3x01 - Nouvelle ère (8/20) - Justice

Dans la voiture de Randers, à la place passager, Fred a les yeux rivés sur son carnet électronique. Quand ne les a-t-elle pas ? Elle a beau dire à qui accepte de l'entendre que la brigade Cyber ne lui manque pas, personne n'est dupe. Peut-être qu'elle y trouvait les investigations moins intéressantes, mais les méthodes lui restent. Ceci étant dit, personne ne lui en tient rigueur, car à l'instar de Sam et son chien, ses compétences spécifiques sont souvent intéressantes à exploiter. Elle a eu du mal, mais elle a fini par à peu près se faire une place aux Homicides. C'est bien ce qui fait penser à son frère qu'elle s'épanouit, d'ailleurs.

— J'arrive pas à y croire, elle grogne au bout d'un moment de pianotage, faisant sursauter le conducteur à sa gauche.

— Quoi ? il s'enquiert sans quitter la route des yeux.

— Tu te souviens du type qu'on a coincé il y a deux semaines ? elle lui demande.

— Double homicide maladroitement maquillé en meurtre/suicide ? il répond, avec un effort pour ne pas se sentir insulté par la question, ses doigts se resserrant sur le volant.

Deux semaines n'est pas un délai très long, et ils n'arrêtent pas non plus des meurtriers tous les 2 jours. Pas parce qu'ils sont mauvais à leur job, mais parce qu'il n'y a pas non plus tant de meurtres que ça, ce qui est objectivement une bonne chose. Et puis, même si c'était le cas, très peu d'enquêtes sont bouclées en moins d'une semaine.

— Ouais. Et bah, ils l'envoient en thérapie, Fred révèle ce qui lui a tiré son exclamation d'outrage un peu plus tôt.

Pour sa part, Patrick semble au contraire soulagé par la nouvelle :

— J'espère bien ! Il a tué deux personnes.

— Est-ce qu'il ne devrait pas croupir en prison, plutôt ? lui oppose sa jeune partenaire.

Il fronce les sourcils, et profite qu'ils s'arrêtent justement à un feu rouge pour lui jeter un coup d'œil en biais.

— Il y est, en prison, il déclare simplement, perdu.

— Mouais. Jusqu'à ce qu'un toubib décide qu'il peut être remis en circulation, elle proteste.

Patrick a un "Ah" silencieux au moment où il saisit enfin ce qui dérange Insley. Il redémarre lorsque le feu passe au vert, et reste concentré sur la route un instant avant de reprendre la conversation :

— J'avais des doutes aussi, au début, mais crois-moi, ces psys ne rigolent pas. Pas moyen qu'ils laissent sortir qui que ce soit avec le moindre risque de récidiver, il la rassure par sa propre expérience.

Si la peine de mort et la condamnation à perpétuité ont été conservées, les sentences à durée déterminée font partie des choses qui ont été revues et adaptées lors de la reconstruction de la société post-Pandémie, au profit d'incarcérations à durée indéterminée. La privation de liberté n'apprend que peu, quand elle n'aggrave pas le cas des détenus. Une composante d'accompagnement a donc été incluse. L'humanité ne pouvait plus se permettre de faire une croix sur tout le monde à tout va.

— T'as des stats sur ça ? Fred se montre dubitative, les yeux plissés.

Les mains toujours autour de son carnet, elle est littéralement à deux doigts de lancer la recherche, mais prend sur elle pour faire preuve de tact et se retenir. À croire que ses séances avec un psy ont un petit effet. Ce qui ne rend que plus paradoxale sa réticence à faire confiance à ce corps de métier vis-à-vis d'autres, tout criminels qu'ils soient.

— Par expérience, 100%, Randers est suffisamment confiant pour lui répondre, avant de prendre le tournant qui les amène dans la rue de leur destination.

— Tu aurais dit quoi, si c'était Kayle O'Michaels qu'on envoyait en thérapie ? insiste l'ancienne cyber-enquêteuse, têtue et insatisfaite.

Elle ne croit pas en la réforme des individus. Si on est capable de tuer pour les mauvaises raisons, on le sera toujours. Ce n'est pas un risque qu'elle est prête à prendre. Elle est aussi du parti d'enfermer un innocent plutôt que de potentiellement libérer un coupable. Elle sait bien que ce n'est pas comme ça que le système fonctionne, mais elle a bien le droit à ses convictions personnelles.

— Kayle O'Michaels est mort ! est la réaction immédiate de son équipier à cette question.

L'exclamation a fusé, cinglante, à travers l'habitacle du véhicule. Fred a un petit mouvement de recul mais ne rebondit pas de suite. À la façon dont les muscles de sa mâchoire saillent et les phalanges de ses doigts blanchissent sur le volant, Patrick n'a pas fini. Il est simplement en train de reprendre une contenance avant de continuer :

— Mais, s'il avait vécu, il aurait effectivement été envoyé en thérapie. Ça n'aurait jamais marché, parce que c'était un psychopathe aux illusions de grandeur et un sens de la morale irrémédiablement endommagé, mais on aurait quand même essayé. Et de toute façon, la vérité, aussi moisi ce soit à admettre, c'est que n'importe quel cinglé irrécupérable a un semblant de ticket de sortie, si quelqu'un trouve une utilité suffisante à ses compétences par ailleurs, il s'enflamme, quoique plus doucement qu'il a commencé.

Sa prise de position était en partie l'effet recherché par son équipière, même si elle ne s'attendait cependant pas à un tel tournant dans son humeur. Elle voulait juste qu'il tombe d'accord avec elle, pas qu'il devienne tout à coup blasé du système. Est-ce qu'elle est allée trop loin, en parlant de ce tueur en particulier ? Beaucoup d'aspects de cette affaire lui échappent encore.

— Betty Knollmann n'est pas près de sortir, elle oppose à la dernière partie de son discours, cherchant un autre exemple, pour calmer le jeu qu'elle a malgré elle envénimé.

— Jusqu'à ce que quelqu'un ait besoin d'un ingénieur mécanique de pointe, grogne simplement Randers en retour.

Garé, il coupe le contact, met le frein à main, détache sa ceinture de sécurité, puis quitte le véhicule. Fred l'imite de son côté pour les étapes qui la concernent, et l'interpelle par-dessus le toit une fois sortie :

— Elle n'a démontré aucun remords, à son procès. Elle a même annoncé haut et fort qu'elle reprendrait son ouvrage si elle en avait l'occasion, elle insiste sur le caractère impensable d'une potentielle libération pour Cluedo, sous quelques conditions que ce soit.

— Ouais, je sais, j'étais là aussi. Et pourtant…

Ce n'est pas que Patrick ne considère pas l'argument comme recevable, c'est qu'il sait pas expérience qu'il n'est pas aussi suffisant qu'ils pensent tous les deux qu'il devrait l'être. Fred peut bien lire cette résignation dans son regard, et ce n'est pas pour lui plaire. Elle voudrait lui demander des exemples, mais il claque sa portière, avant de lui en laisser l'occasion, puis s'éloigne en direction de la potentielle scène de crime sur laquelle ils ont été appelés. La conversation est close, en ce qui le concerne. Insley écarte les bras d'être ainsi laissée en plan, avant d'une nouvelle fois imiter son geste, puis de lui emboîter le pas.

Elle ne peut évidemment pas connaître la véritable raison derrière la soudaine aigreur de son collègue. Elle ne pouvait pas deviner à quoi elle ferait référence en appuyant sur le bouton Kayle. Ils l'ont ramené pour secourir Mae. Et maintenant, il n'est même plus en prison, parce que des robots-tueurs ont été programmés pour chasser Sam et tous ceux qui étaient présents ce jour-là. À chaque tournant, il semble toujours y avoir une excuse pour conserver le psychopathe à portée de main. Et s'il peut y avoir une raison de garder quelqu'un comme lui dans les parages, n'importe qui peut compenser n'importe quelle horreur par un talent ou un autre. Et autant l'inspecteur ne revient pas sur sa défense du système psychiatrique et psychologique en milieu carcéral, autant cet autre mode de libération, même sous conditions, lui laisse un sale goût dans la bouche.

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