3x01 - Nouvelle ère (1/20) - Top départ

Courir. Toujours plus vite, toujours plus loin. Le feu dans les poumons, et le vent dans les yeux. Le diable aux trousses. Plus que le bruit de ses baskets sur le sol et des battements de son cœur dans les oreilles. Il faut avancer, ne surtout pas s'arrêter, et quoi qu'il advienne, ne surtout pas regarder en arrière. C'est tentant, pourtant. De voir la distance déjà parcourue, qui nous sépare de notre point de départ. Elle est parfois plus encourageante que celle qui nous sépare de notre destination, même alors que celle-ci ne peut que diminuer. Mais ce n'est pas une question de distance. C'est une question de temps. Pourvu qu'elle arrive à temps. Pourvu qu'il ne soit pas trop tard. Ce sera l'enfer, si jamais elle arrive trop tard…

Avec un dérapage contrôlé, Mae franchit le seuil de la salle de cours au moment-même où la deuxième sonnerie du lycée retentit.

— Mademoiselle Quanto. Gentil à vous de vous joindre à nous. Et juste à l'heure, Mrs. Hemmerson accueille son élève, non sans une certaine aigreur.

— Désolée… s'excuse la petite blonde entre deux halètements.

— Asseyez-vous, s'il vous plaît, se radoucit l'enseignante.

Mrs. Hemmerson n'est pas foncièrement méchante. Elle est juste sévère. Et comme la plupart du temps ses méthodes portent leurs fruits, très peu d'élèves lui en tiennent rigueur sur le long terme. En l'occurrence, elle voit bien que la jeune fille a mis tous les moyens en œuvre pour respecter les horaires, en dépit d'un faux-départ, vraisemblablement. Et puis, ce n'est que la deuxième semaine de l'année scolaire, alors elle profite encore de circonstances atténuantes, après ce qui lui est arrivé avant l'Été.

Soulignant le fait qu'elle obtempère d'un hochement de tête, encore trop essoufflée pour acquiescer par la voix, Mae se faufile jusqu'à un pupitre au fond de la classe. Elle se laisse tomber sur sa chaise avec soulagement, sans prêter attention à tous les regards de ses camarades posés sur elle. Il était moins une. Elle ne croit pas avoir déjà couru si vite de toute sa vie. Elle commence cependant à être habituée à sans cesse atteindre de nouveaux sommets, depuis quelques temps. Et elle s'en réjouirait sans doute, si cela ne signifiait pas à chaque fois plus un risque de plus de se faire remarquer.

À sa gauche, un garçon qu'elle ne connaît pas, aux cheveux noirs et aux yeux bleus, la regarde d'un air un peu différent des autres. Il est plus admiratif que curieux :

— T'as sans doute raison, pourquoi faire un effort de discrétion quand toute l'attention est déjà braquée sur nous, huh ? il murmure à son intention, avec un sourire qu'il veut engageant.

— Qu'est-ce que tu viens de me dire ?! elle s'offusque, vexée.

— Er… Je… Je voulais juste dire que j'aimerais avoir ton aplomb, se reprend l'inconnu, pris de court par une réaction aussi brusque à ce qu'il ne voulait qu'une boutade.

— Mon aplomb ? J'étais même pas techniquement en retard, pas vraiment besoin d'aplomb pour se remettre de ça…

Même si sa réponse est un peu plus calme que la précédente, Mae ne le suit toujours pas. Maintenant qu'elle prête attention à lui, il n'a pas l'air moqueur. Il a l'air confus, sans doute à cause de sa façon de réagir, et sinon par ailleurs plutôt amical. Il lui semble également familier, mais elle n'arrive pas à replacer où elle l'aurait vu, ou plutôt à qui il lui fait penser.

— Je sais, je veux dire… Déjà que tout le monde fixe toujours les nouveaux, j'ai plutôt tendance à essayer de me faire oublier, c'est tout, il balbutie, penaud.

Alors qu'il se remet droit sur son siège après s'être légèrement penché vers elle, remballant sa tentative d'approche, Mae fronce les sourcils. Il lui faut plusieurs secondes pour comprendre où il a voulu en venir, où se situe le qui pro.

— Je ne suis pas nouvelle, elle déclare finalement, pour corriger la méprise qu'elle vient seulement de repérer.

— Ah bon ? il s'étonne, un sourcil arqué.

— Mais toi, oui…

Alors qu'elle achève de remettre les jetons à leur place, un sourire étire ses lèvres. Elle ne cherchait pas à l'envoyer paître, mais sa remarque initiale, hors contexte, l'a un peu prise à rebrousse-poil. Elle a pensé qu'il se moquait d'elle, alors qu'il cherchait simplement à établir une connivence, se disant que si tout le monde la regarde déjà d'habitude même alors qu'elle ne fait pas irruption dans la salle à la dernière minute, elle doit être nouvelle. Comme lui. Qu'il ait noté qu'elle attire l'œil des uns et des autres avant qu'elle ne fasse quoi que ce soit de particulier pour le faire la dérange un peu, mais sans doute était-il seulement à l'affût de quelqu'un dans la même situation que lui.

— Exact. Et j'ai raté un truc, apparemment, il confirme son analyse, quoique méfiant encore.

Il est content qu'elle semble avoir compris ce qu'il a voulu dire avec sa première remarque, mais il n'est pour sa part pas fixé sur ce qui se passe. Pourquoi est-ce que tout le monde jetterait sans cesse des œillades à cette fille si elle n'est pas, comme lui, une nouvelle élève dans ce lycée ? Quelle autre raison il pourrait y avoir à un tel comportement de la part de leurs collègues ?

— Pardon. Je voulais pas être abrupte, c'est juste que j'oublie… tout ça, elle s'excuse, désignant leur environnement d'un mouvement circulaire de l'index.

Comme pour soutenir son propos, certains de leurs camarades sont encore en train de la regarder par-dessus leur épaule. Pas fixement, juste le temps d'un coup d'œil, mais suffisamment peu discrètement pour que ça se remarque, si on y prête attention.

— Waw. Je reste sur ma première impression de toi, alors. Je n'ai jamais réussi à m'y faire. Après aucun de nos déménagements, il commente, avec une moue appréciative.

— Mademoiselle Quanto ! Puisque vous êtes suffisamment à l'aise pour arriver juste à l'heure et bavarder, peut-être serez-vous aussi en mesure de venir résoudre l'équation au tableau ? la voix de leur professeur empêche Mae de rebondir.

Elle ferme la bouche qu'elle avait ouverte pour répondre à son voisin, puis se lève pour se rendre jusqu'à l'estrade. À l'aide de son stylet, elle trace avec assurance les étapes de la résolution du problème mathématique écrit par Mrs. Hemmerson. C'est le début de l'année, donc il s'agit d'une révision de l'an dernier, et le programme est d'autant plus frais dans sa mémoire qu'elle a passé l'Été à rattraper le retard accumulé durant son enlèvement puis sa convalescence. Et elle a eu un bon professeur, en plus…

— Bien. Je vois que tes cours de rattrapage se sont bien passés, commente son enseignante lorsqu'elle a fini.

— Oui, Madame, confirme Mae avec un petit sourire contrit.

Peut-être que son nouveau camarade vise juste, et qu'elle devrait faire plus d'efforts pour ne pas attirer plus l'attention qu'elle ne le fait déjà. Elle a pourtant déjà l'impression de se surmener dans ce département. Et puis, en l'occurrence, c'est justement sa faute s'ils se sont faits reprendre, alors il n'est pas vraiment en position de critiquer.

— Tu peux regagner ta place. Mais s'il te plaît, essaye de ne pas distraire tes camarades moins dans leur élément, d'accord ? l'enjoint la mathématicienne.

— Désolée, s'excuse à nouveau Mae.

Elle reprend le chemin du fond de la classe, sous le regard désolé de son voisin, à qui elle décide de ne pas en vouloir. S'il est nouveau, elle comprend qu'il ait hâte de se faire des amis. Elle a toujours eu la chance d'avoir Ellen et Nelson à ses côtés – qui ne manquent d'ailleurs pas l'un plus que l'autre de surveiller ses interactions avec l'inconnu du coin de l'œil, depuis là où ils sont dans la classe –, mais elle sait que tout le monde n'a pas forcément la chance de partir accompagné. Et il fut un temps où jouer les comités d'accueil était un peu son truc, comme en atteste justement la façon dont elle a recueillis ses deux meilleurs amis sous son aile, au départ. En y repensant, elle s'en veut un peu que ses circonstances actuelles lui fassent mettre ces élans de côté.

— Bienvenue à Walter Payton, au fait, elle accueille donc en bonne et due forme son voisin du jour.

— Merci. Je m'appelle Nash, il se présente enfin.

— Mae, elle répond par sa propre appellation, souriante.

Il meurt d'envie de poursuivre leur conversation, mais s'abstient, de peur d'à nouveau récolter une remontrance de leur professeur. Après avoir repéré la jeune fille lui semblait-il un peu à l'écart des autres élèves, et la voir subir leurs regards parfois un peu insistants tels que lui les reçoit aussi de temps en temps, il pensait construire sur leur situation commune de nouveaux élèves, profitant de l'occasion qu'elle s'assoit à côté de lui. Mais l'histoire de la prénommée Mae semble désormais bien plus intéressante que la sienne. Est-ce qu'elle est célèbre ? La façon dont elle se détourne de lui pour s'efforcer de rester concentrée sur la leçon ne rend son aura de mystère que plus impénétrable. Et plus attrayante. Il choisit cependant de la respecter pour le moment, et retourne à son tour à l'écoute de leur enseignante. Il ne se pense pas capable de pouvoir résoudre quelque problème mathématique que ce soit avec autant d'aisance que Mae vient d'en démontrer, et ne souhaite donc pas s'exposer à ce qu'on le lui demande.

Pour sa part, la petite blonde aurait pu revenir sur la mention de déménagements multiples par le prénommé Nash. Intentionnellement ou non, il lui a donné du grain à moudre pour entamer la discussion. Mais en dehors du fait que Mrs. Hemmerson arriverait au terme de sa patience si elle perturbait une fois de plus son cours, l'adolescente sait qu'elle n'est pas en position de se faire un nouvel ami. Avec tous les lourds secrets qui l'entourent, dont certains à la dissimulation desquels elle est encore en train de s'acclimater, ça ne ferait que lui apporter des complications. Elle se console de son retrait inhabituel et contre-intuitif pour elle en se disant que Nash semble engageant ; il ne devrait pas avoir de mal à trouver de la compagnie.

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