2x11 - Sables mouvants (14/18) (2) - Immersion

Dans le couloir, Mae prend à droite, et rejoint ce qui fut un jour le bureau de sa mère et sert aujourd'hui ni plus ni moins que de cellule. Elle sait qu'elle y trouvera Ben et Gregor. Ils ont tous les deux été d'abord très inquiétés puis très intéressés par son expérience de ce midi. C'était sa première blessure depuis sa sortie de DG – car elle était bel et bien blessée – et d'après leur analyse, il semblerait qu'elle subisse tout le processus de cicatrisation d'un coup d'un seul. C'est pratique car rapide, mais en contrepartie extrêmement douloureux, en plus de donner à des heurts à peine plus graves que sa coupure au genou le potentiel de la mettre en état de choc. Après cette révélation, elle avait laissé son soigneur venu d'ailleurs et le scientifique responsable de sa situation en premier lieu échanger sur le sujet, réfléchir à comment arranger ça ou bien l'utiliser à leur avantage. Et ils y sont toujours.

— Hey, Greg, elle attire l'intention de l'humain du duo, une main sur le chambranle, en équilibre sur un pied, une cheville derrière l'autre.

— Salut, Princesse. Qu'est-ce qu'il y a ?

À son intonation mais aussi sa posture, il sent que quelque chose ne va peut-être pas. Après ce pour quoi elle est venue les voir après le déjeuner, et les conclusions qu'ils en ont malheureusement tirées, elle n'a pas de raison de resplendir. Elle a toujours gardé la tête haute à travers ce qui lui arrive, mais il pourrait comprendre qu'elle ait une petite baisse de régime.

— J'ai besoin que tu ailles dans la cabane de jardin, elle lui demande doucement, avec un bref sourire, se voulant encourageante.

Il cligne plusieurs fois derrière ses fines lunettes rectangulaires avant de baisser la tête puis répondre :

— J'aimerais pouvoir dire que c'est la façon la plus polie qu'on a jamais eue de me suggérer la mort… il commente simplement.

Il laisse tomber le long de son corps le bras qu'il avait encore levé, interrompu par l'intervention de Mae dans son geste d'écrire sur l'un de ses tableaux.

— Pour aujourd'hui, tu as le droit d'aller jusqu'au fond du jardin sans risquer ta peau, elle précise, le jugeant un peu du regard d'oser imaginer qu'elle lui veuille du mal.

Il croit toujours dur comme fer qu'elle va se réveiller un de ces quatre matins et être horrifiée par sa simple présence. Il peut toujours courir. Elle n'a même pas essayé de ressentir la peur et l'aversion que tout le monde semble penser qu'il devrait lui inspirer. Elle préfère prendre toute l'aide possible. Peu importe ce qui le lui rend si attachant, elle est bien contente de ne pas avoir à se faire violence pour tolérer l'une des seules personnes à pouvoir se pencher sur son cas.

— Maena… intervient Ben.

Il comprend sans peine la seule raison que la jeune fille pourrait avoir de vouloir éloigner le scientifique. Et ça ne lui plaît pas !

— Tu as dit une semaine, non ? elle lui rappelle, menton levé, presque téméraire.

— Est-ce qu'une semaine ce n'est pas 7 jours ?! s'exclame alors le mécanicien de l'espace.

Il va jusqu'à prendre Bertram à témoin du regard, l'air sincèrement incertain de la réponse à sa question.

— Qu'est-ce qui se passe, Princesse ? demande l'interrogé sans répondre, soudain soucieux, ses yeux bleus passant de l'un à l'autre de ses interlocuteurs.

Si Ben n'était pas intervenu, il aurait pu penser que l'adolescente avait simplement réussi à plaider sa cause auprès des autorités compétentes pour ajouter un petit bout d'extérieur à son périmètre autorisé. Ça l'aurait embêté qu'elle se soit battue pour lui, comme à chaque fois qu'elle le fait, voire simplement à chaque fois qu'elle ne détourne pas le regard en l'apercevant, mais la réaction de son gardien du jour laisse suggérer anguille sous roche.

— Vas prendre l'air, Greg, Mae l'enjoint à nouveau, de manière plus expéditive qu'auparavant, cherchant manifestement à se débarrasser de lui.

Il ne va pas la faire changer d'avis. Personne ne la fera changer d'avis. Et elle ne compte pas le laisser s'interposer de quelque autre façon.

— Je ne pars que si je te sais en sécurité, et il n'a pas l'air de penser que c'est le cas, objecte calmement le chercheur à l'ordre qui vient de lui être donné, désignant Ben.

Quelque part au fond de lui, il est impressionné par la malice de la jeune fille. Elle n'a pas tort de tenter sa chance à lui demander de faire quelque chose sans lui fournir aucune explication quant à pourquoi, car il y a effectivement beaucoup qu'il ferait pour elle sans poser de questions. Mais pour toute la dévotion qu'il a développée envers sa patiente, il n'a tout bonnement pas été élevé de façon à être capable de confiance aveugle. Et heureusement pour tout le monde, elle n'a pas les moyens d'obtenir son obéissance autrement.

Mae souffle par le nez, frustrée. Elle ne peut pas expliquer ce qu'elle veut faire à Greg en même temps qu'elle essaye de convaincre Ben de l'aider. Elle ne sait pas si elle en a non seulement le temps mais aussi et surtout le courage. Les protestations du second vont forcément rendre le premier réfractaire. C'est même déjà un peu le cas. Elle prend sa tête entre ses mains, doigts sur ses tempes, essayant de réfléchir.

— Elle veut que je tente de réparer son sens du toucher. Et elle sait que ça va sans doute être extrêmement douloureux, alors elle ne veut pas que tu y assistes, résume Ben à la place de la jeune fille, lui accordant son regard le plus lourd de jugement.

Il est un peu fâché qu'elle n'ait pas confirmé avec lui avant de tout préparer, même s'il devine que la maison vide est une occasion qui s'est présentée d'elle-même plus qu'une machination de sa part. Son incident de ce midi a dû la rendre impatiente, alors quand elle a vu l'opportunité se présenter, elle a sauté dessus. Il espère simplement qu'elle ne veut pas précipiter les choses justement parce qu'elle perd patience. Ça pourrait lui coûter cher. Et à lui aussi. Il n'est pas encore sûr de lui. Il pense être en mesure d'éviter d'aggraver son cas, mais il n'est en revanche pas certain de ne pas lui faire subir un calvaire sans résultat net.

— Oui. C'est pour ça que j'ai attendu qu'il n'y ait plus personne dans la maison. Sauf que toi, je ne peux pas t'éloigner plus qu'au fond du jardin. Désolée.

Malgré sa réluctance, Mae ne peut que confirmer les déductions du mécanicien auprès de son autre soignant.

— Je ne vais nulle part, déclare alors ce dernier, péremptoire, secouant vigoureusement la tête de droite à gauche.

— Gregor… elle le supplie de son prénom et du regard.

— Ta considération est louable, comme toujours, mais tu as tort de penser que je n'ai jamais entendu aucun de mes patients hurler de douleur. Tu seras en revanche la première à t'être portée volontaire pour la procédure. Il n'y a pas de discussion à avoir : si ça concerne ta santé, je suis présent, il tranche d'un ton sans appel.

Il salure sa clémence à son égard, mais il est tout de même outré qu'elle ne connaisse pas la hauteur de son engagement auprès d'elle. Si elle est capable de le juger pour espérer qu'elle se retourne contre lui un jour, il peut en faire de même lorsqu'elle s'imagine qu'il pourrait l'abandonner.

— Ben ne va pas t'expliquer ce qu'il fait, elle l'avertit, pensant qu'il insiste pour rester uniquement par curiosité de voir le grand brun à l'œuvre.

Après des années à avoir dû rester impassible pour survivre, sans doute que le regard du scientifique a du mal à transmettre certains sentiments. Qu'à cela ne tienne, il sait très bien plaider sa cause par les mots.

— Ce n'est pas pour ça que je veux être là, il persiste et signe dans son dévouement, serrant les mâchoires à l'opinion qu'elle a tout de même de lui.

Il ne peut pas s'en offusquer, parce qu'il a prié chaque jour depuis son réveil pour qu'elle le déteste. Si le plus vindicatif qu'il peut obtenir de sa part c'est de le présumer intéressé, alors il prend la victoire qu'on lui concède. Ça ne rend pas le jugement plus facile à encaisser, mais soit.

Une autre raison pour laquelle il ne peut pas blâmer la jeune fille de le penser calculateur en le cas présent, c'est aussi qu'elle ignore à quel point il ne pourrait pas l'être même s'il en avait envie. Le mystère qui entoure les membres de l'équipe qui est venue la sauver reste entier pour lui, et tout a été fait pour le dissuader de chercher à l'élucider. Mais il doute qu'elle ait été mise au courant des détails de la façon dont Kayle a tué Vurt et sa collègue aux dents longues avant de le saisir lui-même à la gorge, et encore moins des menaces proférées par Strauss à son égard au moment de devoir les laisser partir ensemble. Elle ne peut donc pas s'imaginer combien sa curiosité en la matière est bridée.

— De quoi on a besoin ? enchaîne alors Mae, se tournant vers Ben, cette fois.

S'il n'a aucune objection à ce que Gregor les observe, et si ce dernier refuse lui-même d'être protégé, alors il n'y a pas besoin de parlementer plus longtemps. Tant que Greg ne semble pas avoir l'intention de lui mettre des bâtons dans les roues, la blondinette s'accommodera de sa présence. Elle espère juste qu'il saura rester de marbre, ou en tous cas qu'elle ne verra pas sa réaction à sa propre douleur, parce que ça ne ferait qu'empirer la situation.

Elle se rend bien compte que sa demande à Caroline de lui permettre de quitter la maison aura donc été superflue, mais tant pis. Elle se demande vaguement si l'adolescente numérisée les observe et/ou écoute actuellement et va donc avoir la présence d'esprit d'annuler ce qu'elle a fait, afin de ne plus risquer d'attirer l'attention. Qu'importe. Aussi, peut-être que Greg ne sera pas aussi brave qu'il l'imagine et devra s'éloigner au beau milieu de ce qu'ils vont essayer de faire, auquel cas la distance sera son alliée.

— De la salle de bain, répond le motard.

Il se résigne à accéder à la requête de sa patiente. Il voit bien qu'il ne pourra pas lutter contre sa détermination. Et en dehors du fait qu'un tel degré de solitude ne se présentera peut-être pas à nouveau avant longtemps, il est possible que la déception de la jeune fille à avoir raté ce cocher fera découvrir ses plans à d'autres, qui s'empresseraient de les rendre tout bonnement impossible à l'avenir. C'est probablement leur seule fenêtre d'ouverture.

À ses mots, l'adolescente fait demi-tour et se rend de l'autre côté du couloir. Après avoir échangé un regard un peu désolé, les deux hommes lui emboîtent le pas. Une fois dans la pièce d'eau, elle se tourne à nouveau vers Ben, qui lui tend la main tout en retirant ses bottines en marchant sur ses talons. Elle se demande pourquoi il prend la peine de s'en délester de cette manière, mais sans doute a-t-il quelque chose en tête. Il ne lui a rien dit de particulier sur la procédure envisagée par Kayle, ni sa mise en application. Elle accepte néanmoins la main tendue vers elle en toute confiance, et se laisse guider jusqu'à la baignoire. Là, elle marque un arrêt, le souvenir de la vive douleur provoquée par le contact de l'eau se rappelant à elle. Le Homien lui accorde un sourire engageant, et ouvre la marche en mettant un pied puis l'autre dans la grande vasque.

— Est-ce que je peux être d'une quelconque aide ? se permet Gregor, luttant pour cacher à quel point sa voix est étranglée par l'inquiétude.

Il s'est lui aussi crispé lorsque l'action s'est dirigée vers la baignoire. La première exposition de Mae à l'eau après son réveil avait été contrôlée, au vu de sa réaction aux autres matières, mais l'effet n'en avait pas été moins percutant que si elle avait directement tenté de prendre une douche. Il n'a pas menti, en disant avoir déjà entendu beaucoup de ses patients hurler de douleur, mais il ne s'était vraiment pas attendu au cri que l'adolescente avait laissé échapper alors.

— Oui, en fait. Tu vas pouvoir ouvrir le robinet sur nous, répond calmement Ben, tendant son autre main à Maena en face de lui.

— Tu veux la mettre sous un jet d'eau ? reformule le scientifique à lunettes, les rajustant justement sur son nez sous le coup de l'anxiété.

Il avait osé espérer, comme sa patiente sans doute, que la baignoire n'était qu'un réceptacle, un endroit propice à sa manœuvre mystérieuse.

— Je veux nous mettre tous les deux sous un jet d'eau, oui. Ça fait partie du procédé. J'ai besoin d'un stimulus basique mais fort, pour référence, confirme l'extraterrestre, toujours aussi concentré.

— Est-ce que tu es sûre de vouloir faire ça, Princesse ? Bertram s'assure auprès de sa protégée.

Il l'a bien vue pâlir et déglutir, d'abord à l'approche de la baignoire puis à la confirmation par Ben de devoir se faire arroser.

— 101%, elle répond cependant, hochant lentement la tête pour entériner sa confirmation.

Ben intensifie brièvement la pression de ses doigts sur les siens, pour ajouter au courage qu'elle a déjà accumulé toute seule. Un bref sourire perce sur ses lèvres mais elle ne parvient pas à le maintenir plus longtemps, angoissée malgré sa résolution. Elle avait été prévenue que ce serait sans doute douloureux, mais elle ne s'attendait pas à cette douleur en particulier. L'avoir déjà connue auparavant la rend curieusement plus inquiétante qu'une hypothétique et nouvelle sensation désagréable.

— Ouvre en grand tout de suite, pas progressivement. La température ne devrait pas avoir d'importance, mais on va rester au milieu de la jauge. Et surtout, quoi qu'il arrive, ne coupe pas l'arrivée d'eau tant qu'on ne t'a pas tous les deux dit de le faire. Ça te va ? Ben donne comme instructions à Gregor.

L'humain le regarde droit dans les yeux avant d'acquiescer du chef. Il y a quelque chose qui inspire toujours confiance dans son regard sombre. Il y trouve en l'occurrence la force de ne pas penser à ce qu'il est en train de faire. C'est différent de tous les types d'expériences auxquelles il a pu assister ou participer. Les conditions ne sont pas contrôlées, le protocole n'est pas établi, rien n'a été répété. D'un point de vue purement scientifique, c'est de la folie. Et il est pourtant au courant que c'est souvent lui, dont on considère les procédés fous.

— Compris, il exprime son accord à haute voix.

Il retrousse les manches de son pull, afin qu'elles ne soient pas mouillées dans la procédure, et Mae découvre alors le pansement qui orne toujours son avant-bras droit, et dissimule sans qu'elle le sache la cicatrice en forme de main qui commence peu à peu à s'y dessiner.

— Qu'est-ce qui t'est arrivé ? elle s'exclame, alarmée.

Tous les autres symptômes de la torture qu'il a subie après leur séparation se sont dissipés. Lequel pourrait encore nécessiter un bandage ?

— Ce n'est pas le moment de t'inquiéter de moi, Princesse, il rejette la question sans ménagement.

— Oh, et aussi : quoi qu'il arrive, ne nous touche surtout pas. Ni l'un ni l'autre, ajoute Ben, soulagé de ne pas avoir oublié cette précision.

Cette fois, Gregor ne fournit son assentiment que du menton. Il se tient debout près du robinet, et amène sa main au-dessus, attendant une sorte de signal de départ. Bien qu'il lui tourne le dos, Ben juge pertinent de ne le lui fournir qu'en hochant la tête. Mae a fermé les yeux au moment où la valve est entrée en jeu, et sans doute préfère-t-il lui épargner une nouvelle dose d'appréhension à tout ce qu'elle a déjà accumulé dans ce département.

Le mécanisme de plomberie ne fait aucun bruit lorsque le chercheur ouvre les vannes en grand, mais même s'il y avait eu quelque grincement que ce soit, il aurait de toute manière été instantanément noyé par le hurlement de la jeune fille. Elle n'a jamais crié aussi fort de toute sa vie. C'est sans doute l'effet que ça doit faire d'être emportée par une coulée de lave. En tous cas, si on ne mourrait pas une fraction de seconde plus tard. L'adolescente ajoute ses pleurs au flot qui se déverse sur elle et son soigneur. Ben fait glisser ses mains des siennes à sa nuque et le bas de son dos, sous sa chevelure et son pull, l'attirant tout contre lui, sans jamais rompre le contact. Elle voudrait pouvoir serrer les dents, enfouir son visage dans son torse, et arrêter de s'égosiller, mais elle n'y parvient pas. Sa gorge ne devrait pas tarder à la faire souffrir tant elle s'époumone, mais ça ne sera jamais qu'une broutille par rapport à la douleur qui la submerge par ailleurs, saturant tous ses sens.

Ben fait aussi vite qu'il peut. Comme beaucoup des idées de Kayle, celle-ci est brillante par sa simplicité. En tous cas, la simplicité de sa théorie. Il s'agit juste de rétablir les branchements neuronaux comme ils étaient faits avant. Juste. Plus facile à dire qu'à faire. Surtout sur une patiente éveillée, et surtout dans l'urgence. Non pas qu'il ait le choix. Il ne pourrait pas agir si elle était inconsciente ; il ne peut pas inventer l'architecture nerveuse d'un individu, c'est unique, imprédictible, il lui faut un retour en temps-réel sur ce qu'il fait. Et il ne pourrait pas agir lentement non plus, sous peine d'irréversiblement détruire ce qu'il essaye justement de reconstruire, trop sensible pour être façonné en douceur.

Certes, il commence à plutôt bien connaître Maena. Il sait à peu près ce à quoi il ne doit pas toucher dans son organisme, ce qui fonctionne correctement. Mais sa maîtrise du terrain sur lequel il opère reste de surface. Il n'a jamais été connecté autant en profondeur avec elle que maintenant, pas même lorsqu'il a agi sur la contamination de Strauss. À vrai dire, il n'a jamais été en contact aussi étroit avec qui que ce soit, Homien comme Humain. Et pourtant, il a détenu une partie de Kayle pendant des semaines. C'est un tout nouveau degré de proximité qu'il doit développer aujourd'hui. Sa seule consolation est de savoir que sa patiente est trop obnubilée par l'eau sur sa peau pour remarquer à quel point ce qu'il est en train de faire est intrusif, étrange, et déplaisant ; il n'a pas à se préoccuper d'ajouter à son supplice.

Gregor, impuissant spectateur de cette scène choquante, s'efforce de conserver une respiration maîtrisée. Ce n'est pas pareil lorsqu'il connaît la patiente et ses proches. Il a fait un pas en arrière pour s'éloigner du robinet et donc de la tentation de le refermer, mais il refuse cependant de se détourner. Il a dit qu'il voulait être là et ce n'était pas des paroles en l'air. Elle ne le voit pourtant pas, les yeux fortement fermés et le front toujours blotti contre le mécanicien, mais il espère qu'elle peut se sentir moins seule dans cette épreuve tout de même. Il espère sincèrement qu'il lui reste de la bande passante pour autre chose que de la douleur, même s'il fait peu de doute dans son esprit que non. On ne crie pas sans discontinuer quand on a la moindre once de possibilité de penser à autre chose qu'à quel point on a mal.

L'action de Ben est impossible à constater. Il n'y a aucune manifestation apparente qu'il est bel et bien en train de faire plus que torturer la jeune fille dans ses bras. Tout ruisselant, il n'a ni l'air concentré ni en effort. Il n'a même pas l'air d'entendre les lamentations de sa patiente. Son regard est perdu dans le vide, son visage sans expression particulière, comme s'il avait quitté son corps. Ce qui n'est pas loin de la vérité. Il est en voyage quelque part entre lui et elle, parcourant chaque branche de son système nerveux pour lui réapprendre à parler à son cerveau comme il le doit, à ne plus considérer l'eau comme une attaque, mais aussi l'air, la terre, l'herbe, n'importe quoi, tout. Il espère qu'il recalibre comme avant sans pouvoir en être certain. Il n'a aucune preuve que chacun exploite les mêmes sensations de la même manière. Tout ce qu'il peut lui donner en comparaison ce sont ses propres ressentis, avec des organes sensoriels similaires. Pourvu que ce soit suffisant pour la soulager de l'inconfort permanent dans lequel elle se trouve depuis son réveil…

Bertram a l'impression qu'il a entendu Mae hurler pendant des heures lorsque ses hoquets de reprise d'air commencent enfin à interrompre ses plaintes au lieu de s'y fondre. L'écho de ce long appel primitif résonne dans ses oreilles encore longtemps après son arrêt complet, remplacé par des halètements irréguliers. Elle est semblable à un enfant qui ne sait pas trop pourquoi il pleure. Il ne saurait dire si elle sanglote sous le coup de l'effort qu'elle a déployé pour vocaliser aussi fort aussi longtemps, ou si elle a toujours mal, ou bien si elle est soulagée, surprise, ou déçue. Comme ni elle ni Ben ne parle, il ne sait même pas si tout est enfin terminé.

Lorsqu'elle commence à se détacher du grand brun, même si desserrant à peine la prise qu'elle a sur ses bras, le scientifique ose espérer, mais il n'esquisse toujours aucun geste. Son gardien du jour revient à lui en sursaut, comme frappé par le plus petit coup de tonnerre jamais enregistré. Il recule d'une moitié de pas dans la baignoire, vacille, puis laisse glisser ses mains de sa patiente avant de se laisser lui-même tomber au fond du bassin de porcelaine. Mae n'arrive pas à le retenir et le laisse partir. Il n'est pas essoufflé, il n'a pas les traits tirés, il lui manque juste un petit quelque chose pour tenir debout. Mais à part ça, il semble satisfait, à la façon dont il pose son regard - qui a retrouvé son éclat - sur celle qu'il vient d'aider.

Toujours debout en ce qui la concerne, Mae pleure encore, même si personne ne peut le voir à cause du jet d'eau toujours braqué sur elle et son compagnon dans la baignoire. Petit à petit, ses sanglots se muent en éclats de rire, nerveux d'abord, incrédules, puis de plus en plus soulagés. Elle garde les yeux fermés, mais tend ses mains devant elle, paumes vers le haut, comme quelqu'un qui n'aurait jamais rencontré la pluie. Elle finit par les passer sur son visage, pour en dégager ses mèches trempées, rendues plus sombres par l'humidité, et pouvoir enfin rouvrir les yeux.

Lorsqu'il croise son regard, Gregor se rend compte qu'il avait retenu sa respiration, et manque de perdre l'équilibre à son tour lorsqu'il la reprend. Il doit s'appuyer sur le lavabo à sa droite pour retrouver son souffle. Ben se tourne vers lui et lui accorde l'un de ses plus beaux sourires, ce qui achève de l'assurer que tout est non seulement terminé mais s'est surtout bien passé. Mae et lui ont tous les deux l'air d'aller bien, si un peu fatigué pour lui, et toujours béate pour elle. Ça, il peut honnêtement dire qu'il n'en a jamais été témoin, de l'extase d'un sujet sur son rétablissement. Dans un coin de son esprit, il se demande s'il a déjà ne serait-ce que participer à un projet qui aurait pu conduire à guérir au lieu de détruire. Mais il sait pertinemment que non, alors, dans l'éventualité où ça ne se reproduirait jamais, il se focalise sur profiter de cette occurrence-ci.

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