2x12 - Danse du feu (10/18) - Duel
Kayle n'a pas été mis en isolation. On la lui a proposée pour deux raisons : la première, c'est qu'il compte parmi ses victimes une femme enceinte, et une chose qui ne change pas quelle que soit l'ère de l'Humanité, c'est que même les malfrats les plus endurcis voient d'un très mauvais œil les crimes contre les enfants. La seconde raison, c'est qu'il a déjà tué plusieurs détenus dans cette même prison, avant même d'y élire résidence, et on craignait qu'il recommence. Il a néanmoins poliment refusé l'offre de protection, et promis solennellement qu'il ne serait pas un danger pour ses nouveaux colocataires. Puisqu'il met tout le monde mal à l'aise, et que son évaluation a statué qu'il acceptait de coopérer pleinement avec les forces de l'ordre malgré ses idéaux, on n'a pas insisté. Il y avait sans doute aussi un peu du fait qu'on le présumait capable d'en sortir si on la lui imposait. La vérité, de son côté, c'est qu'il est non seulement parfaitement capable de se défendre même sans force létale, mais il n'a aussi plus aucune raison de souhaiter la mort de qui que ce soit dans cet établissement. D'ailleurs, si ça avait été un jour le cas, il s'en serait chargé lors de son dernier passage. Et puis surtout, il ne voulait pas s'ennuyer tout seul dans une cellule.
Bon, il est quand même tout seul dans une cellule la plupart du temps, et il s'ennuie quand même beaucoup, mais au moins, il a quelques moments de répit en observant voire simplement écoutant les histoires des autres prisonniers. Chuck et Chad ont été à deux doigts d'intervenir afin que cette échappatoire ne lui soit pas accordée, de peur des protestations de Patrick vis-à-vis d'une telle clémence, mais ils ont finalement estimé plus probable que leur ancien Soigneur parte à nouveau en vrille entièrement livré à lui-même que s'il a de quoi s'occuper l'esprit, même dans une aussi faible mesure. Il a donc été jugé plus prudent de le laisser gérer son séjour en cabane à sa guise, du moment qu'il l'effectue en bonne et due forme comme convenu.
Il s'avère que la grande majorité des incarcérés à Crest Hill le seront jusqu'à la fin de leurs jours. Leur seule et unique chance de sortie est que quelqu'un trouve une utilité productive à leurs compétences particulières. Pour peu qu'ils en aient. En conséquence, une sorte de société parallèle existe entre ces hauts murs de béton armé surmontés de fils barbelés électrifiés. Kayle n'y avait pas prêté attention lors de sa courte surveillance des lieux avant de venir y massacrer les preneurs d'otages de Walter Payton, notamment parce qu'il était trop en colère pour ça. Et au moment de son passage, tout le monde dormait. Plus ou moins. Aujourd'hui, il est bien obligé de se contenter de la contemplation de ces amitiés et inimités, alliances et trahisons, rares romances, mais aussi trafics et passe-temps des plus simples aux plus transgressifs comme unique source de distraction. Participer a hélas été compromis dès son arrivée, après qu'il a fait le nécessaire pour tenir à distance les plus gros loubards du mitard.
Parfois, dans un élan mélancolique, il lui arrive de se demander qui parmi ses voisins seraient la cible de sa furie s'il n'avait pas ce trou béant là où tout son espoir pour l'Humanité se trouvait auparavant. Mais ce n'est pas une nostalgie confortable, alors il s'en détourne toujours rapidement, en rechargeant ses batteries sur son environnement, aussi inutile ça puisse lui être en les circonstances, avant de retourner à son spectacle de télé réalité. Il n'a même pas le cœur à tenter de petites plaisanteries à l'aide de ses atouts naturels. Il sait qu'il ne se ferait jamais repérer, mais malgré lui, il doit bien admettre que l'emprisonnement lui pèse, voilà tout.
Il est allongé sur son lit de camp, un poignet derrière la nuque et son autre bras traînant sur le sol de pierre, lorsque sa routine est perturbée. Il aimerait penser "enfin", mais quelque chose lui souffle que le développement qui se profile à l'horizon n'est pas bon, ni pour lui ni pour personne. Il fait bouger ses yeux pâles du plafond vers les barreaux de sa cellule, où il devine la silhouette d'un gardien, à l'uniforme. Il n'a pas entendu le lourd bruit de bottes qui annoncent habituellement le passage d'un geôlier, ni le cliquetis des clés et des menottes sur la matraque. Il ne sent même pas le doux mélange de déodorant et de café qui émane systématiquement de tous les surveillants, moyennant de légères variantes selon les individus.
— Allons bon. Qu'est-ce que j'ai fait cette fois… il raille aussi bien pour lui-même qu'à l'intention de son visiteur.
Tandis que l'ombre à casquette entreprend d'ouvrir la porte coulissante de sa cage, Kayle se redresse sur son matelas, sans la quitter du regard. Le gardien n'a pas annoncé qu'il allait entrer, comme l'indique pourtant le protocole. Et sa respiration ne fait aucun bruit. Il y a bien un léger vrombissement, vraiment très bas, mais ça n'a rien d'un souffle. Lorsqu'il referme la grille derrière lui, c'est le dernier élément dont le prisonnier avait besoin pour établir un bilan de la situation avec certitude :
— Hm. Tu n'es pas un surveillant, pas vrai ? il interroge la silhouette avec un petit sourire contrit, juste avant qu'elle ne se jette sur lui.
L'extraterrestre évite l'assaut sans peine en se décalant sur le côté et quittant sa position assise. Le mannequin de métal, ses traits plus que grossièrement humains vus de près et sous la lumière, revient aussitôt à la charge. Kayle intercepte son poing gauche dans l'une de ses paumes, et se contorsionne pour éviter le droit, qui vient donc s'écraser contre le mur, y laissant un petit cratère dans un bruit d'éboulis.
— Et on dit que JE suis mal élevé… s'outre le détenu, levant les yeux au ciel.
Il utilise la prise qu'il a sur son adversaire pour le faire pivoter et atterrir sur le dos, mais l'androïde commence déjà à se relever à peine a-t-il touché terre, inlassable. Sa cible, lui, en avait déjà marre avant même que cet affrontement ne commence. La seule raison pour laquelle il n'en a pas déjà fini, c'est parce qu'il réfléchit à la meilleure façon de se sortir de cette situation sans attirer l'attention. De toute évidence, la machine a réussi à se faufiler jusqu'à sa cellule sans se faire remarquer, mais autant qu'il puisse en juger, les systèmes de surveillance sont toujours actifs. Donc, elle doit y avoir une connexion directe afin d'uniquement masquer sa présence. En d'autres termes, s'il oblitère le robot maintenant, les gardes véritables vont avoir une jolie vue sur lui au-dessus de sa carcasse, et il préférerait éviter d'avoir à trouver une explication pour ça. Il en envisage plusieurs, toutes crédibles, mais ce n'est pas là son problème principal.
— Je vais t'apprendre les temps morts, moi, il grogne à la machine de guerre, dont il s'évertue à n'esquiver la force brute qu'en souplesse, afin de non seulement ne pas faire plus de bruit que nécessaire mais surtout ne pas gâcher des ressources dont il pourrait encore avoir besoin.
Ce qui l'inquiète le plus dans la présence de l'automate tueur, ce sont ses raisons. Du point de vue de sa couverture, ça pourrait coller. Il a prétendu avoir été formé en biochimie par un laboratoire clandestin avant de se lancer dans sa croisade, il est donc plausible que l'annonce de son arrestation leur ait offert l'occasion d'enfin se débarrasser d'un agent rebelle. Sauf que voilà, du point de vue des faits réels, si quelqu'un avec les compétences pour concevoir un robot aussi avancé veut l'assassiner, ça signifie qu'il n'y a pas que lui qui est en danger…
Tout en continuant à écarter les coups, il élabore un plan. Il va falloir prendre le relais du hack dans le système de surveillance de la prison. Jusqu'ici, rien de bien sorcier, même si pas terriblement en accord avec les traités Humains-Homiens. Mais tant pis, il n'est plus à ça près en termes de transgressions. Ensuite, il va falloir se débarrasser de ce qu'il restera du tas de ferraille une fois qu'il en aura fini avec lui. Là encore, c'est faisable. Le plus embêtant, ça va être de s'arranger pour avertir qui de droit qu'ils sont en péril. Et sans traîner, qui plus est, car rien n'exclut l'hypothèse d'attaques simultanées.
— Aouch ! l'alien blond s'exclame théâtralement lorsque l'une des lames dont sont équipés les bras du robot lui transperce la poitrine, suite à une fraction de seconde d'inattention de sa part.
La machine semble s'interrompre dans ses assauts un instant. Elle n'aura pas l'occasion de les reprendre. D'une main, Kayle attrape l'un des barreaux de sa cellule, auxquels il s'est retrouvé adossé durant la bagarre, et desquels dépasse ce qui vient de le traverser de part en part. Ça, ça devrait lui faciliter la prise de contact avec le réseau de la prison. De l'autre main, il détache la tête de son assaillant de son corps, d'un simple mouvement de torsion, comme on dévisse la tête d'une poupée. Au passage, il ne peut s'empêcher de déplorer l'anthropocentrisme des concepteurs d'avoir effectivement placé l'unité centrale de leur création dans sa tête. Il pensait vraiment au mieux l'handicaper, pas le neutraliser totalement.
— Ah bah bravo ! Ça ne va pas partir au lavage, ça, tu sais… il se plaint ensuite auprès de feu son ennemi, tout en le repoussant de lui.
Il prend tout de même soin d'accompagner sa rencontre avec le sol, toujours dans un souci de discrétion. Puis, il souffle par le nez en regardant la déchirure maculée de jaune sur son torse, dont il sait avoir le symétrique entre les omoplates. Bon, il exagère, c'est facilement récupérable, mais est-ce que ça en vaut la peine ? Un coup d'œil par-dessus son épaule le laisse constater la présence de quelques gouttes jaunâtres qui ont coulé sur le sol du couloir, hors de sa cellule, le long de l'épée de son assaillant. Personne n'a intérêt à passer par ici bientôt, parce que s'il est surpris en train de mettre en place la couverture de ce duel, il ne fera pas dans la dentelle pour ne pas se faire prendre. Il est trop tard ; il n'aurait pas la patience pour ça.
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