2x12 - Danse du feu (17/18) - Projection
Encore ailleurs dans les rues de Chicago, Setsuko est toujours en compagnie de Caesar. Ils se sont fait un jeu de trouver les endroits les moins fréquentés de la ville en ce jour qui rassemble pourtant les foules. À chaque fois qu'un regard s'est attardé sur eux, ils ont plaisanté sur le fait que, lors de leur dernière sortie, c'était lui qui s'était fait remarquer par sa tenue, et que les accessoires flashy de la sienne avaient été éclipsés. Ils se sont réjouis de pouvoir manger n'importe quoi en toute sérénité sans avoir peur de ruiner un beau costume tout propre. Elle lui a raconté ses rares dernières excursions hors de Lakeshore. Ils ont échangé leurs anecdotes sur les divers endroits où ils se sont trouvés.
— Donc c'était ça, ton plan ? Me tirer de l'Institut pour une promenade ? elle lui demande tout de même à un moment donné, mettant un terme aux banalités, aussi plaisantes puissent-elles être.
Jusqu'ici, à l'instar de Mae et ses camarades, ils avaient évité les sujets les plus sensibles, et les motivations du jeune homme pour cette journée en font partie. La jeune femme qui l'accompagne est bien placée pour savoir que le grand brun peut être de peu de mots si on ne s'y prend pas correctement avec lui. Elle aime bien son explication de vouloir lui renvoyer l'ascenseur pour l'avoir accompagné lors de sa première sortie, mais elle ne pense pas que ça s'arrête là.
— Je vais être honnête : je n'avais pas de plan en sortant de chez moi. Et pas plus quand je me suis retrouvé à l'accueil devant Laura. Mais c'est comme ça qu'on fête l'indépendance, à Chicago. Tu n'avais vraiment jamais vu ? il lui apprend, n'ayant malheureusement rien de plus à lui offrir pour justifier son invitation que de l'improvisation la plus totale.
Quelque part, il se dit que c'est peut-être suffisant. Il a toujours plutôt été une créature d'habitude, ou en tous cas qui ne faisait pas de vague, ne prenait pas de risque. Il ne sait pas quelle a été sa décision la plus imprévisible, entre celle de se faire passer pour Jack durant la prise d'otage et celle de s'ouvrir le bras du coude au poignet. Peut-être que c'était de mettre son poing dans la figure de son meilleur ami. Toujours est-il que ça fait quelques temps seulement que des élans inattendus le prennent, et étant donné les résultats que ça a pu avoir et le diagnostic qui lui a été donné, il est sans doute temps qu'il apprenne à surfer sur ces vagues plutôt que les subir.
— J'évite de sortir des jours de grande affluence, répond simplement la Japonaise.
Elle est insatisfaite de la réponse qui vient de lui être donnée, mais elle voit bien qu'il ne sait pas lui-même ce qui se cache derrière sa visite, alors elle ne relève pas. Elle ne prend pas la peine non plus de préciser qu'elle n'avait en effet jamais entendu parler de cette coutume dont ils sont présentement en train de faire l'expérience. Après tout, il sait par expérience à quel point le monde extérieur est rarement un sujet de conversation, aussi bien entre les résidents qu'avec le Docteur. Et le moins elle en sait, le mieux ça se passe, pour elle comme les patients.
— Oh. Je suis désolé. C'était peut-être égoïste de ma part de venir te chercher, il s'excuse à cette déclaration, qui met en lumière un angle de vue qu'il n'avait pas considéré.
De toute évidence, il faisait partie de ses intentions de perturber sa routine, mais il y est peut-être allé un peu fort. Elle ne semble pas apeurée par la foule, mais masquer ses émotions fait partie de ses compétences, alors il n'est soudain plus si sûr de son coup.
— J'aurais pu ne pas sortir, elle rétorque, lui retirant la responsabilité qu'il envisage de prendre.
Ce n'est pas comme s'il l'avait enlevée. Un mot qu'elle se félicite d'ailleurs de ne pas avoir choisi, repensant à ce qui est arrivé à sa petite sœur pendant son internement. Tout est rentré dans l'ordre, il est sorti justement parce qu'elle a été retrouvée, mais ça n'empêche que ça ne doit pas être une idée qu'il apprécie. Pas étonnant, maintenant qu'elle est au courant de ce dont il était question, qu'il ait ressenti l'anxiété de sa famille par l'intermédiaire de Kennedy. S'il devait y avoir un niveau de gravité minimum pour qu'il y ait transfert, ce genre d'événement l'atteint indéniablement.
— Qu'est-ce qui t'a décidée ? S'enquiert Caesar, lui retournant sans s'en rendre compte la question de ses motivations du jour.
— Il fallait bien que je sorte à un moment ou un autre, elle propose, évasive.
Elle n'ose pas lui répondre qu'elle est sortie parce qu'il le lui a demandé gentiment. Ce ne serait pas très glorieux. Mais quelle autre raison elle pourrait avoir trouvée ? Il n'y a rien dans ce monde qui l'intéresse. C'est bien là le cœur de son problème. Elle le gère en s'investissant dans la survie d'autres, à qui elle est paradoxalement très douée pour trouver des raisons de s'accrocher. Mais elle, son environnement ne l'emplit de rien d'autre que d'indifférence. Elle n'apprécie pas particulièrement le toucher ni l'odeur des fleurs, le vent, le soleil, ou l'architecture. Le chant des oiseaux ou les animaux de manière générale ne lui font aucun effet. Même son style vestimentaire est un choix qu'elle a fait au hasard et auquel elle ne se tient que par pure habitude. Ce qui se rapproche le plus d'un passe-temps pour elle est la contemplation des formes géométriques colorées qu'elle peut projeter sur le plafond et les murs de sa chambre. Il n'y a que de ses patients, dont elle se soucie.
— Tu as progressé sur ce que tu vas faire lorsque tu ne pourras plus rester à Lakeshore ? il ose lui demander doucement, les mains dans ses poches et les yeux rivés sur le sol.
Elle vient de faire allusion à cette échéance d'elle-même, mais il préfère rester prudent.
— Tu as finalisé tes projets pour l'année prochaine, toi ? elle lui renvoie de suite, malgré elle sur la défensive.
— Je vais déjà rattraper ce que j'ai raté du lycée, et après, j'aviserai, il raconte la première étape qu'il envisage, sans se formaliser du piquant de son ton.
C'est une question qui fâche, il le savait en la posant. Il n'est pas exactement à l'aise avec l'avenir non plus. Mais il pense aussi que sa propre situation est moins inquiétante que celle de sa compagne de marche.
— Pff. Ça ne risque pas de te prendre très longtemps. Tu n'as pratiquement fait que potasser, à l'Institut. Tu es probablement plus avancé que la plupart de tes camarades de classe, commente Sets, déçue par cette procrastination facile.
Si elle demande une forme de discipline un peu différente, il est bien connu que l'école à la maison permet une progression plus rapide des élèves. Il ne serait pas le premier résident avec qui elle l'aurait constaté.
— C'est drôle, c'est plus ou moins ce que m'a dit ma sœur, il remarque en souriant.
— Elle a l'air d'une fille intelligente. Alors ?
Elle accorde un compliment à Mae, pour avoir eu la même idée qu'elle, avant de revenir sur sa question première, qui pour elle n'a pas obtenu de véritable réponse. Elle n'a jamais rencontré sa sœur, mais si l'adolescente est capable de ce type de commentaire alors qu'elle sort de ce dont elle sort, elle doit avoir de la ressource, il faut le reconnaître. Setsuko ne souhaite cependant pas s'attarder sur ce sujet dans l'immédiat. C'est lui, qui l'intéresse, pour le moment, et il ne se soustraira pas à ses questions en lui faisant miroiter un cas tout aussi intriguant que le sien.
Curieusement, il lui retourne son accusation d'esquive et ramène la conversation sur elle, aussi bien parce qu'il n'a pas de réponse à lui donner que parce qu'il a posé la question en premier :
— N'essaye pas de changer le sujet. Si je reste indécis à propos de la fac, je ne cours pas autant de risques que tu m'as dit en prendre si toi tu te loupes sur ce que tu choisis de faire.
Elle lui avait confié ses craintes vis-à-vis de son changement de poste sans inquiétude, le jour du bal de promo, comme si ce n'était pas grand-chose. Et il doit bien admettre qu'à ce moment-là il était préoccupé par son propre rétablissement, et il ne s'en est en conséquence pas soucié comme il aurait dû. Pourtant, l'idée qu'elle puisse revenir à la case départ, à être une patiente au lieu d'une soignante, justement parce qu'elle ne peut plus avoir ce rôle, est alarmante. Surtout quand le seul symptôme de sa condition est sa volonté de mettre fin à ses jours. Néanmoins, si elle n'a pas réussi à atteindre ce but lorsqu'elle n'était encore qu'une adolescente, qu'en serait-il aujourd'hui ? Est-ce qu'en étant d'une plus grande aide à ses protégés, elle ne représenterait paradoxalement qu'un plus grand danger pour elle-même ?
La jeune femme reste un long moment songeuse, le regard au loin, comme celui du jeune homme est au sol.
— J'ai pensé à ce que tu as dit, elle finit par reprendre.
— Quelle partie ? il l'invite à être plus précise, tout en prenant garde de ne pas la brusquer.
Qu'elle n'insiste pas pour éviter le sujet le surprend en bien. Il pensait vraiment qu'elle allait essayer de détourner la discussion vers un autre thème et en rester là sur celui du tournant qu'elle se voit contrainte de prendre dans sa vie. Elle a toujours été habile pour récolter des informations sans en fournir.
— Je n'ai plus 15 ans. Peut-être que je ne vais pas réagir pas comme à l'époque à ne pas être… utile, elle paraphrase sa réaction candide à ses appréhensions.
En toute vérité, Caesar n'a pas été le premier à lui soumettre cette idée. Et depuis, le Docteur Conway la lui a même encore proposée plusieurs fois. La psychiatre semble avoir toute confiance en sa capacité à ne pas se laisser dépérir même en dehors des murs de son institut, même pour une période plus que prolongée, même sans possibilité de le réintégrer un jour, ou en tous cas pas dans son rôle actuel. Malheureusement, Setsuko ne partage pas cette sérénité. Malgré tout, le message commence à se frayer un chemin dans son esprit, comme au moins une possibilité.
— Pour ce que ça vaut, je ne pense pas que tu pourrais être inutile même en essayant. Mais je suis content que tu sembles aborder tout ça avec un peu plus d'optimisme, il déclare.
Il ne force pas le trait de son enthousiasme, de peur que l'esprit de contradiction de la jeune femme ne reprenne à nouveau le dessus, mais elle lui lance tout de même un drôle de regard en coin. Puis, elle lui passe soudain devant, pour aller grimper sur le muret qui borde le sentier sur lequel ils avancent depuis un moment déjà. Il doit faire une vingtaine de centimètres à peine, rien de vertigineux, mais il ne peut pas s'empêcher de s'approcher, juste au cas où elle perdrait l'équilibre. L'ironie de se préoccuper d'une si petite hauteur pour quelqu'un qui a survécu à une chute d'une altitude bien plus élevée ne lui échappe pas. Mais c'est plus fort que lui. Elle est de petit gabarit, et avec ce qui est arrivé à Mae, ses instincts de grand frère ont eu un réveil assez brutal, à sa sortie d'internement.
— Qu'est-ce que tu fais ? il l'interroge, pas seulement inquiet mais également curieux.
Elle n'a pas été intéressée par quoi que ce soit jusqu'ici, en dehors de leur conversation. Elle n'a pas fait particulièrement attention aux passants ni au paysage. Elle n'a fait que rebondir sur ses propres réactions. À aucun moment elle n'a fait ne serait-ce que mine de vouloir interagir avec leur environnement d'une telle façon. Et c'était déjà la même chose lors de leur précédente balade. Qu'est-ce qui lui prend, tout à coup ?
— J'essaye de voir les choses selon ta perspective. Ça semble être une bonne vue, elle le taquine, joueuse.
Il reste soufflé à la fois par ce changement de ton et par le trait d'humour en lui-même. C'est nouveau.
— Oh. Une blague sur les grands, vraiment ? Je suis pas si grand, tu sais, il proteste sur le même ton, même si le fait qu'elle lui fasse face alors qu'elle se tient sur un perchoir va à l'encontre de sa déclaration.
Elle le dévisage un moment. Ce garçon est un peu trop mignon pour être vrai. Elle ne se souvient pas l'avoir déjà vu sourire de cette façon, sans aucune ombre de tristesse sur son visage, juste par pur amusement, sans amertume. Quand il a paru sincèrement content pour elle, elle a essayé de faire distraction par la plaisanterie, mais il semblerait qu'elle n'ait fait qu'aggraver sa situation. Il est bien loin de l'ado qui paraissait vouloir cacher ses yeux derrière ses cheveux qu'elle a vu entrer à Lakeshore une saison plus tôt. Ce n'est pas comme ça que les choses sont supposées se passer. Les rôles ne sont pas censés s'inverser. Elle ne devrait jamais perdre son sentiment de responsabilité envers ses patients. Et elle ne devrait surtout jamais se sentir comme celle qui a besoin de leur aide. Et pourtant…
— Il faudrait que toutes mes journées soient comme celle-ci, pour rendre ma sortie supportable, elle déclare en se détournant.
Elle est très contente que la façon dont elle se surprend parfois à le regarder soit un angle mort de son sens de l'observation. À sa connaissance, c'est également le seul. Il faudra peut-être qu'elle le lui fasse remarquer, un jour. Ça pourrait lui jouer des tours, s'il reste aussi aveugle à l'effet qu'il peut avoir sur les autres. Mais pour l'instant, alors qu'il apprivoise encore les rouages de son esprit, ça ne ferait que le perturber.
— C'est-à-dire ? il s'enquiert, essayant de déterminer ce qui fait réellement l'objet de ce qu'il prend comme une expression voilée de sa gratitude.
— Pour fonctionner à peu près normalement, j'ai un besoin constant de me focaliser sur les problèmes de quelqu'un d'autre. Ou juste quelqu'un d'autre tout court. À Lakeshore, j'ai tout ce qu'il me faut pour ça. Mais dehors… elle élabore ce à quoi tient le fil de sa survie, et qu'elle ne pense pas retrouver ailleurs que là où elle l'a découvert en premier lieu.
C'est une forme prononcée de co-dépendance, à ceci près qu'elle n'a pas de cible particulière. Elle est consciente de son cas, mais ce n'est pas son diagnostic initial ; c'est son traitement.
— Tu te rends compte que la plupart des gens – non, 100% des gens – ont des problèmes, pas vrai ? il lui soumet, dérouté par sa perception des choses.
Évidemment, tout le monde ne se souhaite pas du mal, mais tous les internés ne se souhaitent pas réellement du mal non plus. Et ça ne veut pas dire qu'on n'a pas besoin d'aide. Juste parce qu'on n'est pas bon à enfermer ne signifie pas qu'on ne pourrait pas bénéficier d'une oreille attentive.
— Alors quoi ? Je suis supposée approcher des inconnus et les questionner sur leur vie pour pouvoir leur donner un avis extérieur ? propose Setsuko sur le ton de l'énormité.
Lakeshore lui apporte des patients dont elle connaît le contexte, qu'elle peut aborder dans un environnement contrôlé. On ne peut pas se mêler des affaires de n'importe qui à tout va.
— C'est plus ou moins ce qu'on appelle se faire des amis. Le faire avec une arrière-pensée est usuellement déconseillé, mais je suppose que si tes intentions sont bonnes, ça peut le faire, il reste pour sa part très sérieux.
La description donnée est certes caricaturale, mais pas forcément absurde pour autant, de son point de vue. Il ne peut pas s'empêcher de penser à Jena. La façon dont elle s'est immiscée dans la vie de son frère, puis la leur, est passée totalement inaperçue. Et elle était en réalité là pour les protéger au cas où. Il reste convaincu que, si quelque menace que ce soit s'était présentée pendant qu'elle était encore en pleine activité, ils n'en auraient jamais rien su. La seule raison pour laquelle Mae a pu être enlevée, c'est parce qu'elle a baissé sa garde, considéré son affectation comme terminée. Et encore, de ce qu'il a récolté comme détails, elle voulait justement retrouver Mae ce jour-là parce qu'elle s'inquiétait de quelque chose. Elle n'avait que quelques secondes de retard. Ce qu'il propose à Setsuko ne serait pas une surveillance physique mais plutôt psychologique. Comme jouer les anges gardiens terrestres. Des tas de problèmes ne justifient pas d'aller chercher de l'aide chez des professionnels, mais ça ne veut pas dire qu'un petit coup de main pour les régler ne serait pas bienvenu. Jusqu'ici, la Japonaise n'a jamais reçu que des patients qui étaient passés à l'acte. Pourquoi ne pourrait-il pas être temps pour elle de penser à prévenir ce qu'elle a jusqu'ici participé à guérir ?
— Hm. D'accord. Je crois que je vais quitter ton point de vue. Tu en as beaucoup d'autres, des idées tordues comme celle-ci ? elle déclare et demande, quittant son perchoir d'un petit bond à pieds joints.
Pour toute réponse, il se contente de hausser les épaules. Peut-être. Il ne sait pas lui-même ce qui pourrait se cacher dans les recoins de son esprit s'il se mettait à y chercher. Puisqu'il peut difficilement lui expliquer l'inspiration derrière sa suggestion, il préfère laisser Setsuko penser qu'il s'agissait d'une divagation passagère de son imagination. Elle n'a pas besoin de lui. Elle va forcément trouver sa voie d'elle-même. Elle a beau ne pas y croire, il ne pourrait pas en être autrement, après tous ceux qu'elle a guidés vers la leur. Lui y compris.
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