3x01 - Nouvelle ère (5/20) - Belle plante

Markus est officiellement un interne depuis 8 jours. Il a passé les deux mois d'Été, autrefois propices à une césure dans sa scolarité, en stage d'observation, à s'y préparer. La transition de la théorie à la pratique a été à la fois rude et enrichissante, mais il ne s'attendait pas à moins. Pouvoir enfin mettre en application ce qu'on sait est une preuve bien plus criante qu'un résultat d'examen du fait qu'on maîtrise son sujet. Chaque première fois – première pose de perfusion, première intubation, premier massage cardiaque – est comme un petit saut dans le vide. Avec un élastique, bien sûr. Et sans être fan de sports extrêmes, il apprécie sincèrement d'enfin se rendre utile de manière concrète.

Quelques premières expériences figuraient déjà sur son tableau de chasse avant qu'il ne revête officiellement la blouse blanche, comme le pansement d'une brûlure chimique, ou la suture d'une pommette. À fréquenter ses co-internes, il a découvert qu'eux aussi avaient parfois eu l'occasion d'exercer la médecine avant l'heure, certains dans une moindre mesure que lui, et d'autres dans une plus grande. Ajouté au fait que la plupart d'entre eux ne viennent pas de Chicago, ce point commun a achevé de le convaincre qu'il était à sa place. Sa réputation de poissard acquise l'année passée – à cause du coma de son meilleur ami d'abord, puis de l'apparente tentative de suicide de son petit frère, et finalement l'enlèvement de sa petite sœur –, il la pensait indélébile. Il ne s'en formalisait pas, parce que le malaise des gens autour de lui signifiait aussi qu'on le laissait tranquille, mais il est tout de même agréablement surpris de toujours être capable de fonctionner en communauté. À peu près.

Par moments, il a l'impression d'entrevoir ce qui plaît tant à Jena dans le jeu de mascarade. Il n'est pas devenu bon menteur, mais se surprend à énoncer des demi-vérités sans broncher, en disant juste assez pour ne pas éveiller les soupçons, tout en cachant en fait la majeure partie de la réalité. À chaque fois, il se dit que ce n'est pas possible, ça ne peut pas durer ; quelqu'un va forcément se rendre compte qu'il ne présente qu'une façade, pas un individu à part entière. Et pourtant, non. Les gens se contentent de ce qu'il leur offre. Et à force, il en vient à se demander si finalement tout le monde n'a pas ce comportement de dissimulation d'une chose ou d'une autre, et si lui-même ne passe pas à côté d'énormes secrets de gens qui l'entourent.

— Hey, Daisy. Tu n'aurais pas vu le Docteur Yen, par hasard ? il salue et interroge une infirmière aux cheveux noirs aux reflets presque bleus, accoudée en arrière à un comptoir d'accueil, une tablette entre les mains.

La jeune femme, d'une petite dizaine d'années son aînée, lève ses immenses yeux bleus de sa lecture pour les braquer sur lui. Elle sourit à l'étudiant, la reconnaissance passant dans son regard qui semble s'étendre à l'infini sur son petit visage.

— Il a été bipé en Ortho, elle lui apprend sans la moindre hésitation, puis plissant les yeux dans un second temps.

Elle a l'habitude de ce genre de questions, mais pas venant de lui. Est-ce qu'il n'a pas une petite voix dans son oreille pour le guider ?

De son côté, il ne s'attarde pas sur la rapidité à laquelle elle a répondu ; toutes les infirmières semblent toujours au courant des faits et gestes de tout le monde, ici. Et pour la fréquenter un tout petit peu plus que les autres, il sait qu'elle est particulièrement observatrice.

— Et c'est… il commence une phrase sans la finir, regardant autour de lui d'un air désorienté.

— Premier étage. Tu n'as qu'à suivre le marquage bleu, elle lui indique, son sourire passant en coin pour réprimer son envie de rire, et son regard toujours suspicieux.

— Je suis arrivé ici deux semaines avant toi ! il s'exclame, époustouflé qu'elle se repère aussi bien après si peu de temps passé dans ces locaux.

Qu'elle situe bien les gens est une chose, qu'elle ne se perde pas dans ce labyrinthe en est une autre. Chicago draine tous les centres d'urgences de l'Illinois et certains au-delà de ces frontières historiques. Les hôpitaux de la ville sont immenses, et celui-ci ne fait pas exception. Mais sans doute n'est-il pas aidé par le fait qu'effectivement, il a jusqu'ici toujours parcouru ces couloirs avec un petit lutin sur son épaule.

— Tu ne peux pas te mesurer à des années à changer d'établissement tous les 6 mois, l'infirmière explique gentiment son aisance par l'expérience, pour le rassurer.

— Ne le prends pas mal, mais si c'est le prix à payer, je crois que je préfère rester perdu, se permet Markus.

Il connaît déjà son histoire, au moins dans les grandes lignes, ce qui explique sa réaction somme toute familière. Les raisons derrière son nomadisme lui échappent, notamment parce qu'il semblerait qu'elles prennent source dans un rejet chronique par ses collègues, et qu'il a du mal à croire qu'on puisse ne pas apprécier la jeune femme. Autant qu'il en ait fait l'expérience, elle est aussi charmante par sa personnalité que par son physique. Il pense qu'il lui manque certains détails.

— Et ça ne m'étonne pas de toi, se contente de déclarer Daisy.

— Attends… Est-ce que c'est moi qui devrais mal le prendre, maintenant ?

Elle s'esclaffe à son expression partagée, puis pose enfin sa tablette sur le comptoir derrière elle, afin de pouvoir lui accorder toute son attention. Elle a des allures si maternelles, parfois. Tous les membres son corps de métier sont armés de compassion, sans compter tous ceux qui sont effectivement parents, mais depuis qu'il l'a rencontrée, Markus entrevoit chez Daisy des éclairs de cette qualité qui le laissent parfois muet. C'est furtif, mais frappant. Et d'autant plus surprenant quand on sait que son schéma familial est loin d'être classique.

— Non ! Du tout ! Je trouve que c'est très beau, d'avoir des racines, de s'attacher aux gens, elle dissipe facilement son petit coup de panique, sa remarque précédente tout à fait méliorative.

— Hey ! J'en connais deux auxquels tu es plutôt attachée… il lui rappelle, sentant comme une pointe d'autodérision dans sa voix.

Malgré ses déménagements réguliers pour ne pas dire fréquents, il sait qu'elle a tout de même des constantes dans sa vie. Est-ce qu'elle n'en est réellement pas satisfaite ? Pour l'avoir vue avec les deux géants blonds en question, il aurait du mal à croire qu'elle soit rien moins que comblée.

— Shhh ! Ne leur dis pas, ça pourrait leur monter à la tête, elle lui intime sur le ton de l'ironie, un index devant ses lèvres.

Quelle parvienne à encore agrandir ses yeux déjà immenses tient du miracle. Rien qu'avec eux, elle ferait déjà tourner plus d'une tête, et c'est loin d'être le seul de ses atouts. Une fois qu'on l'a rencontrée, ses choix de vie atypiques paraissent couler de source.

— Je crois que tes alliances te trahissent sur ce plan… Allez, je dois filer. Merci de l'info ! À plus tard, il répond en riant, avec un mouvement du menton en direction des mains de son interlocutrice, avant de prendre congé.

— Avec plaisir… elle lui accorde alors qu'il s'éloigne déjà.

Tout en jouant machinalement avec les anneaux auxquels il vient de faire référence, qui ornent chacun l'un de ses annulaires, elle le regarde filer dans les escaliers avec le regard serein d'une matriarche. Ah, les internes… Pleins d'enthousiasme et de bonne volonté, armés d'une montagne de connaissances, aussi impatients qu'appréhensifs à l'idée de les mettre en œuvre. Ils sont comme de petits palmipèdes derrière leurs mentors d'un jour ou deux, et seul le temps peut révéler s'ils deviendront des cygnes ou des canards. La meilleure de ces deux options n'est peut-être pas aussi évidente qu'il n'y paraît, mais ça reste intéressant, de les voir prendre leur envol après avoir bien barboté. Et comme elle connaît Markus un peu mieux que ses camarades de promotion, elle est d'autant plus investie dans son cas.

Il n'a pas fallu longtemps à Daisy après avoir rencontré l'étudiant pour comprendre ce que Jena lui trouvait. Et elle n'a pas de mal non plus à concevoir pourquoi il est si difficile à la jeune femme de se l'avouer. L'infirmière est elle-même passée par trop de phases de questionnements dans sa vie pour ne pas être particulièrement compréhensive de celles que peuvent traverser les autres. Ce n'est pas du jour au lendemain qu'elle en est arrivée à son mode de vie. La chance a joué un rôle majeur, mais en dehors de ça, elle estime qu'on n'arrive nulle part sans s'interroger un peu. Pas trop, juste suffisamment. Pas facile de trouver l'équilibre. Mais ça en vaut la peine. Quelle est l'alternative ?

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