3x01 - Nouvelle ère (7/20) - Entourage
Jena se trouve dans un appartement bien plus vaste que le sien. Une grande pièce à vivre toute en longueur enchaîne un salon et une cuisine à partir de la porte d'entrée, un bar marquant la séparation entre les deux zones. Sur la droite en entrant, des fenêtres, beaucoup plus larges que hautes et trop proches du plafond pour permettre une quelconque vue, mais suffisamment grandes pour apporter à l'espace la luminosité nécessaire pour ne pas avoir besoin d'éclairage à cette heure-ci. De l'autre côté, quelques portes, closes, qui mènent vraisemblablement à des pièces plus traditionnellement isolées telles que chambre à coucher et salle de bain. Ce schéma architectural est assez classique dans des bâtiments de petite copropriété. La présence de quelques éléments de décoration confirme cependant que celle qui occupe actuellement les lieux n'habite pas là, bien qu'elle semble s'y sentir à son aise.
À genoux sur l'épais tapis du salon, penchée au-dessus d'une table basse intelligente, Jena recoupe des informations diverses, à grand renfort de notes qu'elle trace de quelques griffures habiles du stylet qu'elle tient dans une main. Plans, images satellites, communiqués, organigrammes, photos, messages, contrats, … De nombreux éléments sont marqués de CONFIDENTIEL en filigrane. Certains sont même censurés, le texte rendu illisible par un surlignage noir opaque et certains visages floutés, lorsque la qualité d'image initiale aurait pu permettre de les reconnaître en premier lieu.
Soudain, la jolie brunette est tirée de sa concentration, par l'apparition d'une silhouette masculine de l'autre côté de son plan de travail, et qui ne projette curieusement aucune ombre. Un éclaircissement de gorge, relayé par les quelques haut-parleurs de la grande pièce, achève d'attirer son attention. Elle relève le menton vers le camarade d'infortune de sa petite sœur :
— Rob ? Qu'est-ce que tu fais ici ? elle s'étonne, un pli sur le front, entre ses sourcils.
— Markus n'a pas son oreillette, lui explique le comateux, avant de simuler de s'asseoir sur l'accoudoir du fauteuil le plus proche, l'air dépité.
Ce doit être ce que c'est que de vivre avec des fantômes. Le comportement des deux hologrammes est parfois si réaliste qu'on en oublie qu'ils ne sont pas de chair et d'os, jusqu'à ce qu'ils disparaissent subitement, passent à travers une paroi ou un objet quelconque, ou même, quoique plus rarement, subissent quelques petits soucis techniques.
— Oh. Qu'est-ce que tu lui as dit pour le faire enfin craquer ? plaisante Jen, rassurée que rien de grave ne soit en train de se passer.
C'est la plupart du temps la raison pour laquelle on se tourne vers elle, depuis quelques mois, et bien qu'elle ne s'en formalise nullement, l'habitude est prise. Elle n'a jamais eu beaucoup de mal à s'imaginer des scénarios catastrophe, mais elle doit bien reconnaître que ses circonstances actuelles lui simplifient encore la tâche. Est-ce que sa sœur a été repérée ? Est-ce que son état se détériore, à l'hôpital ? Ou bien est-ce que ses mentors ont (encore) été attaqués ? Est-ce que quelqu'un d'autre est sur le point d'être confronté à l'un de ses maudits robots assassins ? Peut-être elle-même, d'ailleurs ? Vraiment, ce ne sont pas les menaces qui manquent, ces temps-ci.
— Rien. Il l'a juste oubliée ce matin, répond Rob en gardant son sérieux, lui, décidément abattu.
— Tu peux quand même traîner du côté de l'hôpital, tu n'as pas besoin qu'il t'entende, si ? lui propose son amie.
Elle ne cherche pas exactement à se débarrasser de lui, mais elle a tout de même besoin de se concentrer sur ce qu'elle fait. Et en plus, ce n'est pas comme s'ils passaient tant de temps que ça ensemble de manière générale. S'il n'a pas accès à son meilleur pote, elle ne pensait pas qu'elle serait son second choix de compagnie. Certes, il n'a pas un éventail d'options particulièrement vaste, mais elle sait qu'Alek ou les Kampbell trouvent toujours une utilité explicite à sa présence, eux. Il ne peut que les aider, jamais les déranger. Et même si justement c'est l'idée d'être utilisé qui l'embête, elle le pensait aussi auto-suffisant.
— Qu'est-ce que je suis supposé faire là-bas si personne ne peut me répondre quand je parle ? il lui soumet sur le ton de la rhétorique, son hologramme lui accordant un regard atterré à présent.
— Je ne sais pas. Observer ? elle propose maladroitement.
Certes, être réduit au rang de spectateur n'est pas toujours agréable. Elle aurait pourtant pensé qu'il saurait en tirer son parti, puisque c'est souvent ce qui lui arrive depuis son électrisation. Ou alors justement, que ce soit ce à quoi il est contraint la plupart du temps lui rend le fait de devoir l'être quand il pourrait ne pas l'être plus difficile ? La psychologie n'est pas son domaine de prédilection, et elle a bien peur de ne pas vraiment avoir la tête aux états d'âmes des uns et des autres lorsqu'ils y a des problèmes concrets à gérer. Comme la menace d'androïdes meurtriers, par exemple.
— On a fait que ça tout l'Été, observer. Et j'avais déjà eu ma dose avant ça, pour être honnête, le téléversé rétorque dans un ronchonnement.
Bien que confortée dans sa déduction, même si elle l'a tirée un brin trop tardivement, Jen commence malgré tout à se demander s'il n'est pas venu la voir pour râler plutôt que pour une solution à son souci de séparation de son acolyte habituel.
— D'accord. Qu'est-ce que tu fais, d'habitude, quand Markus n'est pas dispo ? elle poursuit néanmoins dans sa recherche d'un palliatif.
Pendant que Markus et Rob ont été des observateurs, de son côté, elle est entrée en immersion complète dans l'élaboration de plans. Analyser des situations, considérer les alternatives, prendre des décisions, optimiser, ajuster, préparer… Sans s'en rendre compte, elle a rapidement pris cette déformation, au détriment de sa tendance précédente à l'action immédiate. Ce n'est pas qu'elle n'avait plus envie d'être sur le terrain, mais pour gagner du temps, il fallait répartir les tâches, et ses deux mentors n'étaient pas très emballés par l'idée d'opérer l'un sans l'autre.
— Il l'est la plupart du temps, rétorque mollement Rob, clairement sans y mettre du sien.
— Même la nuit ? insiste la jeune femme, dubitative.
L'hologramme souffle par le nez, mais aucun son ne sort des baffles, puisqu'il ne s'agit pas d'un bruit dont ses cordes vocales auraient été responsables, et que le jeune homme n'a donc pas le réflexe de le transcrire.
— Écoute, je sais que ça ne comptera pas quand je me réveillerai, mais j'ai l'impression de rater un cours, là, il revient sur son désir de rejoindre Markus en bonne et due forme.
Jena marque une pause avant de répondre. Elle apprécie grandement à la fois son regain d'intérêt pour ses études et surtout l'utilisation du futur pour parler de son retour à lui. Sans que ce soit encore gagné, Alek a beaucoup progressé en direction de cet objectif, ces deux derniers mois. Avec l'aide de Bertram, mais ça, elle préfère ne pas y penser. L'important, c'est que, petit à petit, l'idée de réintégrer leur corps ne soit plus seulement une possibilité pour sa sœur et Robert, mais bel et bien une question de temps. Ça fait plaisir.
La seconde partie de sa phrase, en revanche, la laisse beaucoup plus de marbre. Elle a du mal à compatir à un problème auquel elle n'a jamais été confrontée. Elle aurait plutôt eu tendance à sécher les cours que de tout faire pour y aller, lorsqu'elle en avait encore. Elle ne considère pas que l'entraînement qu'elle a reçu après sa fugue constitue une éducation dans ce sens-là, et si jamais elle avait raté une de ces leçons pour quelque raison que ce soit, elle lui aurait été donnée quand même plus tard sans faute.
— Et qu'est-ce que tu penses que je peux y faire ? elle demande, perdant patience.
— Je me disais que… tu pourrais passer à l'hosto lui déposer une oreillette…? suggère doucement Rob, avec un sourire timide et suppliant.
— Rob, je suis occupée, là ! elle proteste, écartant les bras, à la fois pour souligner son outrage et pour désigner la montagne d'éléments qu'elle est en train de dépiler, toujours affichée sur la surface intelligente entre eux.
— T'es pas loin, il se permet d'argumenter.
— Juste parce qu'il n'a pas d'oreillette ne signifie pas qu'il est coupé du monde ; tu pourrais aussi lui écrire un message, et il ira chercher ce qui lui manque dès qu'il aura le temps. Pour peu qu'il n'ait pas déjà prévu de le faire, parce qu'il s'est rendu compte tout seul de son oubli, elle continue d'objecter à la requête.
— Il aura pas le temps ; il fait que courir partout, le téléversé continue de défendre son idée.
— Donc, parce que je ne cours pas littéralement, je suis pas occupée ? Jena passe de réfractaire à carrément vexée, comme l'illustre très bien le léger mouvement de recul de son menton.
Elle n'a pas pris ce rôle dans leur grande équipe par plaisir ou en attendant des félicitations. Elle le fait parce qu'il faut le faire, et qu'elle en est capable. Mais tout de même, un petit peu de considération pour ses efforts ne serait pas de refus. Ou en tous cas, qu'ils ne soient pas déconsidérés de cette façon.
— Tu gères tes propres horaires, se permet Rob.
— Et j'ai besoin de ne pas être interrompue pendant plusieurs heures d'affilée, elle ajoute à ce détail, à défaut de pouvoir le contredire.
S'il avait amené sa demande d'une autre manière, peut-être qu'elle y aurait accédé. C'est vraiment l'impression qu'il donne d'accorder plus de valeur aux activités de Markus qu'aux siennes, qui l'a piquée au vif. Premièrement, être agent d'infiltration est tout aussi important à l'échelle de la société qu'être médecin, même si peut-être d'une utilité moins directe pour le commun des mortels. Mais Robert Gleamer ne fait plus partie de cette catégorie depuis un bout de temps maintenant. Deuxièmement, pour ne rien gâcher, Jena est en l'occurrence plus expérimentée que son ex à sa profession, donc, même si les deux sont équivalentes, elle est techniquement plus productive que lui, à ce stade de leurs formations respectives. En conclusion, si on estime qu'elle peut être interrompue, pourquoi est-ce qu'on n'en attend pas de même de la part de l'interne en médecine ? Surtout pour réparer sa propre erreur.
— Tu es déjà interrompue, insiste son visiteur impromptu, comme s'il ne remarquait pas la réaction qu'il est en train de provoquer et à vrai dire éperonner un peu plus à chacune de ses prises de parole.
À sa décharge, il n'est pas en train de la regarder en face, mais probablement depuis un ou plusieurs coins de la pièce, là où sont placées les caméras. Mais tout de même.
— Tu sais très bien qu'il n'y a pas de commune mesure entre te répondre depuis là où je suis et devoir me déplacer ! Éclate Jena, bras levés au ciel à présent.
— D'accord. Bah si c'est comme ça, je peux peut-être rester ici et t'aider, alors ? il propose donc sur un coup de tête, voyant qu'il n'obtiendra gain de cause, imitant son geste.
— Je… Très bien. Peu importe. Si ça t'amuse, elle balbutie avant de soupirer, prise de court.
Elle déteste l'idée qu'il se rabatte sur elle parce qu'il n'a rien de mieux à faire, mais elle a déjà suffisamment perdu de temps à débattre avec lui. Et aussi peu de considération il semble avoir pour son rôle dans l'équipe, elle n'a pas le cœur de l'envoyer balader non plus. Il a si peu d'interlocuteurs et de moyens d'impacter son environnement de manière tangible. Il ne va lui être d'aucune utilité dans sa tâche, puisque toute la partie numérique du travail a déjà été abattue, voire pire, il risque de la ralentir, mais elle serait hypocrite de ne pas le garder près d'elle lorsque c'est tout ce qu'elle souhaite pour sa petite sœur. Que Caroline insiste pour accompagner ses Sieg et Vlad en mission alors que Rob a accepté que c'était un trop gros risque à prendre, quitte à s'ennuyer ferme au bercail, la désespère. Pourquoi l'adolescente ne peut-elle pas prendre exemple sur son compagnon de fortune ? Il a ses côtés agaçants, comme il vient d'en faire une très belle démonstration à l'instant, mais d'une part c'était déjà vrai avant son accident, et d'autre part il conserve un bon fond. Est-ce que ses parents avaient raison, et elle aurait effectivement, sans le vouloir et même en faisant tout pour l'éviter, eu une mauvaise influence sur sa benjamine ? Est-ce qu'au-delà d'être responsable de son état de santé, elle est également à l'origine de ses élans de rébellions ? C'est aussi pour ça qu'elle met une telle application à ce qu'elle fait. Dès que tout cette histoire sera réglée, la réponse à ces questionnements ne devrait plus avoir d'importance.
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