2x12 - Danse du feu (9/18) - Enrôlement

Le silence s'est abattu dans la maison après le départ de Mae, suivie par Ben et Chad, à une distance suffisante pour ne pas se faire repérer lorsqu'elle aura rejoint ses camarades. Caesar était déjà parti depuis un moment, lorsqu'elle a reçu le feu vert pour en faire de même. Markus est encore entre les murs, mais il bouquine sans bruit dans sa chambre. Les Kampbell pourraient amener un peu d'animation, s'ils n'avaient pas choisi de profiter du jour férié de leur côté. Reste Andy et Gregor, mais la première a comme ses congénères une capacité étonnante à se faire oublier, et le second ne s'est pas fait remarquer une seule fois depuis son arrivée.

La réaction particulière adverse de Jena à l'idée de se tourner vers Bertram pour aider Caroline et Robert n'a pas exactement fait monter la motivation d'Alek d'en arriver là. Suite au départ en furie de la jeune femme, son fils aîné lui a néanmoins confirmé qu'il s'en remettait au jugement de son meilleur ami. Le scientifique fou est déjà sous surveillance, et il n'a aucun intérêt à se rebeller, alors il ne voit pas de raison logique de ne pas tirer profit de ses compétences, quelles qu'aient été les circonstances de leur obtention et l'usage qui a pu en être fait par le passé. Leur désapprobation est purement subjective. Et la décision ne leur revient pas, de toute manière. C'est pourquoi le père de famille profite de ce moment d'accalmie et parvient enfin à prendre son courage à deux mains et se rendre jusqu'à l'ancien bureau de sa femme. À quoi bon continuer à remettre à plus tard ?

— Comment va Mae ? le grand barbu interroge le prisonnier.

Gregor est penché sur l'un des pans du bureau qui fait l'angle de la pièce, et il sursaute à cette question. Elle a pourtant été prononcée sans hostilité, aussi bien dans le volume que le ton, mais il était concentré.

— Er… Bien, dans l'ensemble. Retrouver des sens supportables a été une grosse amélioration pour elle. Je devrais bientôt avoir des premiers essais de nourriture ingérable à lui proposer, mais ma progression est lente, en plus du fait que je ne voudrais pas me tromper, le scientifique balbutie le statut de sa patiente, et ce sur quoi il travaille actuellement.

Il baisse la tête sur ses mains refermées sur son stylet et serre les mâchoires, comme pénitent. Il est trop habitué à être puni lorsqu'il n'apporte pas de résultats. Et paradoxalement, il a aussi appris que mentir ne faisait qu'amener plus de problèmes encore, et se montre donc honnête malgré le risque encouru. Alek est plutôt dérouté par une réaction aussi craintive, mais il prend sur lui pour ne rien laisser paraître, de peur d'aggraver la situation. Il fait un pas mesuré dans la pièce, un peu comme il approcherait une bête sauvage mais inoffensive.

— Je m'excuse, j'aurais dû être un peu plus précis. Est-ce que sa condition est stable ? il reformule doucement.

Malgré la grosse dizaine de centimètres qui sépare les deux hommes, leur différence de stature n'est pas le contraste le plus frappant dans leur face à face. Ce n'est pas non plus la grosse quinzaine d'années, la barbe, la couleur d'yeux, ou même les tenues aux coloris curieusement opposés – chemise blanche versus col roulé noir. Le père se tient droit, mains dans les poches, digne et ouvert, et ce en dépit de ses impressions conflictuelles de celui à qui il s'adresse. Gregor, lui, est légèrement en position de repli, tendu, un pied imperceptible en arrière, comme sur ses gardes et prêt à détaler. Depuis le bunker d'où Sieg et Vlad l'ont tiré, personne n'a pourtant plus levé la main sur lui, mais on ne se défait pas d'une enfance et toute une vie de maltraitance en quelques semaines. Chaque échange est pour lui comme une confrontation, une lutte pour sa survie. C'est une source constante d'épuisement dont il n'a même pas conscience.

— Oui, je crois. J'espère, il marmonne, incapable d'insuffler un plus haut degré de confiance dans sa réponse.

Pour commencer, ça dépend de ce que l'ingénieur entend par "stable". La stabilité de l'état de sa fille est toute relative. Techniquement, elle était déjà stable avant l'intervention de Ben, en ce que ses accès de corrosivité étaient récurrents. Maintenant, elle a simplement un éventail de symptômes plus vaste, et sa gestion en a été un peu améliorée. Mais les occurrences restent plutôt aléatoires, et on ne peut pas encore parler de maîtrise. L'idéal serait qu'elle apprenne à les invoquer et révoquer d'elle-même. Une solution intermédiaire serait un accessoire disons amortisseur, mais c'est impossible à seulement commencer de concevoir sans une liste exhaustive de ce dont elle est capable.

— Est-ce que tu aurais du temps à consacrer à autre chose ? s'enquiert Aleksander, toujours aussi tranquillement.

Il peut bien voir que son interlocuteur est mal à l'aise mais il n'a aucune idée de comment il pourrait l'apaiser. D'une part, bien que pas spécialement social et extraverti, il est plutôt habitué à ce que sa présence soit justement rassurante. D'autre part, il n'est pas exactement serein non plus, pour être honnête. Il s'efforce de se rappeler qu'ils n'ont pas le loisir ni de raison de faire les difficiles. Bertram a très certainement les compétences qu'ils requièrent, qu'ils auraient indéniablement beaucoup de mal à trouver ailleurs, sans compter qu'il leur faudrait dans ce cas-là prendre le risque de faire confiance à une nouvelle personne, alors que leur cercle est déjà très étendu. (Sans doute déjà trop pour tous les dangereux secrets qu'il renferme, mais ils ne peuvent pas revenir en arrière.) Et le scientifique, aussi fou il soit, s'est jusqu'ici montré absolument coopératif et utile. Malgré tous ces arguments, la décision n'en reste pas moins inconfortable pour le patriarche.

— J'ai peur de ne pas comprendre, déclare Gregor, son froncement de sourcils le poussant à remonter ses lunettes sur son nez.

— Quelle est ton expérience en biomécanique ? ajoute Alek, tâtant doucement le terrain sur lequel il souhaite s'avancer.

— Limitée. J'ai déjà mis au point des traitements antalgiques sur-mesure à base de neurotransmetteurs, pour des porteurs d'implants, mais au-delà de ça… Purement théorique, répond le prisonnier avec candeur.

Il n'a pas besoin d'ajouter un pronom interrogatif de cause à la fin de sa prise de parole pour souligner qu'il est toujours aussi déboussolé par cet échange, car son expression s'en charge très bien toute seule. Qu'est-ce que le professeur pourrait bien vouloir de lui hormis qu'il s'occupe de sa fille ? C'est son unique valeur ajoutée à ce jour. C'est la seule raison de sa présence, et même de sa survie.

— Est-ce que tu as eu des interactions avec les IA de la maison ? poursuit l'ingénieur.

Il ne l'aide pas vraiment à y voir plus clair encore. Par-dessus l'épaule de son interlocuteur, il jette un œil aux diverses surfaces intelligentes qui sont à sa disposition dans la pièce, sur le bureau d'angle mais aussi les tableaux sur pieds.

Une fois de plus, le plus jeune n'omet rien dans sa réponse, mais il commence à laisser transparaître sa curiosité :

— Mes privilèges de navigation sont pour ainsi dire inexistants, alors non. Pourquoi ? Et pourquoi y en a-t-il plusieurs ?

Son SD a été détruite lors de sa séquestration, et bien qu'une partie de ses données ait miraculeusement pu être retrouvée – il se demande encore comment, après le refus catégorique de Siegfried et Vladas de retourner sur le site de DG – aucune nouvelle carte ne lui a été fournie. Or, sans cet accessoire, il semblerait que l'accès au Réseau depuis la maison ne soit pas possible. Il ne s'est cependant jamais questionné sur cette protection, puisqu'il n'a jamais eu besoin de s'en affranchir.

— Il y en a plusieurs, oui. Une de ma confection, et… une autre avec laquelle je pourrais éventuellement requérir ton aide, confirme Aleksander.

Il doit appliquer l'entièreté de ses piètres talents de menteur à utiliser le singulier là où deux individus sont concernés. Caroline peut bénéficier de l'aide du scientifique sans qu'il ait connaissance de son existence, alors c'est le seul moyen qu'il a de ménager l'avis des deux sœurs Miller à la fois.

— Mon aide ? Pour une IA ? s'esclaffe presque le biologiste.

De sa part, ce son ressemble plus à un reniflement qu'un éclat de rire, tant il n'est pas habitué à l'émettre.

— Il s'avère qu'il s'agit de… quelqu'un. Quelqu'un qui a été téléversé sur la Toile, par l'intermédiaire d'un anneau récupéré dans un labo un peu comme le tien. Peut-être même le tien, d'ailleurs. Il est dans le coma, actuellement, mais il est indéniablement présent et conscient sur le Réseau.

Par cette tirade saccadée et maladroite, l'ingénieur s'efforce d'enfin résumer le nœud du problème sur lequel il voudrait le faire plancher. Il espère que sa piètre performance d'orateur ne lui portera pas préjudice. Gregor saisit cependant de suite de quoi il s'agit.

— Téléversé ? Est-ce qu'il est question de transcendance complète ?

Alek a du mal à cacher à quel point il est surpris d'être compris aussi vite. Il oublie que, contrairement au commun des chercheurs avec lesquels il a eu l'occasion d'échanger au cours de sa carrière, Bertram est habitué aux idées pseudo-scientifiques les plus extravagantes. Il n'a pas été éduqué avec les limitations éthiques qu'on nourrit dans les universités et la société de manière générale.

— Il semblerait que ce soit le terme adapté, oui, confirme le patriarche avec un hochement de tête solennel.

— Oh, Bertram accuse tout de même le coup de cette révélation inattendue, bien qu'avec sa sobriété habituelle.

Il s'assoit ensuite sur le bord du bureau derrière lui, songeur. Une chose est certaine, ce n'est pas DeinoGene qui est à l'origine de ce projet, même par accident. Leur expertise était purement biologique. La collaboration avec le Professeur Quanto était justement le plus proche du biomécanique qu'ils se sont approchés, et c'était leur branche officielle. Le peu d'expérience qu'il a lui-même dans le domaine a été acquise lorsqu'il a été prêté à des laboratoires partenaires.

— Est-ce qu'il te paraîtrait possible d'intervenir sur un sujet comme celui-ci ? reprend Alek après lui avoir laissé le temps d'assimiler l'information.

— Qu'est-ce que vous attendez de moi, exactement ?

Si Bertram répond présent à l'appel, c'est à la fois parce qu'il voit difficilement comment il pourrait dire non à celui qui l'a le mieux traité en dehors de sa patiente, et aussi parce qu'il n'a strictement aucune raison de refuser. On ne lui a jamais vraiment fait la courtoisie de lui demander son avis avant de lui imposer des sujets de recherche. Il a eu des périodes de liberté, évidemment, mais bien souvent on attendait de lui qu'il demande à quelle hauteur lorsqu'on lui ordonnait de sauter. Voire mieux : qu'il présume que c'était le plus haut possible.

— J'aimerais inverser le processus. Mais l'empreinte neurale de la victime a drastiquement changé de comportement depuis son transfert, et un retour semble donc plus épineux qu'anticipé. Surtout sans perte de compétences, Alek énonce à la fois son objectif et les contraintes qui lui sont imposées pour l'atteindre.

— Vous êtes un expert de la robotique, se permet de souligner le généticien.

Il reste volontaire pour apporter son aide, mais il trouve à ce stade encore étrange qu'un expert du sujet en ait seulement besoin.

— Le mécanique et l'électronique ne se dissimulent pas aussi facilement que le biologique, lui rappelle tout simplement l'ingénieur, avec un petit sourire contrit.

— Certes… concède Greg en baissant les yeux.

Il n'avait pas ce souci en tête, pour n'y avoir jamais été confronté dans sa carrière avant aujourd'hui. Quel que soit le domaine, masquer les effets de leur intervention était la plupart du temps à des lieues des préoccupations de DeinoGene. Mais ça explique effectivement pourquoi son expertise est la bienvenue en le cas présent. Aussi inquiets ils soient tous pour la première sortie de Mae aussi bien que celles qui vont suivre, il ne peut pas nier que sa matière de prédilection est tout de même plus propice à passer inaperçue que celle de son hôte.

— On m'a laissé entendre que peut-être ça pourrait entrer dans ton périmètre de compétences, reprend le père de famille après un instant de silence, cherchant à ramener son interlocuteur à la réalité, qu'il paraît avoir quittée l'espace de quelques secondes.

Le regard du jeune scientifique se détache du vide pour se fixer à nouveau sur Alek en face de lui. Il s'est laissé distraire par les souvenirs des altérations les moins discrètes qu'il lui a été donné de voir, aussi bien que par ceux des mieux camouflées. Il se demande si certains de ces sujets sont toujours en vie. Pour une petite partie, il espère que non, pour leur propre bien autant que celui de toute l'humanité.

— Je… Ça semble certainement un dossier intéressant à étudier. Mais vous souhaitez vraiment que je mette votre fille de côté pour ce problème-ci ? demande Gregor, plus dérangé par l'idée de se disperser que par le défi qu'on lui présente.

Son expertise est pourtant en génétique. Ensuite vient la biologie cellulaire, et enfin la biochimie. La neurologie est une spécialité à part entière auxquelles ses connaissances ne sont qu'adjacentes. Il s'y connaît en tissus nerveux, en capteurs sensoriels, et en neurotoxines ; il sait comment impacter un système, en positif comme en négatif, mais rien qui d'emblée ne lui paraisse utile pour les besoins présentés aujourd'hui. Il ne s'est cependant jamais laissé arrêter par son ignorance sur quelque sujet que ce soit. S'il a besoin de savoir quelque chose, alors il l'apprendra, c'est aussi simple que ça. Il a en revanche toujours détesté travailler sur plusieurs choses en même temps. Ce n'est pas dans ces conditions que son rendement est optimal.

— Tant que Mae est stable, je peux accepter qu'il y a plus urgent qu'elle, l'assure le patriarche, réitérant la condition sine qua non de son changement d'affectation.

Il n'arrive pas à déterminer l'origine de cette ultime hésitation de la part du prisonnier. Est-ce qu'il n'est pas aussi confiant par rapport à Mae qu'il l'a laissé entendre ? Les Homiens ont pourtant tous, malgré leurs diverses objections à l'intervention de Ben, donné leur tampon d'approbation sur le résultat. Ils ne l'escortent aujourd'hui que par excès de précaution et pour rassurer Markus, le moins convaincu par l'amélioration de l'état de sa petite sœur. Qu'est-ce qui pourrait faire avoir à Bertram un avis contraire à celui des extraterrestres ? Et si ce n'est pas le cas, pour quelle autre raison rechignerait-il à s'écarter du sujet ?

— D'accord. Je présume que vous avez déjà déblayé le terrain ? le scientifique enchaîne cependant, mettant instantanément de côté sa seule réticence à la tâche pour s'enquérir de là où il doit commencer.

L'ingénieur fronce brièvement les sourcils à cette attitude de girouette inattendue, plutôt habitué à avoir affaire à quelqu'un de pragmatique et réfléchi, mais s'efforce de la passer outre.

— Oui, en effet. Si tu veux bien me suivre, il l'enjoint avec sa réponse à sa question, avant d'ouvrir la marche vers le rez-de-chaussée.

Il pourrait très bien présenter les détails de la situation dans cette pièce, mais il sait qu'il se sentira plus à l'aise avec un plan de travail plus large, autour duquel ils pourront tous les deux évoluer. Aussi, il est toujours un peu honteux vis-à-vis du matelas à même le sol sur lequel Gregor dort encore à ce jour. Il a voulu y faire ajouter un sommier, pendant une absence prolongée de Jena et son équipe, mais une fois de plus le généticien s'était opposé à l'amélioration de son propre bien-être, prétextant vouloir éviter les conflits et déclarant s'être habitué à ses conditions d'hébergement. Et cette fois, l'ingénieur n'avait pas eu gain de cause. Bien que le docteur à lunettes ait repris des couleurs normales depuis son arrivée en fort piteux état, et ait petit à petit perdu les marques les plus visibles de son statut de prisonnier, le maître de maison reste insatisfait des arrangements qui ont été faits pour lui. Même s'il est encore incapable d'imaginer une alternative, il est sûr d'une chose : il a hâte que son toit redevienne une résidence familiale uniquement et ne serve plus de lieu de séquestration. Si c'est encore seulement possible…

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