3x01 - Nouvelle ère (4/20) - Tombeurs

Caesar est assis sur un banc d'un amphithéâtre, ni trop haut ni trop bas dans les paliers, et plutôt vers la droite qu'au milieu. Jusqu'ici, à une semaine de la rentrée scolaire, il n'a rien contre l'expérience universitaire. C'est différent du lycée, et c'est sans doute la caractéristique qui lui plaît le plus, pour ne pas dire que c'est la seule qui ne le laisse pas de marbre. Être plus nombreux par classe n'est pour lui ni positif ni négatif. Que les cours soient pour la plupart magistraux, le plus souvent sans intervention possible des élèves, n'est à ses yeux ni un avantage ni un désavantage. Quant à la plus grande variété des matières, il ne sait pas trop quoi en penser. Il essaye cependant de garder l'esprit ouvert, à l'affût d'un élément qui saura retenir son attention. N'ayant pas pu envoyer son dossier avant la date limite, il n'est pas officiellement enrôlé, et suit les cours en auditeur libre. Il s'est dit que ce serait toujours mieux que de rester désœuvré pendant des mois, en attendant de déterminer ce qu'il compte faire exactement lorsque la prochaine échéance se présentera.

— Pousse toi un peu, lui murmure Jack en le rejoignant sur son rang, pour qu'il lui laisse une place à côté de lui.

— Pourquoi t'es en retard ? le houspille le grand brun, même alors que le cours n'a pourtant pas encore commencé.

Ce n'est pas la première heure de la journée. Et il sait qu'ils en avaient tous les deux une de prévue juste avant celle-ci, puisqu'il l'a même vu entrer dans sa salle alors qu'il entrait dans la sienne. Qu'est-ce qui aurait donc pu le faire arriver plus tard que lui ?

— J'ai eu une idée et je voulais l'envoyer à ton père, se justifie le blondinet de manière expéditive.

Il y a quelques mois, il n'aurait pas pris la peine d'assouvir la curiosité de son ami, et il l'aurait même remise en cause. Il faut dire aussi qu'il y a quelques mois, Caesar ne lui aurait peut-être pas posé de question en premier lieu. Aujourd'hui, c'est un peu différent. Bien qu'au courant que Ben est quelque part sur le campus pour assurer leur sécurité, ils ont tout de même pris l'habitude de se surveiller mutuellement. Ils ne sont pas des cibles directes pour ceux qui ont envoyé au moins 3 robots-assassins après ceux qui se trouvaient à DeinoGene le jour de son ultime chute, mais le père du grand brun ne souhaite pas prendre de risque. Ils n'en ont vu que la tête d'un, mais ils ont aussi pu constater les dégâts causés par un autre sur Siegfried et surtout Vladas, et entendu le témoignage de Chuck après sa propre rencontre avec le dernier. Le danger est réel.

Pendant que son camarade blond achève de s'installer, déposant son sac entre ses chevilles et en tirant sa tablette et son stylet, Caesar souffle par le nez, insatisfait de cette réponse. Elle est valable, mais l'agace tout de même. Bien qu'elle lui ait simplifié la vie, l'inclusion de Jack dans la boucle de ce qui se passe réellement derrière les portes de leur domicile n'est pas pour lui une évolution uniquement positive. Et pas seulement parce que tous ses efforts pour le maintenir à l'écart n'auront finalement servi à rien.

— Il ne dira jamais rien, mais je suis à 87% sûr que mon père en a marre de toi, il vocalise sa contrariété.

— Ça, ça sonne comme un pourcentage inventé de toute pièce, rétorque Jack sans se formaliser, pour peu qu'il ait seulement remarqué son ton âpre.

— Tu ne pouvais pas attendre ce soir ? poursuit Caesar, décidément irritable.

S'il ne connaissait pas déjà son avis sur la question, le blondinet déduirait sans doute que son meilleur ami jalouse le temps que son père passe avec lui plutôt qu'avec son fils. Il pourrait également et inversement penser qu'il se sent délaissé par son meilleur ami au profit de son paternel. Mais Caes est suffisamment indépendant pour ne pas en arriver là. Depuis que le surdoué donne un coup de main à l'ingénieur, il a moins de gardiennage à faire, et il peut se permettre d'être moins vigilant dans tout ce qu'il dit. Ça l'arrange, globalement. La seule objection qu'il ait, c'est que toutes les parties de sa vie se mélangent, ce qui le met un peu mal à l'aise. Et il l'a déjà fait savoir. Mais c'est tout. En dehors de ça, il peut reconnaître qu'avec une cervelle comme celle de Jack sur laquelle compter ne doit pas être de trop pour son père et Bertram.

— Tu dis déjà que je passes trop de temps chez toi ; je prépare juste le terrain pour ne pas qu'on traîne, se défend Jack.

Il a justement pris ses précautions pour respecter l'inconfort de son camarade, et ce n'est quand même pas suffisant ? Il ne sait plus quoi faire.

— Peu importe… conclut Caesar, se sentant lui-même à court d'arguments raisonnables.

Alors qu'il se détourne inutilement vers l'estrade encore vide, Jack le considère un instant. Il tient beaucoup de son père, lorsqu'il est question de sérénité. Il faut bien ça pour rester à ce point imperturbable avec tout ce qui tombe sur leur famille. L'oncle est solide, quoique d'une manière différente. Markus et Mae s'accrochent mais tiennent beaucoup moins bien le choc. Que le cadet de la fratrie semble perturbé aujourd'hui n'est donc pas anodin.

— Dis donc, ce serait pas le départ de Setsuko, qui te travaille ? finit par demander le petit blond, avec un manque de tact presque aussi élevé que sa mémoire est bonne.

Il a eu l'occasion de rencontrer la Japonaise, au cours de l'Été. Enfin, croiser est un verbe plus approprié que rencontrer. S'il a été dérangé que son père et son meilleur ami du lycée se fréquentent, Caesar a mis un point d'honneur à garder la jeune femme qu'il a rencontrée durant son internement séparée du reste. Personne ne lui en a voulu, et tout le monde s'est même plutôt réjoui qu'il ait quelqu'un avec qui traîner lorsque Jack travaillait justement avec son père, que Mae était en vadrouille avec Nelson, et Markus occupé à l'hôpital. L'isolement n'était pas vraiment en cause dans son geste dramatique, mais autant ne pas prendre de risque, car une rechute de sa part était la dernière chose dont ils avaient besoin.

Ce petit îlot compartimenté hors du reste de sa vie lui a cependant été retiré ce week-end. C'était la date du départ de l'ancienne conseillère infiltrée pour de nouveaux horizons. Il n'a pas dû en faire mention plus d'une ou deux fois, mais ça a suffi pour être ancré dans les souvenirs de son génie de meilleur ami. À sa connaissance, il ne s'est rien passé d'autre de remarquable depuis la dernière fois qu'ils se sont vus, voilà pourquoi il se dit que c'est peut-être la source de l'humeur du grand brun.

— Non, grogne l'interrogé pour toute réponse, ce qui se rapproche curieusement d'un oui aux oreilles de son voisin de banc.

— Alors vous n'étiez vraiment pas ensemble ? continue Jack dans ses questions.

L'autre se retourne vers lui comme s'il lui avait parlé en Mandarin. Ce qu'il est capable de faire et a déjà fait, d'ailleurs, notamment pour jurer sans être compris.

— Qu'est-ce qui aurait pu te faire penser ça ? il lui renvoie.

Que son aigreur ne soit qu'enflammée par le sujet de Setsuko confirme à son pote qu'il n'est pas loin de mettre le doigt sur son origine exacte. Il semble cependant vraiment offusqué de l'accusation qu'ils aient pu être un couple, aussi innocente soit-elle, donc il est peu probable qu'elle soit correcte. Mais ça a bien à voir avec la jolie Asiatique tout de même.

— C'est con, j'avais pris le pari contre Mae, tique Jack, frustré d'avoir à concéder une victoire à quiconque sur quelque terrain que ce soit.

— C'était pas ma question, lui fait remarquer Caesar.

Que non seulement il ne s'offusque pas que sa vie personnelle ait pu faire l'objet d'un pari entre sa sœur et son meilleur ami, mais qu'en plus il insiste sur sa question précédente, aiguille le blondinet dans ses conclusions quant aux raisons de son humeur plus sombre que d'ordinaire.

— Pour quelqu'un de supposément hyper intuitif, il y a quand même de gros détails qui t'échappent, se permet Jack en secouant la tête, amusé.

— Comme quoi ? continue de grommeler l'autre, levant brièvement ses mains du plan de travail devant eux dans son agacement.

— Comme quand une fille t'aime bien. Setsuko a passé tout l'Été avec toi, et elle te regardait presque littéralement avec des pupilles en cœur, souligne Jack.

Il aurait pu être beaucoup plus fleuri dans sa description des quelques interactions dont il a été témoin entre son pote et son ancienne conseillère, mais il préfère ne pas le brusquer. Disons qu'aux quelques regards qu'il l'a vue voler, il semblait la troubler, pour rester poétique.

— Ça ne peut pas être vrai, proteste Caesar, en plein déni.

— Médicalement, non. Mais pour le reste… En fait, je ne vois pas pourquoi tu es surpris que je pense ça ; elle t'a forcément dit quelque chose, pour que tu sois tout retourné aujourd'hui.

Le tatoué arrête de défendre sa perception des choses, puisque la seule raison pour laquelle il en est arrivé à penser que Caesar était perturbé, c'est justement parce qu'il s'est dit qu'il s'en était enfin rendu compte de son côté.

— … Plus ou moins, admet enfin le grand brun, même si sans grande profusion de détails.

Il n'a pas menti et Jack ne s'est pas trompé dans son analyse : ce n'est pas le départ de son ancienne conseillère devenue amie qui le turlupine et le met de mauvais poil. Ça, il y était préparé, et c'est une excellente chose pour elle. Elle est partie faire le tour de plusieurs instituts pour jeunes adultes à travers le Nord du continent, pour voir si elle pourrait s'y intégrer dans un rôle similaire à celui qu'elle occupait à Lakeshore. Et au passage, elle va aussi essayer de fonctionner à l'air libre, par petites doses. Elle va dans le bon sens, et il a lui-même sa propre route à tracer.

Non, ce qui le hante, c'est plutôt ce qu'elle lui a effectivement dit au moment de partir. Et plus que ce qu'elle a dit, ce qu'elle a fait. Elle lui a expliqué qu'il devait faire attention à son impact sur les autres, que c'était là le seul angle mort qu'elle ait vu dans son hyper-intuition. Elle lui a dit avoir attendu le dernier moment avant son départ pour lui en parler pour ne pas le mettre mal à l'aise, et elle a essayé de lui faire comprendre que, même s'il ne fait rien pour, il est quand même un peu responsable de la perception que les gens ont de lui.

Et ensuite, elle l'a embrassé.

Tout ce qu'elle lui a dit a du sens, alors il l'accepte sans broncher. Le souvenir de ses lèvres sur les siennes, en revanche, lui reste. Mais il ne pense pas qu'il lui reste comme il devrait. Ce n'était pas désagréable, pas une agression. Ce n'était même pas embarrassant, ou inconfortable. Setsuko est objectivement jolie, et il apprécie sa personnalité. Et elle savait visiblement à quoi s'attendre. Elle lui a bien expliqué n'avoir fait ça que pour lui mettre le nez dans son angle mort, pas parce qu'elle attendait quoi que ce soit de sa part. Ce même angle mort que son meilleur ami semble avoir connu tout ce temps sans lui en toucher mot. Mais même si elle lui avait laissé l'occasion de réagir, est-ce qu'il aurait osé lui dire qu'il ne pense pas à elle de cette façon, parce qu'il est presque sûr de ne pas pouvoir penser à qui que ce soit de cette façon de toute manière ? Le souvenir d'un baiser ne devrait pas le laisser aussi froid, autant de glace.

Il a vu des films, lu des livres. Et il voit bien son oncle avec Elizabeth, et Markus avec Jena. Il a même suffisamment de souvenirs de son père avec sa mère, aussi, au cas où les exemples précédents ne suffiraient pas. Il comprend l'attraction, il la reconnaît, elle lui est familière, et quand elle arrive entre deux personnes qui lui sont chères, il s'en réjouit. Mais il ne la ressent pas. Il trouve les filles jolies, charmantes, intéressantes, belles. Il conçoit qu'elles sont séduisantes, et sait déterminer lorsqu'elles cherchent à l'être ou même le sont par inadvertance. Mais ça n'a pas l'effet sur lui qu'il sait et voit bien percuter les autres de plein fouet.

Jusqu'ici, ça ne l'avait pas du tout embêté d'avoir ce trou dans son arsenal émotionnel. Parce que ça ne concernait que lui. Sauf que maintenant, il se rend compte que son indifférence peut aussi impacter ceux qui l'entourent, et ça, c'est tout de suite moins facile à gérer. Il était toujours parti du principe qu'on ne s'intéresse qu'aux gens qu'on peut intéresser. Pas spécifiquement, sinon il y aurait beaucoup moins de déclarations déçues, mais plus généralement. Comme un accord tacite et implicite pour un homme de pressentir que faire du gringue à une femme lesbienne serait inutile, et inversement pour toutes les combinatoires possibles en termes d'attirance basique. S'il n'est ouvert à personne, personne ne devrait donc se tourner vers lui. Et pourtant…

La meneuse de conférence fait son entrée et commence son cours avant que Caesar ait pu se reprendre. Il est trop tard lorsqu'il se rend compte qu'il a raté l'occasion de charrier son meilleur pote quant au paradoxe de sa dernière remarque. Il le trouve en effet gonflé de le penser aveugle par rapport à la gent féminine, quand c'est la quatrième fille depuis la rentrée qu'il ignore royalement, alors qu'elle le regarde avec autant de gourmandise qu'elle en accorderait à un dessert au chocolat, voire plus. La source de la popularité de Jack le laissera toujours perplexe. Pas moyen que tout le monde sache au premier coup d'œil qu'il est un génie ou le fils de deux ambassadeurs. Et pourtant, il faut bien constater qu'il est rare qu'il laisse une demoiselle indifférente.

Scène suivante >

Commentaires