bleuâtres.

— Princesse Leia, pouffe Vlad à son apparence.

Il a rouvert les yeux et lâché son flanc au claquement sec du trépied qui se dépliait. Son collègue le dévisage avec incompréhension à sa remarque, ce qui est rare entre eux. Quant à Caroline, l'incrédulité se dépeint sur son visage holographique.

— J'arrive pas à croire que tu as cette référence…! elle s'exclame, trop surprise pour être vexée par la comparaison.

— Il a été hospitalisé pendant un moment, se justifie maladroitement le Balte, désignant son équipier d'un mouvement de tête.

— Je croyais que c'était toi, qui étais blessé ? s'étonne de plus belle l'adolescente, perdue.

— Cette fois-ci. Mais pas aussi sérieusement que lui cette fois-là, confirme Vlad après s'être légèrement penché vers elle, comme pour lui faire une confidence.

Embarrassé par ce souvenir, Sieg s'éclaircit la gorge, afin d'attirer leur attention à tous les deux. Pour tout le bien qui est curieusement ressorti de cette expérience, il ne souhaite pas s'y replonger dans l'immédiat.

— Est-ce qu'on peut parler d'autre chose ? Tu pourras tout lui raconter sur ma chute et mon coma quand on sera rentrés. Si sa sœur t'y autorise. Je ne suis pas sûr que maintenant soit le moment, ni ici l'endroit, il offre plusieurs objections à ce qu'ils sont en train de faire.

La première fait lever les yeux au ciel à la jeune fille, tandis que la seconde tire un sourire à Vladas. Quel double standard, de vouloir éviter de parler d'une de ses propres convalescences, alors qu'il le guette aussi assidument depuis la dernière des siennes.

— Tu as vu des traces, toi ? il lui demande au lieu de lui faire remarquer sa légère hypocrisie.

— Ça ne veut rien dire. Jen a tracé notre itinéraire pour qu'on arrive par derrière, esquive Siegfried.

— Er… Elle l'a surtout tracé pour une destination désertée, intervient Caroline.

Elle récolte un regard sombre malgré la clarté des yeux qui le lancent. Que ce soit parce qu'elle n'a pas un retour vidéo suffisamment détaillé du Scandinave ou par pure insolence, elle ne réagit absolument pas.

— Tu captes quelque chose ? Vlad interroge l'adolescente sous format numérique.

— Que dalle ! Je ne vais pas vous mentir, j'ai l'impression d'être venue ici par un ascenseur céleste et ne pas pouvoir sortir de l'habitacle. C'est No Man's Land, ce coin paumé, pour moi. Aucun capteur, pas de réseau, ni même de champ magnétique, rien. C'est mort de chez mort… elle décrit son environnement sans le moindre ménagement.

Bien qu'elle ne déteste pas la nature, elle a toujours préféré les villes, et dans sa situation actuelle, ce penchant n'est que confirmé. Beaucoup voient l'omniprésence de caméras, microphones, et autres appareils de mesure et d'enregistrement comme une invasion de la vie privée, mais pour elle, c'est salvateur. Elle en était déjà convaincue auparavant, et depuis son électrisation, elle a eu la confirmation que la compartimentation des données est correctement effectuée. L'information existera toujours, qu'on le veuille ou non ; le problème réside dans les intentions.

— Ils pourraient être entièrement mécaniques. Ça arrive, suggère Sieg, prudent à l'excès.

— La dernière personne qu'on connaît à s'être retrouvée dans cette situation n'est plus de ce monde, lui oppose son partenaire.

Bon, celui auquel Vlad pense n'est pas exactement mort de vieillesse, mais tout de même. Ils ont cessé de discuter du saut de l'ange du Scandinave, peut-être est-il temps pour lui de ne plus insister sur son excuse qu'ils sont potentiellement à proximité d'ennemis ? Ce n'était pas une inquiétude avant leur départ, ni même pendant leur trajet à travers bois, alors pourquoi est-ce que ça en devient une maintenant ?

— Satellite ? demande tout de même l'Européen de l'Est à Caroline.

Il n'a pas d'autre moyen de faire lâcher l'affaire à son collègue que par la voix de la raison, aussi déraisonnable il soit pour sa part en premier lieu. On s'y fait.

— Le complexe est supposé être enfoui, non ? Et puis même, la végétation est trop dense, l'adolescente élimine sans vergogne cette option de repérage.

C'est depuis là-haut qu'elle a déjà difficilement suivi leur avancée, tenté de surveiller toute approche potentielle d'ennemis sur leur chemin, mais elle ne pense pas pouvoir faire plus. Et elle n'était déjà pas très sûre d'elle, à cause du couvert végétal, justement.

— Tu risques de perdre la comm' ? s'enquiert Sieg, lâchant enfin ses prétendues craintes d'une présence sur le site pour s'assurer de la sécurité de leur aide de camp numérique.

— Pas tant que j'ai un point d'accès à ciel ouvert. Mais puisqu'il n'y a strictement rien d'électronique ou même seulement électrique ici, je me demande de quelle aide je vais pouvoir être, en fait, elle enchaîne sa réponse avec une déclaration de sa perplexité, qui se lit d'ailleurs sur son visage, aussi bleue et plate son image soit-elle.

— Peut-être qu'on peut y remettre suffisamment de jus pour que tu puisses faire ton truc, explique Sieg, sans admettre explicitement que les lieux sont bel et bien abandonnés.

Vlad lève les yeux au ciel à sa mauvaise foi, amusé, mais ne relève surtout pas.

— Hm. Ça me paraît moyen, comme idée. Ça aurait été une chose si c'était juste coupé du réseau, mais si on doit remettre du courant, on ne sait pas sur quoi on va tomber. Selon l'état dans lequel ça a été laissé, ça pourrait envoyer un signal de détresse ou tout bonnement réveiller de vieux mécanismes de défense, commente l'adolescente en fronçant le nez.

— C'était une possibilité depuis le début, et on a quand même fait le chemin, lui répond platement Siegfried.

Il pourrait lui faire remarquer qu'elle n'avait qu'à être présente aux briefings d'avant-mission, qui lui auraient permis de leur faire part de ses objections avant maintenant, mais il sait que ça n'aurait que peu d'impact sur elle. Et puis, l'argument a bien été soulevé à ce moment-là, et les raisons de son invalidation restent les mêmes aujourd'hui : le Scandinave est aussi sûr de lui que de son partenaire, même alors que ce dernier est encore un peu sensible de son quatrième espace intercostal gauche. Pour les avoir vus à l'œuvre quelques fois maintenant, Caroline devrait l'être également, mais la gamine est difficile à impressionner ou émouvoir. Il se demande d'ailleurs si c'est une condition préexistante ou liée à sa situation actuelle.

— Certes. Puisque ma sœur pense que c'est une bonne mission pour vous remettre le pied à l'étrier, je suppose que tout va bien, raille Caroline en singeant son aînée.

La relation entre les deux frangines ne s'est clairement pas améliorée depuis la tentative de la plus jeune de mettre son corps à mort. Le fait qu'elle révèle son existence à Bertram alors que Jena l'avait expressément refusé n'a pas aidé. Son insistance à participer aux missions de ses deux mentors même lorsque ce n'est pas strictement nécessaire non plus. Une once de communication a été rétablie, mais bien ridicule comparée à leur relation antérieure.

— On n'est jamais tombés de cheval, insiste de suite Vladas, presque dans un feulement.

Sa rencontre avec la lame d'un androïde n'a pas été une partie de plaisir, mais ce n'est rien qu'un peu de nanites médicales du professeur Quanto et de bonnes sutures de son fils aîné et de sa propre femme n'ont pas su traiter. Et une micro intervention Homienne par Ben, aussi, à l'insu de ses congénères. L'agent a refusé de rester à l'écart du terrain plus de quelques jours, au grand dam de tout le monde mais surtout de son épouse et sa filleule. Il pense donc aussi que Jena les a sciemment envoyés sur les missions au plus faible danger potentiel, depuis leur mauvaise rencontre, mais tant qu'il n'est pas réellement resté sur le banc, ça lui va.

— D'accooord. Eh ben, rappelez-moi quand vous aurez trouvé et réussi à alimenter cette mystérieuse base oubliée. Si jamais elle ne vous a pas incinérés sur place dès que vous l'aurez fait. Ciao ciao, Caroline prend congé, face à cette réaction hostile.

Sa projection disparaît encore plus vite qu'elle était apparue si c'est possible, avec à peine un geste de la main pour accompagner sa salutation. Après un soupir résigné, Siegfried éteint le projecteur, referme le trépied qu'il surmonte, et remet l'ensemble dans son sac. Ils sont au bon endroit. La présence d'une aussi vaste clairière corrobore la présence d'un bunker souterrain qui empêcherait des arbres de prendre racines. Qu'il soit éteint au lieu de simplement dormant est en effet potentiellement plus dangereux, mais ça n'est rien qu'ils ne puissent pas gérer. Reste seulement à trouver un point d'entrée. Une fois que Vlad a fini de boire à son tour, ils reprennent leur avancée d'un accord tacite, retombant avec confort dans leur mode de communication non-verbal habituel.

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