2x12 - Danse du feu (11/18) - Évasion

De la même façon que les pas de Caesar l'ont déjà fait sortir de chez lui, ils l'amènent jusqu'aux portes de l'Institut Lakeshore. Le chemin n'est pourtant pas encore ancré dans sa mémoire musculaire, après seulement trois sessions pour lesquelles il a eu besoin de se déplacer, mais il n'avait pas anticipé que tout le monde serait dans les rues aujourd'hui, et c'est sans doute le premier refuge auquel son subconscient a pensé. Sans être exactement ochlophobe – quoi qu'en dise parfois Jack -, s'il a le choix, il préfère tout de même se soustraire aux foules. Un autre point qui le perturbe, c'est qu'il semble curieusement avoir perdu l'habitude de se promener seul. Ou peut-être qu'il ne l'a jamais eue. Bien que ça ne remonte pas à si longtemps, il n'arrive pas à se souvenir de comment il se débrouillait avant que Jack ne s'entiche de lui. Il ne croit pas qu'il passait beaucoup de temps dehors, en fait. L'ennui, c'est qu'il a aussi perdu l'habitude de rester enfermé, ce qui est tout de même un comble lorsqu'une caractéristique majeure de sa récente thérapie a été l'isolation. Mais c'est bien, il faut savoir s'adapter à de nouvelles situations, c'est un bon exercice. Il ne va pas se laisser démonter aussi facilement. Il pousse les grandes portes vitrées avec assurance et s'avance jusqu'au comptoir de l'accueil.

— Bonjour, Laura, il salue l'infirmière qui s'est portée volontaire pour veiller sur l'institut aujourd'hui, venant s'accouder devant elle avec un sourire tranquille.

— Caesar ! Ça alors, qu'est-ce qui t'amène ? s'exclame la jeune femme, accueillante, à la fois contente et surprise de le voir.

L'approche de sa fin de grossesse l'a sans doute encouragée à ne pas vouloir aller se promener comme le reste des habitants de la ville, et donc à ne pas voir d'objection à rester ici, mais ça ne signifie pas qu'elle ne prend pas son rôle au sérieux pour autant. Elle sait qu'à moins d'une urgence critique, il n'y a aucune session les samedis ni les dimanches, et encore moins les jours fériés. Et elle doit aussi avoir en tête que, quoi qu'il en soit, c'est le Vendredi, que le jeune homme qui se tient devant lui a son rendez-vous récurrent, et qu'il est donc venu la veille. Il n'y a pas un suffisamment grand nombre de patients pour qu'elle ignore l'emploi du temps du Docteur Conway.

— Est-ce que tu sais si Setsuko est là ? il l'interroge en guise de réponse indirecte, pianotant distraitement sur la surface.

— Le jour où Setsuko sera libérée n'est pas près d'arriver, j'en ai peur, Laura répond par l'évidence.

Elle fait les gros yeux à l'idée de la durée du séjour de la Japonaise, plus long que tout pensionnaire ici. À bien y réfléchir, à part la principale thérapeute de l'institut, Setsuko a même plus d'ancienneté que tout le reste du personnel.

— Ça se fera peut-être plus tôt que tu ne crois. Est-ce que tu pourrais lui transmettre un message ? Caesar marmonne d'abord, plutôt pour lui-même, puis reprend un peu plus haut, à l'intention de l'infirmière.

— Tu sais très bien que les patients n'ont pas de contact avec l'extérieur, même avec d'anciens résidents, elle lui répond en plissant les yeux cette fois, méfiante.

— Les patients, oui, il confirme calmement, d'une espièglerie pince-sans-rire.

— Je ne vois pas où tu veux en venir, déclare simplement la soignante.

Elle fait ensuite mine d'être distraite par ses écrans de surveillance, pour pouvoir détourner le regard et ainsi ne pas laisser paraître qu'elle est décontenancée par l'allusion.

— Écoute : je sais quel est son rôle ici. Et je sais qu'elle s'y complaît et redoute l'idée de devoir partir. Le truc, c'est qu'elle était avec moi, pour ma permission de sortie, et j'aimerais bien lui renvoyer l'ascenseur. C'est la journée internationale de l'indépendance, donc, je me dis que c'est une bonne occasion de lui montrer qu'elle est tout aussi capable que moi de se remettre en circulation. S'il te plaît ? il expose rapidement, l'honnêteté à la fois la meilleure politique et la seule dont il pense disposer.

Il garde ses grands yeux marron plantés dans ceux de l'infirmière. Elle hésite, se disant qu'elle est chanceuse qu'il n'ait pas encore pris conscience de l'influence qu'ils pourraient sans doute avoir s'il s'y appliquait. Mais ils font déjà leur petit effet même alors qu'il ne se rend pas compte de ce qu'il fait.

— … Ce serait quoi, ton message ? cède finalement Laura.

Elle est touchée par le raisonnement derrière la démarche du grand adolescent en face d'elle. Il n'est pas le seul à qui elle pense rendre service, ceci dit. Setsuko a bien mérité une petite pause. Elle ne quitte pratiquement jamais les murs. Pas vraiment. Ça fait beaucoup trop longtemps qu'il n'y a pas eu de période prolongée sans patients, dont elle profite toujours pour prendre ce qui représente pour elle des vacances, malgré ses proclamations du contraire. Laura sait que sa collègue asiatique ne vit pour son travail, expression qui dans son cas n'est presque pas à prendre au sens figuré, mais tout le monde a besoin de faire des coupures de temps à autres.

— Juste… lui faire savoir que je suis là, improvise Caesar, pas très à l'aise dans cette entreprise mais faisant de son mieux.

— Je ne promets rien, répond simplement la jeune femme, consciente des limites de son possible, pour toute sa bonne volonté.

— Je n'en demande pas plus. Merci, Laura, il la remercie chaleureusement, tout sourire, déjà satisfait d'avoir obtenu gain de cause quel qu'en soit le résultat.

Il se détourne ensuite du comptoir afin de la laisser faire ce qu'elle a imaginé faire pour lui venir en aide en paix. Traçant distraitement les contours de la cicatrice du talon de sa main droite du bout des doigts de sa main gauche, il contemple la verdure extérieure à travers l'une des deux grandes verrières qui forment chacune un des quatre côtés du grand hall. Il se demande soudain ce que ça a dû être, pour toute sa famille, de venir attendre là d'avoir de ses nouvelles, sans savoir pourquoi il avait fait ce qu'il a fait, ni vraiment comment il allait exactement. Il a ces verres teintés du patient, et n'arrive pas à se projeter sur ce qu'il ressentirait s'il devait rendre visite à quelqu'un ici. Pas comme il rend visite à Setsuko aujourd'hui, mais comme un proche.

Avec tout ce qui s'est passé, il n'est pas très surpris de seulement se poser ce genre de questions maintenant. Malgré la gravité de sa situation, elle n'est pas restée la priorité bien longtemps pour qui que ce soit. Ou pas la seule, en tous cas. Dès le départ, son oncle avait à s'inquiéter de son partenaire en plus de lui. Markus était déjà soucieux de Rob, et leur père était tout aussi préoccupé par cette affaire, ainsi que par celle de DeinoGene, aussi résolue la pensait-il à l'époque. Jack a été affecté, mais il était trop absorbé par sa propre spirale descendante pour passer ici. Il n'y a finalement que Mae qui a dû le garder en pole position de ses inquiétudes. Jusqu'à ce qu'elle se fasse enlever. À partir de ce moment-là, c'est devenu ça, l'urgence, pour tout le monde. Mince, il était lui-même plus obnubilé par ce qui devait être en train de se passer à l'extérieur que par son propre rétablissement. Mais ça n'empêche qu'avec le recul, aussi délaissé il ait été – ce dont il ne tient rigueur à personne – son séjour ici a tout de même dû être éprouvant pour ses proches, et il ne s'en est pas excusé.

— Caesar Quanto, la voix de son ancienne conseillère l'interpelle, le tirant de ses pensées.

Il ne sait pas comment Laura s'est débrouillée pour la contacter, mais elle est arrivée plutôt vite.

— Shimizu-san, il lui répond en faisant volte-face.

Il utilise volontairement la seule tournure japonaise de respect qu'il connaît, pour lui souligner à quel point il est bizarre qu'elle l'appelle parfois par son nom presque complet. Son prénom n'est pourtant pas suffisamment répandu pour qu'un discriminant soit nécessaire.

— Comment tu connais mon nom de famille ? elle relève avec suspicion, croisant les bras et plissant encore davantage son regard qu'il ne l'est déjà naturellement.

Ce sont des bracelets multicolores qui apportent aujourd'hui son habituelle touche fluo sur les tons sombres du reste de sa tenue. Il est toujours incapable de dire si elle s'habille de cette façon parce que ça lui plaît réellement ou bien parce que ça lui permet d'étendre une énième toile de tromperie autour de sa personne. Peut-être qu'elle ne sait plus elle-même, depuis le temps.

— Er… Je t'ai parlé de mon meilleur ami que je pense capable de détruire le monde ?

Il choisit de rester sur la politique de l'honnêteté déjà adoptée un peu plus tôt. Il se sait de toute façon parfaitement incapable d'inventer une explication plus crédible que la vérité, peu importe combien cette dernière est pourtant absurde.

— Oui. Si je me souviens bien, tu as dit que tu l'en empêcherais en lui souhaitant son anniversaire.

Le rapprochement a été facile ; la caractéristique mentionnée est suffisamment peu commune pour l'avoir marquée.

— Celui-là même. Eh bien, disons qu'il n'a pas bien retenu la leçon sur les limites de l'intimité quand il était petit, et qu'en plus aujourd'hui il est un peu paranoïaque. Alors, il a épluché les dossiers de tous ceux qui étaient avec moi à Lakeshore, achève d'expliquer Caesar.

Il dodeline de la tête et grimace à la terrible sonorité de ce qu'il vient de dire, encore plus moche à voix haute que dans sa tête.

— Et toi, tu les as lus, conclut la Japonaise des informations qu'il vient de lui apporter.

Elle ne lui offre qu'une très mince fenêtre pour empêcher tout son outrage de se déverser sur lui, mais il la saisit :

— Non ! Bien sûr que non ! C'est juste venu dans la conversation, il la corrige avec empressement, tendant les mains devant lui comme pour appeler au cessez-le-feu, alarmé qu'elle puisse penser une chose pareille.

Il aurait été bien bête de l'admettre aussi ouvertement, en plus. Elle le considère encore un instant avec méfiance, avant d'accepter son démenti. Elle sait à quel point il abhorre les mensonges et les cachotteries. Et elle le sait surtout suffisamment lucide pour avoir conscience que même s'il était bon menteur elle saurait voir au travers.

— Et c'est toujours ton ami ? elle s'enquiert, tout de même intriguée par la compagnie qu'il semble garder, d'une délinquance surprenante pour un tempérament droit et réservé comme le sien.

Le soir où il lui a demandé de lui faire parvenir ses vœux d'anniversaire est la seule fois où il a fait mention de Jack en sa présence. Elle sait par le Docteur Conway que le petit blond tatoué est venu régulièrement dans la conversation durant leurs sessions, mais elle n'a quémandé aucun détail. Qu'il n'ait qu'un seul ami à proprement parler était une information suffisante. Et puisque le camarade en question ne semblait pas représenter un problème pour Caesar, elle n'avait aucune raison d'essayer d'aborder le sujet. Jusqu'à maintenant…

— J'aimerais pouvoir dire que c'est la première fois qu'il fait une chose pareille, ou qu'il a la moindre chance d'être un jour civilisé. Mais ce n'est pas le cas, le grand brun confirme indirectement, avec une grimace blasée des pires travers de son meilleur ami autant que de sa résignation à leur sujet.

Une fois de plus, Setsuko prend le temps de pondérer sa réponse. Il tente de défendre le fouineur, alors il doit sans doute avoir des qualités rédemptrices. Qu'il ne paraisse pas enclin à les partager dans l'immédiat ne signifie pas qu'elles n'existent pas. Même si ça reste suspect.

— Qu'est-ce que tu fais ici, Caesar ? elle l'interroge finalement, lâchant l'affaire de ses associations, qui à bien y réfléchir ne la concernent plus, aujourd'hui.

Puisqu'il n'habite plus entre les murs, il n'est techniquement plus son patient. Il ne l'était même déjà qu'à moitié lorsqu'il vivait encore là, après avoir découvert le pot aux roses.

— C'est le jour de l'indépendance, il déclare en retrouvant le sourire, comme si ce simple fait pouvait suffire à faire comprendre quelque chose en particulier à son interlocutrice.

— Donc… tu reviens à l'endroit où tu étais interné, comme en pèlerinage ? elle propose comme déduction, avec une moue peu convaincue.

Aussi contre-intuitif ce soit, c'est la seule interprétation qui lui est venue. C'est par curiosité avant tout qu'elle est sortie de sa chambre lorsqu'elle a reçu l'annonce de la présence de Caesar de la part de Laura. Un peu par inquiétude, aussi. Qu'est-ce qui peut bien le ramener ici en dehors de ses sessions programmées ?

— Donc je reviens vers la personne qui m'a permis de la retrouver, il rectifie en pouffant.

Lorsqu'on sait qu'il relève de la responsabilité de Setsuko de dissuader des adolescents de vouloir mettre fin à leurs jours, on se demande sincèrement comment elle peut rester si pessimiste.

— Bien rattrapé, elle lui accorde, appréciative de sa vision des choses, un sourire pointant enfin au coin de ses lèvres, même si seulement brièvement.

— J'avais laissé quelque chose m'échapper ? il ne peut s'empêcher de demander.

Il n'a pas oublié la froideur de leur dernier échange, même s'il l'avait à ce moment-là mise sur le compte d'une humeur passagère. Malgré sa répartie habituelle, elle semble tout de même plus disposée à la conversation, aujourd'hui.

— Hélas, jamais, elle marmonne en guise de réponse, baissant les yeux et secouant la tête.

— Pourquoi "hélas" ? il relève, la comprenant de moins en moins.

— Pour rien. Oublie. Écoute, j'apprécie la symbolique du jour de ta visite, vraiment, mais si ton ami est si doué, est-ce que tu n'aurais pas pu me faire parvenir tes remerciements aujourd'hui sans te déplacer ? elle noie le poisson et revient sur la logique de sa venue, qui ne la satisfait toujours pas.

Il y a un niveau de sécurité encore plus élevé sur les dossiers médicaux que sur les canaux de communication avec l'intérieur d'un institut psychiatrique. Si le dénommé Jack a pu accéder à son nom de famille, il est vraisemblablement capable de lui faire parvenir une missive. Ça lui aurait donné l'occasion d'utiliser ses compétences pour quelque chose de positif, au moins. Même si ce serait resté une forme d'intrusion, c'est sûr.

— Oh. Je ne suis pas juste venu te dire merci. Je t'emmène. Dehors, il lui révèle alors la globalité de ses intentions, hochant la tête avec ferveur.

Pour enrôler Jack dans son idée, il aurait de toute manière fallu qu'elle lui vienne avant qu'il se rende compte qu'il était sur le chemin de l'institut. Et même si ça avait été le cas, il n'en serait pas arrivé là. Il n'aurait jamais entendu la fin des questions que se serait posées le blondinet sur ses motivations. Il l'avait déjà regardé bizarrement lorsqu'il lui avait expliqué que, de tous les résidents, Setsuko était la seule avec qui il avait interagi durant son séjour.

— Tu m'emmènes dehors ? répète la Japonaise, sans cacher son incrédulité.

— Si tu m'y autorises, évidemment, il ajoute avec précipitation, pensant que c'est peut-être la sonorité péremptoire de son projet qui la dérange.

— Je n'ai pas ma veste, elle trouve cependant une autre objection à se laisser faire.

Malheureusement pour elle, celle-ci est bien moins crédible que la précédente, au vu de la météo.

— Je peux te prêter la mienne, intervient alors Laura depuis le comptoir, juste avant d'ouvrir de grands yeux et rougir jusqu'aux oreilles lorsqu'elle se rend compte qu'elle vient de laisser deviner qu'elle a écouté toute leur conversation.

Ni l'un ni l'autre ne lui en tient rigueur. Caesar étouffe un éclat de rire en pinçant les lèvres, tandis que Setsuko soupire en toisant sa collègue par-dessus son épaule, d'un air gentiment atterré. Elle blâme sa prévenance déplacée sur les hormones de grossesse. On ne peut même pas jouer les difficiles en paix, par ici. Elle qui avait réussi à limiter son exposition au grand brun depuis son retour chez lui, on dirait bien qu'elle ne va pas avoir d'excuse pour éviter de passer le reste de la journée à ses côtés.

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