3x01 - Nouvelle ère (2/20) - Cœurs perdus

Ann et Jasper Kampbell sont chacun à leur poste, à pianoter furieusement sur leurs claviers respectifs. Ils n'ont pas vraiment eu le temps pour autre chose, depuis que la tête d'un androïde tueur leur a été présentée, avec les menaces qu'elle contenait. Comme ils étaient parmi les mieux placés pour déterminer l'origine de la machine anthropomorphe, ils se sont attelés à cette tâche de front. Malgré cela, deux mois plus tard, ils ne se sentent pas plus proches du succès que lorsqu'ils se sont lancés dans les recherches.

Pourtant, ils n'ont pas chômé. En retournant tous les cailloux en quête d'une vermine en particulier, on en déniche plein d'autres, et ce n'est pas parce qu'on ne les cherchait pas qu'on va les laisser filer. Tout en s'assurant que tous les membres de l'équipe à laquelle ils sont adjacents depuis le mois de Mai restent en sécurité, les deux pirates ont donc également lancé ceux qui en ont les compétences sur quelques affaires quand même. Évidemment, leur collectif ne peut pas se permettre une intervention trop voyante, de peur d'attirer l'attention, mais Siegfried et Vladas sont doués pour faire juste assez de fumée à un endroit pour faire tendre l'oreille aux autorités compétentes. C'est tantôt un scientifique isolé, tantôt une nouvelle institution entièrement illégale même si de moins grande envergure que DG, tantôt une communauté de zélotes, qu'ils ont ainsi entraîné vers le bas avec cette méthode. C'est un travail éreintant, sans lauriers, mais au noble objectif. De plus, le couple doit bien admettre qu'ils ne pouvaient pas faire autant avant de s'associer avec des gens aux compétences distinctes des leurs. Et avec un peu de chance, peut-être qu'avec le bruit que cette série de chutes va commencer à faire dans le milieu, l'entité qui les menace réellement va se révéler…

Aujourd'hui, Anubis et Jazz ne sont qu'en reconnaissance, mais leur application à l'ouvrage n'en est pas diminuée. Même si auparavant ils n'avaient que très peu travaillé avec des intermédiaires de terrain, ils n'enverraient jamais les deux agents blonds sur place sans avoir toutes les cartes en mains. La récolte d'informations est le plus long, plus encore que la détection du problème en premier lieu, mais c'est également le plus crucial. Et le plus pointu, aussi, puisque cela demande de s'infiltrer le plus en profondeur possible tout en laissant le moins de traces possible.

— Boom ! s'exclame soudain la jeune femme à la peau d'ébène, avec un immense sourire sur le visage, après avoir appuyé sur une ultime touche.

Elle se repousse de son plan de travail, puis ses poings miment une explosion alors qu'elle les lève au-dessus de sa tête. Sans baisser les bras, elle se dandine sur sa chaise au rythme d'une musique qu'elle seule entend, pour célébrer ce qui ne peut être qu'une victoire.

À côté d'elle, son mari retire également ses mains du clavier. Il pivote doucement pour la regarder s'agiter, un sourire flottant sur ses lèvres, mais il ne l'imite pas dans ses effusions. Bien qu'il ne soit jamais le plus effusif d'eux deux, son calme suffit tout de même à doucher l'enthousiasme de sa moitié :

— D'accord, je vais le regretter, mais qu'est-ce qui va pas ? elle l'interroge après avoir repris une posture normale.

Elle n'est pas fâchée, juste un peu inquiète pour lui. Dans leur couple, il est indéniablement le moins extraverti. Ça ne l'empêche pas d'adorer son petit sourire pincé, discret, ou ses plaisanteries lâchées d'un ton parfaitement égal. Il y a cependant autre chose que sa simple nature derrière son comportement aujourd'hui. Et même avant aujourd'hui, d'ailleurs.

— Huh ? Pourquoi est-ce que quelque chose n'irait pas ? il s'étonne de la question.

— Parce que d'habitude, après un hack comme celui-ci, je suis nue dans les 5 à 10 minutes qui suivent, se contente de faire observer sa femme, crue.

C'est comme ça qu'ils ont commencé. C'est comme ça qu'ils fonctionnent. C'est presque un rituel, à ce stade. On oublie les dîners aux chandelles, un bon défi numérique, voilà leur parade nuptiale.

— Je n'ai pas le droit de ne pas avoir envie ? Jazz s'enquiert simplement en guise de réponse, écartant légèrement les mains, même si toujours accoudé dans son siège.

Il ne savait pas qu'il avait besoin d'une excuse pour ne pas engager de rapports physiques. Ni que c'était carrément attendu de sa part selon les circonstances. Ann est pourtant connue pour sa spontanéité, pour ne pas dire qu'elle est carrément impulsive.

— Si, bien sûr ! Mais ça fait un petit moment que tu sembles… distrait. Donc maintenant, je demande, s'explique gentiment sa compagne.

En y réfléchissant bien, il n'a fait que s'enfoncer tout doucement dans la mélancolie tout l'Été. Rien de grave, et quelle que soit la façon dont elle a choisi de le confronter, ça ne l'a pas empêché de fonctionner correctement, sur tous les plans d'ailleurs. Mais ça ne retire rien au fait qu'il est progressivement devenu de plus en plus taciturne. C'est léger, et il n'y a bien qu'elle qui le connaisse de suffisamment près pour le remarquer, mais c'est quand même vrai.

— Tu ne veux pas savoir, il tente de la dissuader de chercher.

Il ne peut plus nier. Elle le connaît trop bien. Il anticipe cependant que sa réponse ne va pas lui plaire, alors il préfère lui donner une porte de sortie pour ne pas l'entendre. Comme il est déjà un peu maussade, il ne voudrait pas y ajouter une dispute avec elle.

— Oh, je suis à peu près sûre que je sais déjà quel est le souci. Et je demande quand même, parce que je crois que tu as besoin que ça sorte, le rassure Anubis, pour le faire se sentir en sécurité.

Qu'est-ce qu'il croit ? Qu'elle va lui faire une scène ? Bon, d'accord, c'est déjà arrivé par le passé. Mais ce n'est pas son intention en le cas présent. Il n'est pas au top, et il faut qu'il en parle. Ce sera le premier pas pour agir.

— C'est juste que… Elle va bien, il avoue finalement.

Une grimace passe furtivement sur son visage. Il s'agace lui-même. Si sa femme a remarqué quelque chose, c'est qu'il se laisse encore plus atteindre qu'il ne le pensait. Et il n'était déjà pas satisfait par ce niveau d'affectation présumé. Elle a raison, il faut qu'il se ressaisisse.

— Qu'est-ce que tu veux dire ? elle l'incite à élaborer.

Elle a bien compris de qui il est question, derrière ce pronom personnel féminin. Qui d'autre que sa sœur jumelle, avec qui il a enfin coupé les ponts il y a deux mois, pourrait l'affecter de la sorte ? Non, c'est le reste de la phrase, sur laquelle elle n'est pas fixée.

— Elle va bien. Sans moi. Sans notre aide. Elle est épanouie, reformule Jasper de plusieurs manières, laissant enfin sa frustration transparaître dans son ton.

— Je n'irais pas jusque là… le tempère sa compagne en retenant un éclat de rire.

Elle n'a jamais été la plus grande fan de Fred, sans le dissimuler d'ailleurs, et elle ne l'a par conséquent jamais trouvée bien percutante. Néanmoins, elle ne pense pas que son opinion négative influe sur le simple fait que sa vie est routinière et inintéressante. Jazz y apportait de temps en temps une pointe de piment, mais même lui, qui à l'inverse Ann admire, ne pouvait pas faire de miracle. Non, vraiment, il n'a pas de quoi s'inquiéter. Il faut juste qu'il s'en rende compte.

— Qu'est-ce que tu en sais ? il la rabroue sans le vouloir, peut-être parce qu'il ne se sent pas pris au sérieux.

— Parce que je regarde par-dessus ton épaule quand tu regardes par-dessus la sienne. Gros bêta, elle rétorque sans prendre ombrage de son aigreur.

Elle ne se moque pas de lui. Elle comprend bien que la séparation qu'il a promise à sa sœur jumelle le jour du 4 Juillet lui pèse. Il ne l'avait pas prévue, pour commencer, et surtout il l'a provoquée d'un seul coup. Ce n'est donc pas étonnant que le sevrage soit dur. Et il lui est manifestement rendu d'autant plus difficile qu'il n'a pas l'impression que l'inspectrice soit autant affectée que lui. Dommage qu'il l'ait visiblement plus laissée partir pour la punir que pour se libérer lui-même, mais bon, personne n'est parfait.

— Et tu ne m'as pas stoppé…? grogne son mari à cet aveu de l'avoir regardé commettre une erreur sans rien faire.

— C'est ta parole, que tu ne m'as techniquement pas donnée à moi, alors tu es bien libre de la rompre si tu en as envie, déclare Anubis pour toute défense.

La vraie raison de son abstention d'intervention, c'est surtout qu'elle se doutait qu'elle aurait eu l'effet inverse. Il aurait cru qu'elle voulait lui forcer la main pour couper les ponts pour de bon. C'est quelque chose qu'elle ne désespère pas d'obtenir un jour, mais elle sait que ça ne se fera pas sous la contrainte. Alors, elle l'a laissé gérer tout seul. S'il avait été prêt, tant mieux, mais puisque ça n'a pas été le cas, tant pis. Une autre fois, peut-être.

— Tu dis ça comme si tu t'étais attendue à ce que je ne fasse pas ce que j'ai dit, il lui reproche.

Il baisse la tête et serre les mâchoires à cette idée. Il se sent tout de même manipulé, même alors que c'est justement ce que voulait éviter sa chère et tendre. Pire, il se sent un peu trahi.

Après un soupir discret pour ne pas perdre patience, Ann se rapproche de lui. Elle vient poser sa main sur la sienne, entrelaçant doucement ses doigts aux siens. Il la laisse et la regarde faire sans broncher ni relever les yeux vers elle.

— Chéri : j'étais surprise de te l'entendre promettre en premier lieu, elle lui soumet simplement au bout d'un instant.

Ce n'est pas qu'elle s'attendait à ce qu'il échoue, au contraire, elle a déjà été impressionnée qu'il essaye seulement.

— Je suis pathétique, il déclare alors, ses doigts se refermant enfin sur les siens après n'avoir fait que savourer leur contact, en quête instinctive de réconfort.

Si ce n'est pas elle qui a perdu confiance en lui, c'est lui qui a fait une promesse qu'il ne pouvait pas tenir. Ça le dérange. Il a passé tellement de temps à se penser indispensable à Fred. Depuis le jour où il a appris son existence, sans doute. Il pensait qu'apprendre la sienne changerait tout autant les choses pour elle. Et puis, ils étaient entrés dans cette danse macabre, ce jeu du chat et de la souris, qu'il pensait la stimuler autant que lui. Et au bout du compte, c'est peut-être lui qui avait besoin d'un passe-temps.

— Non, pour une fois, tu es juste comme tout le monde. On ne brise pas une habitude d'une dizaine d'années du jour au lendemain, Ann corrige sa dureté envers lui-même.

— C'est pas mieux ! il grogne de plus belle, avec un peu plus de véhémence au moins, si pas plus de positivité.

Sa femme perd patience. Elle l'a fait parler, elle lui a rendu manifeste le soutien dont elle pense qu'il avait besoin, maintenant il est temps que ça commence à faire effet. Au bout du compte, il préfère toujours être un grand garçon qui résout ses problèmes tout seul. Qu'il s'agisse d'une séquelle de son abandon jamais suivi d'une adoption, ou d'une forme de machisme déplacé, elle n'en sait rien, et elle s'en fiche. Elle trouve même ça très séduisant, qu'il soit si autonome. Sauf que ça signifie qu'à part dans des cas traités dans l'urgence, elle ne peut jamais l'aider que jusqu'à un certain point.

— Écoute, tu as deux possibilités : soit tu assumes de ne pas avoir tenu le coup sans elle et tu reviens à la charge, soit tu ouvres les yeux et te rends compte que peu importe où elle est, qu'elle ait besoin de toi ou non, c'est toi qui n'a pas besoin d'elle. Sachant que dans le premier scénario, tu lui donnes raison et elle gagne, propose Anubis.

Bien sûr, elle n'est pas sans espérer que sa façon de présenter ces alternatives l'influence suffisamment pour qu'il choisisse celle qui l'arrangerait elle. Elle le sait cependant plus fin que ça.

— Hm. Je ne pense pas que je me serais appelé Sophie si j'avais été une fille… est la seule réponse qu'il trouve à grommeler, avec une grimace indécise.

Son épouse soupire et quitte son siège. Sans chercher à la retenir, il garde tout de même sa main dans la sienne aussi longtemps que possible, laissant ensuite mollement retomber son bras lorsque la distance oblige la séparation. Elle secoue la tête pour ne pas se laisser distraire par ce geste instinctif de recherche d'affection.

— D'accooord. Pendant que tu commences à gamberger sur ton choix soi-disant impossible, je vais aller nous ravitailler, elle lui annonce.

Avant de prendre le chemin de la sortie pour de bon, elle revient juste assez en arrière pour venir déposer un furtif baiser sur son front. Le geste est trop rapide pour qu'il ait le temps de le voir venir et d'y réagir, déjà perdu dans ses pensées. Il relève le menton un fraction de seconde plus tard, seulement pour la voir franchir le seuil. Une moue frustrée se peint sur ses lèvres, et il se renfonce dans son siège. Il est certain qu'il ne va jamais accepter de revenir sur la promesse qu'il a faite à sa sœur de la laisser tranquille. Il est trop fier pour ça. Mais il ne peut pas ailleurs pas nier que, aussi occupé soit-il par ailleurs, ne plus pouvoir se rabattre sur elle à ses heures perdues a créé un vide. Comment le combler ? Ou seulement donner le change ?

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