2x11 - Sables mouvants (8/18) - Échec et mat
D'aussi loin que remonte sa mémoire, Ann a toujours été flippée par les hôpitaux. Elle n'a pourtant même pas l'excuse d'un mauvais souvenir pour justifier son malaise : elle n'y a jamais perdu quelqu'un, pas même failli, et elle n'a jamais été gravement malade ou blessée elle-même. Elle n'est pas non plus sortie avec un membre du corps médical qui se serait avéré être un goujat. Non, rien de tout ça. Ce n'est pas non plus l'odeur de l'antiseptique ou la vue de tous ces uniformes aux couleurs fades qui courent d'un patient à un autre, car elle a plutôt tendance à apprécier les foules affairées qui l'ignorent, et elle n'est pas excessivement sensible à la douleur d'autrui. Vraiment, elle ne s'explique pas cette aversion pour ce type d'endroit. Mais ce n'est sûrement pas aujourd'hui qu'elle obtiendra un diagnostic, car c'est une raison bien précise qui l'amène dans celui-ci.
Elle n'a pourtant pas que ça à faire. Ce ne sont pas les cases à cocher qui manquent sur son agenda. Mais si on pouvait anticiper les urgences, elles n'en seraient pas. Pendant qu'elle zigzague entre les visiteurs et le personnel, la jeune femme s'efforce de garder un visage neutre malgré ses ruminations intérieures. Un pas chassé par-ci pour échapper au champ de vision de cette caméra, quelques mètres à marcher au même rythme que cet infirmier pour ne pas être aperçue par cette autre, et un tour sur elle-même pour rejoindre l'abri offert par ce chariot de fournitures, … Elle doit bien reconnaître à son environnement l'avantage d'être assez facile à naviguer sans se faire repérer. Et puis, ça faisait longtemps qu'elle n'avait pas eu à se rendre sur place pour faire son affaire, aussi. Ça change un peu. Si les raisons de sa venue n'étaient pas à ce point alarmantes, elle s'amuserait peut-être.
Lorsqu'elle atteint l'étage de la chambre qui l'intéresse, elle passe devant sans s'arrêter, et poursuit sa route jusqu'aux toilettes les plus proches, dans l'une des cabines desquelles elle s'enferme, la plus proche de la sortie. Se mordillant les lèvres sous le coup de l'inquiétude aussi bien que de la concentration, Ann sort son carnet de l'intérieur de sa veste. Le jumelage avec la tablette d'un chef de service, un peu plus tôt, s'est passé sans accroc, alors elle ne devrait pas avoir trop de souci à faire ce qu'elle veut. Tout est une question de timing, maintenant.
Elle a une pensée pour Jazz, qu'elle a laissé partir faire mumuse avec Alek avec un baiser sur le front, ce matin, sans rien lui dire de particulier. Elle grimace à l'idée de devoir lui expliquer pourquoi elle est partie un peu en coup de vent. Même si elle a essayé de faire comme si de rien n'était, il se doute peut-être de quelque chose. Il la connaît bien. Peut-être qu'il a juste présumé qu'elle était encore contrariée qu'il ait repris contact avec Fred. Quoi qu'il en soit, il va falloir qu'elle lui dise la vérité, et elle espère qu'elle pourra dire que c'était une fausse alerte. Mais ses tripes lui dictent que non.
Elle n'a pourtant encore aucune preuve du fondement de ses craintes. Autant qu'elle ait pu voir, tout est calme et normal dans la chambre. C'est une belle journée dehors. Et puis, personne d'autre n'a remonté quoi que ce soit d'étrange depuis qu'elle a commencé à se faire du souci, au début du mois. Mais son mauvais pressentiment n'est malgré tout allé que croissant, tout particulièrement cette dernière semaine. Trop de petites contrariétés dans leur avancée, de malheureuses coïncidences en apparence sans gravité. Et tout à coup, elle n'a plus pu trouver qui que ce soit de disponible dans la maison entière pour éventuellement partager son inconfort. Le peu qu'elle a réussi à glaner subrepticement de son côté ne lui fait que craindre le pire pour aujourd'hui.
Elle se force à conserver une respiration mesurée. Pour calmer ses nerfs, elle tapote du bout des doigts sur le rebord du grand rectangle qu'elle a entre les mains, appuyé sur sa hanche tant qu'elle n'a rien à y faire. Elle pourrait s'asseoir mais préfère rester debout. Elle lutte pour ne pas craquer et jeter un œil dans la chambre par l'intermédiaire des caméras de surveillance. Ce serait si simple, si rapide. Mais elle se ferait repérer, c'est sûr, et alors toutes ses précautions n'auront servi à rien, tout tomberait à l'eau. En admettant qu'elle ait raison… Elle prie pour avoir tort.
— Gotcha ! elle s'exclame cependant peu après, lorsque l'écran qu'elle tient contre elle s'illumine soudain de mille feux.
Comme anticipé, elle affiche ce qui est en train de se passer dans la chambre d'hôpital en quelques pressions à peine. Les lumières de la pièce sont en train de clignoter comme des guirlandes de Noël. Tout en quittant sa cachette à grands pas, la pirate pianote furieusement. Elle a réussi son premier coup, mais elle n'a pas encore remporté la partie. La catastrophe a été évitée, reste maintenant à contenir le contrecoup de la défaite de son adversaire. Elle ne se souvient pas avoir travaillé avec autant d'urgence depuis le jour où elle a rencontré son mari. Et il ne faut pas oublier qu'elle s'est fait courser par une meute de chiens de Police, cette fois-là, alors la barre reste haute. Aujourd'hui, cependant, il n'y a pas qu'elle qui soit en danger. Tellement est en jeu. Plus tard, elle sera soulagée que, dans son empressement, elle n'a pas eu le temps de percuter qu'elle avait raison, et tout ce que ça allait impliquer à court comme à long terme. Penser à tout ça l'aurait empêcher d'être efficace.
— Hey ! Qu'est-ce que vous faites ici ? Qu'est-ce qui se passe ? s'écrie une infirmière qui la croise dans le couloir et la voit rentrer dans la chambre de sa patiente.
La jeune femme n'aurait sans doute pas paru suspecte à la soignante si elle n'était pas affairée sur sa tablette alors que justement tous les appareils électroniques de la pièce semblent être en train de dysfonctionner en même temps.
— Pas le temps de parler maintenant. Laissez-moi faire et je vous expliquerai après. Peut-être, répond Anubis de manière expéditive, sans accorder ni un geste ni un regard à la soignante.
Elle n'a pas une seconde à perdre. Elle ne peut pas se permettre plus d'inattention à ce qu'elle est en train de faire que celle que lui a demandé cette courte réponse. Trop est en jeu. Et puis, elles veulent la même chose, cette infirmière et elle, donc elle ne devrait théoriquement pas lui en vouloir.
— J'appelle la sécurité, lui annonce tout de même la femme en rose, d'un ton calme mais ferme.
Elle ne la juge pas un danger physique immédiat, mais en tous cas une intruse. Si elle voulait du mal à sa patiente, il lui serait bien plus simple de l'étouffer avec un oreiller ou injecter de l'air dans sa perfusion ; aucun des appareils à faire des leurs en ce moment ne devraient pouvoir nuire à la santé de celle qu'ils monitorent, alors même si c'est vraiment cette inconnue qui est la cause de tous ces clignotements, l'infirmière ne voit pas trop ce qu'elle espère accomplir.
— Vous pouvez essayer, marmonne Ann toujours sans lever les yeux.
Du bout du pied, elle referme la porte de la pièce au nez de celle qui l'interroge. Offusquée, l'infirmière trépigne avec la bouche en O. Elle décroche son bipeur de sa ceinture, uniquement pour se rendre compte que l'encouragement n'était pas vain ; le gadget semble lui aussi dysfonctionner, et ne va par conséquent pas lui permettre de contacter qui que ce soit dans l'immédiat. Elle tente de déclencher l'alarme silencieuse de l'étage, présente à côté de la porte de chaque chambre de patient, mais l'appareil ne répond pas plus que son cousin. Elle s'en retourne donc vers le poste central de l'étage, où, à défaut de trouver un moyen de communication qui fonctionne, elle trouvera au moins du monde.
Pendant ce temps, Ann enchaîne toujours les lignes de commande et les exécutions de scripts préparés spécifiquement pour cette situation, à une vitesse hallucinante. Elle ne se laisse pas déconcentrer par les lumières et les machines de la pièce, qui continuent de jouer les stroboscopes. La jeune femme s'applique aussi et surtout à ne pas penser à ce qu'elle est en train de faire exactement, seulement les raisons pour lesquelles elle le fait. Elle se remercie également de ne jamais partager tous ses secrets, sans quoi elle se serait retrouvée bien impuissante aujourd'hui.
— Qu'est-ce que tu As fait ??? Caroline vocalise finalement avec colère.
Son hologramme, qui apparaît une seconde plus tard, ne fait que souligner cette humeur. Et ce malgré les parasites qui parcourent la projection. Ses couleurs ne sont parfois pas au rendez-vous sur certaines zones, et certaines parties sont décalées par rapport aux autres. Pour le reste, elle qui d'habitude est d'un réalisme criant, elle ressemble en l'occurrence plus à sa perception d'elle-même qu'à une image fidèle. L'accent est mis sur ses yeux et sa chevelure, le reste de ses contours beaucoup plus flous. Le résultat est effrayant.
— Je viens de t'empêcher de faire une erreur monumentale, lui répond Ann avec sévérité, le visage fermé.
Elle essaye surtout de garder une contenance. Elle ne veut pas penser que c'est la première fois qu'elle est physiquement en présence de cette jeune fille qu'elle a pourtant appris à connaître ces derniers mois. Elle ne veut pas compter les différences entre son corps pâle, frêle, et inerte étendu, vulnérable, dans le lit à quelques mètres à peine, et celui en apparence plein de vie qu'elle l'a toujours vu manifester depuis quelques semaines, et cette vision fantasmagorique qu'elle lui présente en ce moment-même. Elle doit aussi se faire violence pour ne pas oublier qu'elle ne peut pas lui faire de mal. C'est probablement ce à quoi ressemble une hallucination ou une terreur nocturne. Pourvu que personne n'entre dans la pièce maintenant…
— C'est pas ta décision à prendre ! Tu n'es pas ma mère ! crache la voix déformée de l'adolescente, retentissant depuis toutes les sorties audios qui lui sont disponibles.
D'habitude, elle comme son compagnon d'infortune s'arrangent pour rester discrets et n'utiliser que le haut-parleur le plus proche de la ou les personne(s) à qui ils s'adressent. Il est assez rare qu'ils arrivent à donner la parfaite impression que leur voix provient de leur bouche, mais ils donnent relativement bien le change. Aujourd'hui, la jeune fille n'a clairement plus cette préoccupation. Aussi cruelle elle se sente de l'avoir entravée, Anubis se réjouit qu'elle n'ait plus accès à rien en dehors de ces quatre murs et chez les Quanto, sans quoi elle pourrait se faire remarquer et leur attirer à tous de graves ennuis.
— Non, c'est vrai. Mais je suis certaine qu'elle serait contente de savoir que je veille sur toi, rétorque la pirate à cette accusation juvénile.
Caroline réagit comme si on venait de la priver de sortie. Ce qui n'est pas loin de la vérité, dans les faits. Mais ce n'est pas parce qu'elle a triché lors d'un examen, dépassé un couvre-feu, ou été surprise à expérimenter des substances illicites derrière les gradins du lycée ; elle vient d'essayer de surcharger les machines qui surveillent l'état de santé de son corps comateux, ce qui aurait indubitablement et paradoxalement résulté en une électrocution. Elle a cherché à mettre fin à ses jours, ou en tous cas à ses chances de se réveiller. L'infirmière n'avait pas tort en ne s'imaginant pas ce scénario, car il est extrêmement invraisemblable. Si elle était au courant de toutes les circonstances de sa patiente, qui sont justement au-delà du croyable, sans doute aurait-elle été plus méfiante.
— Tu ne m'aides pas ! Aucun de vous ne fait quoi que ce soit pour nous aider ! rugit la jeune fille.
Sur l'écran qu'elle a toujours entre les mains, Ann peut voir que Caroline continue à se débattre dans ses filets. Apparaître et protester n'est qu'une distraction pendant qu'elle cherche une faille dans les limites qui viennent de lui être imposées. Mais la jeune femme s'y attendait, et surveille du coin de l'œil que sa protégée reste bel et bien dans le périmètre qu'elle lui a accordé. Elle a fait son possible pour le rendre confortable tout en s'assurant qu'il ne lui permettrait pas de réitérer sa tentative de suicide. Le compromis n'a pas été facile à trouver, surtout avec le peu de temps de préparation qu'elle a eu et la discrétion dont elle a dû faire preuve une fois qu'elle s'est résignée à se lancer dans ce projet. À choisir, elle préfère tout de même que sa prison soit efficace. Faire souffrir deux fantômes de la machine est la dernière chose qu'elle cherche, mais si c'est le prix à payer pour qu'ils ne se portent pas atteinte à eux-mêmes, alors elle acceptera ce poids sur sa conscience.
— Tu viens d'essayer de te faire du mal ; on va être d'accord sur le fait qu'on n'est pas d'accord.
Ann reste très calme, refusant d'entrer dans le jeu de l'adolescente. Elles ne pourront pas réellement discuter tant que cette dernière ne sera pas calmée. Et puisqu'elle n'a plus de taux hormonaux ou de niveau d'énergie pour l'inciter à descendre dans les tours, ça pourrait prendre un certain temps. Mais la pirate sait être patiente, quand il faut. Elle a bien épousé un grand gamin…
— Tu n'as aucune idée de ce qui est bien pour moi ou pas, continue de l'accuser Caroline, toujours sans réels arguments, laissant simplement éclater sa frustration.
— Ça pourrait aider si tu acceptais de discuter, au lieu d'envoyer tout le monde dans des chasses à l'oie sauvage pour avoir le champ libre, lui fait remarquer Anubis avec un haussement de sourcils provocateur, soulignant l'hypocrisie de tous ces reproches.
Elle n'a pas de preuve définitive, sinon elle aurait pu stopper son plan bien plus tôt qu'à la dernière minute, mais elle la soupçonne d'avoir mis le job à l'autre bout du demi-continent sur le chemin de Siegfried. Elle a après tout encouragé sa sœur à y aller un peu plus fortement que de rigueur. Et c'est sûrement elle aussi qui a facilité la mise en relation d'Alek et Jasper avec la fonderie de précision avec laquelle ils sont partis faire affaire aujourd'hui. Et Ann elle-même a trouvé suspect de tomber beaucoup plus aisément que prévu sur des éléments qu'ils pourraient transmettre à Fred pour son enquête, entre deux contretemps dans ses tentatives de cartographie de ses patients.
Ce n'est pourtant pas le soudain éparpillement de leur équipe qui lui a mis la puce à l'oreille. Quelque chose l'a dérangée dès le moment où leurs deux protégés ont commencé à refuser de coopérer à leurs efforts. Alek a pensé qu'ils s'ennuyaient simplement, mais elle avait bien senti que leur mauvaise volonté allait au-delà de la simple lassitude. Si c'était si simple peur eux, ils auraient pu expédier la tâche, au lieu de la faire traîner en longueur. Et ils étaient toujours si fiers de leurs accomplissements digitaux, et si peu curieux des progrès qui étaient faits dans les entreprises pour les réveiller.
— Tu ne peux pas nous contenir pour toujours, la met en garde sa désormais captive, d'une voix d'outre-tombe.
— Je n'ai pas besoin de toujours, l'assure Anubis.
D'une dernière combinaison de pressions sur sa tablette, elle congédie l'adolescente, de peur que quelqu'un ne fasse irruption dans la pièce. Les ambitions funestes de Caroline lui auront au moins été utiles en ce que l'infirmière qu'elle a croisée aura mis une éternité à trouver quelqu'un de la sécurité à alerter de sa présence. Ann est à vrai dire surprise qu'il y ait seulement eu une infirmière à cet étage. Sans doute un hasard que la jeune fille n'avait pas pu prévoir ni prévenir. Peu importe. Malgré ce face-à-face, Anubis sera tout de même partie depuis un bon bout de temps d'ici à ce que la soignante revienne. Et comme l'état de la jeune comateuse sera trouvé au beau fixe, l'histoire devrait être vite oubliée. Ce n'est pas comme s'ils allaient pouvoir trouver trace de la présumée intruse sur leurs enregistrements de surveillance…
La pirate prend le chemin de la sortie en retenant un soupir derrière ses dents serrées. Dire que ce n'est qu'une tâche de rayée sur sa liste. Et que de celle-ci découle tellement d'autres ! Il faut qu'elle prévienne Jazz et Alek de ne pas rentrer tout de suite, et peut-être aussi Markus. Et qu'elle leur explique pourquoi, surtout. Elle ne pense pas que Mae encoure quelque danger là-bas, pas plus que tout son entourage. Mais il va tout de même falloir sécuriser la maison pour que justement personne n'y soit en danger des éventuelles représailles de l'adolescente en colère. Ou celles de Rob, qui bien qu'il ne se soit pas manifesté à l'instant est aussi pris au piège, et dont l'état d'esprit reste à évaluer. La jeune femme n'a pas pu prendre de mesure au préalable justement parce qu'elle ne voulait pas risquer d'alerter les deux comateux qu'elle les soupçonnait de manigancer quelque chose. Il faut aussi qu'elle fasse en sorte que leurs chambres d'hôpital soient isolées du Réseau, et leurs machines de surveillances purement mécaniques, dans l'éventualité où ils viendraient à se sortir de leur cage. Elle estime avoir une marge de quelques jours avant que ça arrive, et espère avoir réussi à obtenir leur coopération par le biais de la communication d'ici là, mais elle préfère tout de même parer à toute éventualité. Pourvu qu'elle n'oublie rien…
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