3x01 - Nouvelle ère (6/20) - Longue distance

Strauss se trouve dans l'infirmerie de Walter Payton. Il est d'un côté d'une lourde armoire à pharmacie, tandis qu'Uriel se tient de l'autre. Alors que l'humain tire de toutes ses forces pour déplacer le mobilier, l'extraterrestre pousse en s'appliquant à ne pas fournir une plus grande participation qu'il ne serait plausible pour quelqu'un de sa stature. Ce n'est pas un dosage évident à atteindre, et l'exercice est rendu d'autant plus difficile qu'il doit regarder son ami peiner à l'autre bout. Il lui serait particulièrement aisé de déplacer le meuble tout seul et lui épargner toute cette sueur. Il a d'ailleurs bien proposé de se répartir les tâches, lorsqu'Uriel lui a demandé son aide pour réaménager son espace de travail, mais bien évidemment, son offre a été refusée.

— Merci du coup de main, Hugh, déclare l'infirmier lorsque l'armoire est enfin arrivée à son nouvel emplacement, essoufflé mais un sourire satisfait aux lèvres.

— Avec plaisir, répond Strauss, soufflant à son tour pour accuser d'un effort qu'il n'a pas eu à fournir.

Uriel s'essuie le front, puis se saisit de sa gourde d'eau sur son bureau. Il s'hydrate, puis s'assoit dans un soupir sur le bord du meuble toujours central à la pièce. Celui-ci, il ne compte pas le déplacer. Déjà, il est au bon endroit, et en plus, il est intelligent. La connexion au système géothermique est parfois sensible, et il ne voudrait donc pas tout casser sans le faire exprès. Aussi sympathiques soient-ils, les techniciens qui interviennent à Walter Payton ont déjà trop ri de lui pour qu'il prenne le risque de s'exposer à nouveau à leurs railleries, peu importe combien elles restent toujours gentillettes.

— Tu sais, j'apprécie vraiment que tu n'aies pas pris de parti. Par rapport à Andy et moi, je veux dire, il annonce au bout d'un moment de silence où ils reprennent tous les deux leurs forces.

Pour donner le change, Strauss s'est détourné vers sa veste de costume, qu'il avait accrochée pendant leur séance de réaménagement, prétendant s'assurer qu'elle ne prenne pas de mauvais pli. À cette déclaration de reconnaissance, il jette un coup d'œil par-dessus son épaule à son interlocuteur. Les doigts toujours sur le tissu, il dissimule un sourire, et choisit de répondre par l'ironie, puisqu'il commence enfin petit à petit à apprivoiser le genre :

— C'était une option ?! il s'exclame, tirant un éclat de rire à son ami.

— D'autres que toi, à ta place, auraient gardé leurs distances avec l'ex de leur coloc, insiste l'infirmier avec sérieux.

Après sa première visite pour s'enquérir de son état suite à son malencontreux accident sur un parcours acrobatique en hauteur, Strauss en avait fait une habitude. D'une part, ça rassure Andy, peu importe combien elle refuse de laisser quoi que ce soit transparaître, et d'autre part, il apprécie sincèrement la compagnie d'Uriel. Sans être capable de lui poser des questions aussi ouvertement qu'il peut le faire avec Maena ou le reste de son clan, il apprend tout de même beaucoup de lui. Il ne lui tient jamais rigueur de sa naïveté ou son ignorance, il a toujours la patience de lui expliquer les choses. Et surtout, il l'aide à ne pas rester focalisé sur son inutilité à tout ce qui se passe chez les Quanto. Inapte à soigner comme à défendre avec efficacité, il se sent de trop dans l'équipe, et n'apprécie guère cette sensation. Faire la lecture et donner des cours à des enfants malades, cet Été, lui a été salutaire.

— Andy ne te déteste pas, il rétorque, pour soutenir qu'un choix entre elle et l'humain n'est pas nécessaire.

— Je sais. C'est bien les seules certitudes que j'ai sur elle : ce qu'elle n'est pas, se lamente doucement le trentagénaire, d'un ton qui confirme que ce n'est pas la première fois.

La belle blonde n'est malheureusement pour lui pas moins énigmatique dans ses absences qu'elle ne l'était dans sa présence. Elle n'a pas repris contact avec lui depuis le jour où il s'est cassé le poignet. Or, en bon gentleman aussi bien qu'à cause du tempérament gardé de sa congénère aux cheveux bleus, Strauss n'a eu aucune réponse à apporter aux questions de l'infirmier. Il ne peut que lui assurer des déclarations négatives, bien incapable de sonder l'esprit de celle qui lui manque.

— Elle ne t'a pas laissé à cause de toi ; elle l'a fait à cause de vous deux ensemble, il lui offre, comme à chaque fois sous une forme ou une autre.

Il a compris que la répétition et la reformulation sont bien souvent la clé de la communication avec les humains. L'ennui, c'est que le nombre nécessaire de réitérations pour faire intégrer une idée dépend aussi bien de l'individu que de l'idée.

— Arrête, ou je vais me remettre à penser que tu ne me fréquentes que parce que je te fais pitié ! le reprend Uriel, pointant un index accusateur vers lui.

Visiblement, cette information est enfin digérée, car il repère désormais qu'elle a déjà été apportée. Bonne nouvelle. Et heureusement, il semble plus amusé que vexé.

— C'est ridicule ; les profs de maths ne sont pas capables de compassion, déclare Strauss, reprenant l'ironie d'un peu plus tôt, pince-sans-rire.

— Requin, va ! s'esclaffe l'infirmier.

Il laisse retomber son bras le long de son corps pendant qu'il rit. L'extraterrestre autorise quant à lui ses lèvres à s'étirer à cette réaction escomptée. Il ne sait toujours pas pourquoi Andy s'est intéressée à l'humain en premier lieu, mais il lui semble entrevoir, dans des moments comme celui-ci, ce qui a retenu son attention sur le long terme. Une forte sensation de paix se dégage du trentagénaire. Sans doute est-ce d'autant plus appréciable pour quelqu'un qui, comme elle, n'est appelé que pour gérer des menaces et éviter des conflits.

La sonnerie de milieu de matinée qui retentit dans le couloir les tire tous les deux de leurs pensées amusées. Voilà donc plus d'une heure qu'ils triment. L'infirmier aurait préféré avoir eu fini son réagencement dès ce week-end, en l'absence de patients potentiels, mais bien que ce soit à ce moment-là qu'il a commencé son ouvrage, il n'avait pas été en mesure de finir tout seul. Et ce n'est que ce matin que de l'aide s'est libérée. Il aurait aussi pu avoir l'idée de cette réorganisation avant la rentrée, mais elle ne lui est venue qu'à son retour dans les locaux. Après tout, l'inspiration ne frappe pas toujours au moment idéal. Mais sans doute mieux vaut-il se réjouir du fait qu'elle frappe tout court plutôt que se lamenter de son sens du timing parfois discutable.

— Loin de moi l'envie de te chasser, mais je ne vais pas te retenir plus longtemps non plus. Tu as probablement un élève qui t'attend. Ou une douche… On se retrouve toujours au déjeuner ? Uriel propose à Strauss.

Il est temps pour lui de se remettre au travail. Grâce à Andy, il a la preuve qu'avoir quelqu'un qui regarde par-dessus son épaule pendant qu'il exerce son rôle ne l'embête pas, mais son invité a sûrement mieux à faire. Si l'emploi du temps du mathématicien, désormais enseignant indépendant, reste imprévisible, il le sait tout de même bien rempli. Aussi et surtout, il ne voudrait pas qu'il se sente obligé de rester à Walter Payton plus longtemps qu'il ne le souhaiterait.

Il lui a déjà demandé s'il pensait y enseigner à nouveau un jour. (Maintenant qu'il peut enfin dire qu'ils sont amis, l'idée lui est alléchante. Il n'a jamais été très proche de qui que ce soit dans le corps éducatif, aussi bien parce que sa fonction n'y est qu'adjacente qu'à cause de son caractère réservé.) À cette question, le grand brun avait cependant avoué penser sa place ailleurs. Et malgré le caractère évasif de cette phrase, son erreur avait paru apparente à Uriel ; qui voudrait revenir dans le lycée où il a été retenu en otage ? Peu importe combien Hugh se portait bien après les faits, ça ne peut pas être un bon souvenir. Ou alors l'infirmier projette simplement sa propre angoisse vis-à-vis de là où ils ont découvert Caesar ? Le moment venu, il s'était précipité sans hésitation aux côtés de l'adolescent. Depuis, en revanche, il n'arrive plus à utiliser ces toilettes. Parfois, les traumatismes laissent des traces idiotes. C'est mieux que des séquelles graves, mais ça reste étrange.

— Sans faute, confirme Strauss, avec un hochement de tête entendu, son sourire toujours aux lèvres.

Il récupère sa veste sur son crochet, puis l'enfile d'un geste d'une fluidité frappante. Au moment de refermer la porte derrière lui, il salue une dernière fois son hôte, de la main cette fois, avant de disparaître. Sans avoir obtenu plus de détails à ce sujet que lors de son invitation à déjeuner chez eux, l'infirmier est plutôt convaincu du fait qu'Andy et Strauss partagent une partie de leur éducation. Ils ont tous les deux l'art de répondre à une question sans répondre à aucune interrogation qui pourrait se cacher derrière. C'est exaspérant mais d'un côté assez attachant ; ça laisse sur sa faim, maintient en haleine. Il se demande parfois s'ils le font exprès, ou bien s'il s'agit là d'un mécanisme de défense inconscient, acquis suite à une enfance potentiellement pas toute rose. Et il ne sait pas ce qu'il espère sur ce point.

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