3x01 - Nouvelle ère (3/20) - Préjudice du doute
Sam trouve Iz au premier endroit auquel il a pensé qu'elle pourrait être, mais au dernier endroit où il l'a cherchée dans le commissariat. Comme très souvent, elle est dans la salle d'accès au serveur central, en train de parcourir les dossiers des enquêtes en cours, à l'affût d'un détail qui pourrait l'interpeler, d'un élément sur lequel elle pourrait apporter son expertise. Concentrée, elle fait doucement défiler texte et photos sur la grande table intelligente. Après l'avoir contemplée depuis le seuil un moment, son homme finit tout de même par attirer son attention :
— Pitié, dis-moi que tu as quelque chose pour moi, il lui demande gentiment.
— Tu t'ennuies tant que ça, huh ? elle répond en souriant.
Elle ne se retourne vers lui qu'après avoir parlé. Elle voulait prendre le temps de contrôler son expression pour qu'il ne pense pas qu'elle ne prend pas sa situation au sérieux. Son quotidien n'est plus tout à fait le même, depuis qu'il n'a plus de partenaire humain. Sing Sing a toujours été un atout inestimable, mais il n'était pas sollicité que pour les mérites de son chien, et ces temps-ci, c'est un peu ce qui se passe. Ou en tous cas, c'est son ressenti. Iz pense aussi que la retombée de la pression qu'il a subie pendant des mois, durant sa traque d'Eugène et de sa nièce, n'est pas étrangère à cette impression, mais elle garde son analyse pour elle, lui laissant le temps de digérer.
— Je ne me souviens vraiment pas avoir été à ce point en second plan avant l'arrivée de Patrick, partage Sam, fouillant dans sa mémoire.
Avant de tomber sur Randers et enfin réussir à former un duo fonctionnel avec un autre membre de sa propre espèce, il se souvient d'avoir adoré son statut de cowboy des temps modernes. Il aimait la diversité des affaires sur lesquelles ils étaient appelés et l'approche bien particulière qu'ils pouvaient en avoir, aussi bien lorsqu'il était encore en uniforme d'abord qu'après son passage au grade d'inspecteur ensuite. Devenir maître-chien n'était pas un rêve de gosse, pour lui. Cette voie lui a été proposée à l'académie, au vu de ses difficultés à coopérer de manière rapprochée. Il ne travaille pas si mal en équipe, mais ne tolère la proximité que d'individus choisis, et la profondeur de la relation que les membres de son corps de métier sont obligés d'établir avec leur animal s'est avéré être ce qu'il lui fallait. Il ne revient pas là-dessus, d'ailleurs. Il n'a jamais raccroché sa casquette K9 même lorsqu'il a trouvé autre appariement. Il semble cependant avoir oublié ce que c'était de n'avoir que celle-ci.
— Peut-être que tu te fais vieux, le taquine Iz, cédant à la tentation.
Il fronce le nez et secoue la tête mais n'arrête pas de sourire, incapable de lui en vouloir. C'était bien lancé. Et puis, il ne cherchait pas à se faire plaindre, de toute façon.
Dans un premier temps, son changement de rythme de travail lui avait bien convenu. Avec tout ce qui s'était passé du côté de ses neveux, lever le pied n'était pas pour lui une mauvaise chose. Ça lui avait permis d'être un peu plus disponible pour son frère et ses enfants, pour les aider à s'acclimater à leur nouvelle normalité, emplie de symptômes inattendus, d'extraterrestres, de pirates informatiques, d'un scientifique fou, et des mercenaires d'intervention. Du temps libre n'était pas non plus de refus pour gérer l'évasion de prison de Kayle, aux yeux du monde un suicide, mais aussi faire face aux raisons de sa sortie, sous la forme d'une menace diffuse d'attaque sur tous ceux qui étaient présents à DeinoGene le jour du sauvetage de Mae, ainsi que leurs proches. D'autres tentatives ont été faites, et même si elles ont heureusement toutes été maîtrisées à temps, la vigilance reste de mise.
Depuis quelques semaines, cependant, l'oncle se rend compte que son rôle dans cette nouvelle organisation n'est pas très clair. En guise de protection des uns et des autres, les Homiens se sont (une fois de plus) portés volontaires et arrangés : Chad à Walter Payton, pour garder un œil sur Mae et ses amis, puisqu'Andy et Ben y sont encore plus connus et n'ont plus d'excuse pour s'y trouver ; la fausse blonde à l'hôpital où Markus fait son internat ; Ben à l'université, afin de veiller sur Caesar et Jack. Le foyer Quanto est à la charge de Kayle, qui y est confiné. À l'instar de Jena et ses deux mentors, Sam et Patrick ont refusé toute escorte, estimant pouvoir se défendre par eux-mêmes en cas de besoin, et l'ayant pour certains prouvé le moment venu. À partir de là, tout le monde couvert, les agents d'intervention ont pris à cœur de passer à l'offensive, ce qui laisse en fin de compte l'inspecteur sur le carreau. Son frère, lui, est très occupé à élaborer une solution pour Caroline et Robert, toujours dissociés de leur corps et hantant la Toile. Mais lui, qu'est-ce qu'il est supposé apporter ?
Puisque les voies non conventionnelles d'enquête n'ont pas permis de démasquer l'entité responsable de l'envoi de robots-tueurs, même après les deux autres attaques qui ont suivies celle de Kayle à la prison de Crest Hill, quelles sont les chances des voies conventionnelles ? Du peu qu'il restait de chacun des androïdes, Sing Sing n'a jamais réussi à récupérer quelque odeur que ce soit. Et s'il s'agit d'investiguer sur le Réseau, alors non seulement Fred n'accepterait pas d'aider une seconde fois sans avoir toutes les infos, mais en plus, leur équipe de hors-la-loi est mieux lotie qu'elle, à la fois en nombre et en compétences.
— C'est quoi, ça ? Sam interroge Iz pour changer de sujet et se sortir de ses propres ruminations stériles.
Du menton, il désigne un recueil de notes assez conséquent, même à distance. Épinglé à l'écart des dossiers qu'il vient de regarder la jeune femme faire défiler pendant un instant, le cartouche n'a pas manqué d'attirer son attention.
— Rien d'important, répond pourtant la belle brune, faisant disparaître l'encart d'un geste descendant, le renvoyant sur son SD, d'où il est manifestement venu.
— Ça avait l'air plutôt volumineux, pour quelque chose sans importance, se permet d'insister doucement le maître-chien.
Il n'est pas venu la trouver que par ennui. Autant elle est parmi les personnes les mieux placées pour l'envoyer au bon endroit au bon moment, autant il se sentirait un peu puérile de courir dans les jupons de celle avec qui il partage ses nuits pour ça. Si elle avait quelque chose pour lui, elle saurait le trouver. Non, sa présence dans cette pièce s'explique aussi et surtout par l'habitude qu'il a prise de garder un œil sur elle. Et ce depuis l'annonce de la mort de Kayle.
La nouvelle l'a percutée comme un boulet de canon. Elle a fait des nuits blanches et des cauchemars pendant un temps. Petit à petit, ça a semblé se calmer, mais il reste vigilant. Elle ne s'est pas véritablement ouverte à lui sur le sujet jusqu'ici, au-delà du fait qu'elle n'arrive littéralement pas à croire que le tueur en série aurait attenté à ses propres jours. Et comme il sait qu'elle n'a pas tort, il est doublement inquiété par la situation. Alors, le moindre détail l'interpelle.
— C'est quelque chose sur lequel j'avais commencé à bosser, mais c'est… Je ne peux plus, alors ça n'a pas d'importance, Iz reste toujours aussi évasive.
Elle accompagne machinalement son propos d'un mouvement vague de la main, mais offre sciemment un sourire pour rassurer son interlocuteur.
— D'accord. Je ne vais pas insister. Mais tu sembles déçue, donc dès que tu voudras râler, je serai là, il se contente de lui rappeler, sans pression, juste soucieux de son état d'esprit.
— J'apprécie, elle communique sa gratitude, aussi bien de la parole que du chef.
Il hoche la tête à son tour, un peu plus lentement, puis prend congé d'un dernier sourire avant de tourner les talons. Elle ne laisse échapper un soupir que lorsqu'elle est certaine qu'il ne pourra pas l'entendre. Elle n'est pas dupe que sa perspicacité a encore frappé. Il est évident qu'il a deviné le sujet de ce dossier qu'elle garde encore secret. Il sait le faire en toute discrétion, mais il la surveille comme le lait sur le feu, depuis le suicide d'O'Michaels. Et très franchement, elle ne peut pas lui en vouloir, et elle lui en est même reconnaissante. Elle n'est cependant pas encore prête à disserter sur ce qui la travaille avec qui que ce soit.
Dire qu'elle n'a pas cru à l'annonce du suicide du détenu serait en-deçà de la vérité. Elle avait tout simplement refusé de l'accepter lorsqu'elle lui était parvenue. Catégoriquement. Après avoir tenté sans succès de faire revenir sur leurs dires plusieurs niveaux hiérarchiques pour le moins déroutés par son insistance, elle avait fini par carrément se rendre à la prison en personne. Il fallait qu'elle voie son corps, qu'elle l'examine par elle-même, qu'elle confirme qu'il était mort. Pourtant, lorsqu'elle s'était retrouvée à côté de ce pantin à l'image du tueur en série, effectivement sans vie, elle n'avait pour tout son entraînement médical toujours pas pu accepter la conclusion qui aurait dû s'imposer à elle. Alors, elle avait assisté à l'autopsie. Elle avait vérifié tous les tests, toutes les analyses, les moindres notes du légiste. Puis, elle avait tenu à être témoin de sa crémation. Et après tout ça, elle ne pense toujours pas être faite à l'idée qu'il n'est plus là.
Elle met la force de son déni sur le compte de son implication. Quelle autre affaire lui a pris autant de temps, dans quelle autre s'est-elle autant investie, depuis sa prise de poste à Chicago ? Eugène lui a non seulement permis de prendre ses véritables marques au commissariat, mais il a également été son premier gros poisson. Il restera d'ailleurs sans doute le plus gros pour toute sa carrière, aussi longue soit-elle. Elle avait déjà eu du mal à se faire à l'idée de sa capture, que la traque était finie, que le Grand Méchant Loup avait été capturé. Sa mort n'est qu'un degré de démystification de plus. Et il semblerait que cette étape soit arrivée trop tôt pour que la jeune femme puisse la digérer comme il se doit.
Kayle O'Michaels était un tueur en série comme elle n'en avait jamais entendu parler. L'envergure de ses crimes, ou en tous cas du dessein derrière eux, a frisé la destruction massive. Il était violent mais précis, sauvage puis rituel d'une seconde à l'autre, brillant même si indéniablement fou à lier. Son profil était fascinant. Et malgré la justesse qu'il a accordée à la grosse majorité de son portrait au moment d'être appréhendé, elle savait qu'elle n'avait fait qu'effleurer la surface. Il aurait pu être un puits sans fond de découverte sur l'esprit malade. Il aurait pu… Jusqu'à ce qu'il fasse la seule chose qu'elle n'attendait pas de lui. Non, pas seulement qu'elle n'attendait pas, qu'elle avait carrément écartée de la liste des possibilités dès le départ. Il n'était pas dépressif. Il n'était pas même en colère. Il allait bien. Il n'avait pas fini son œuvre, et même si ça avait été le cas, il était bon joueur. Il l'a lui-même dit. Mais dans ce cas, pourquoi s'empoisonner ? Surtout plusieurs semaines après son incarcération, sans élément déclencheur, sans signe avant-coureur ?
Ce sur quoi elle avait commencé à travailler et qu'elle continue à garder secret de tout le monde autour d'elle, c'est une publication, un article à propos de son cas, qu'elle imaginait le premier d'une série sans doute longue. Ça avait été sa façon de se remettre de l'avoir poursuivi puis rencontré. Elle n'avait pas trouvé de meilleur moyen de se sortir de cette tétanie qu'elle se savait la retenir de lui faire face à nouveau, après ses aveux. Vaincre le démon par la science, par l'explication. Mais si elle n'a pas été capable de voir venir son choix de fin de vie, laquelle de ses observations est peut-être tout autant erronée ? De quel droit pourrait-elle traiter du sujet ? Elle traverse un très fort cas de dissonance cognitive, comme si l'un de ses principes pivots avait été ébranlé. Sauf qu'il n'est entré dans sa sphère que quelques mois plus tôt seulement. Comment pourrait-il déjà avoir autant de pouvoir sur elle ?
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