2x11 - Sables mouvants (5/18) - Drôle de science
Ben est exceptionnellement assigné à la surveillance de Gregor. Il a commis l'erreur de demander à ses congénères s'il pouvait tenter de contacter Kayle, et c'est sa punition. Andy et Chad ne sont jamais tombés aussi rapidement d'accord que lorsqu'il a été question de choisir ce châtiment pour son affront. C'est la stratégie parfaite, car à la fois elle leur épargne cette corvée dont l'utilité leur échappe, et elle devrait permettre au Soigneur d'assouvir ses besoins de discuter Biologie avec quelqu'un. Car quelle autre raison pourrait-il avoir de vouloir parler avec Kayle ? Leur admiration mutuelle pour les talents de l'autre lorsqu'ils œuvraient ensemble sur le cas de Maena était presque écœurante. Quant au scientifique en question, bien qu'humain, il semble capable de se maintenir à peu près au niveau. C'est gagnant-gagnant.
— Sur quoi est-ce que tu travailles ? ne tarde pas à interroger le mécanicien, assis sur l'un des bureaux de la pièce, les jambes pendantes dans le vide, ses mains entre ses genoux.
Puisqu'il est dos à la fenêtre, sa silhouette diffuse est projetée par-dessus celle un peu plus définie de celui à qui il tient compagnie plus qu'il ne garde, sur les deux grands tableaux devant lesquels il s'affaire présentement. Le chercheur ne se retourne pas à cette question.
— J'aimerais pouvoir dire que je suis en quête d'un nouveau moyen de me frapper la tête contre les murs sans bouger d'où je suis. Parce que si c'était le cas, alors j'aurais atteint mon objectif, il grommelle pour toute réponse dans un soupir, réajustant machinalement ses lunettes sur son nez dans un geste de frustration.
— Je ne comprends pas, commente Ben en fronçant les sourcils.
Un tel niveau de sarcasme est bien trop avancé pour qu'il le saisisse. Mais Gregor n'en prend pas ombrage. Personne ne l'a jamais considéré comme drôle, pour le peu de gens avec qui il a osé glisser une plaisanterie dans la conversation. La plupart du temps, il ne se le permet que lorsqu'il est certain qu'on ne va pas le suivre, ou qu'en tous cas il pourra prétendre être sérieux. Et parallèlement, il avait déjà noté le léger décalage dont fait parfois preuve son gardien du jour, comme une forme de naïveté qui n'en est pas vraiment. Il ne rechigne donc pas du tout à reformuler ce qu'il vient de dire, au premier degré cette fois :
— Je suis coincé. J'avais espoir que peut-être une inoculation pourrait ralentir si non pas complètement stopper ses symptômes, voire l'administration d'un traitement chronique, mais étant donné son adaptation rapide à tout ce avec quoi elle entre en contact, il semblerait qu'il n'y ait strictement aucune chance que ça puisse marcher. La seule chose que j'ai réussi à faire accepter à son organisme, c'est lui-même.
Dans son désarroi, le prisonnier écarte puis laisse tomber ses bras le long de son corps. Quand il était à DG, il avait des facteurs limitant à ce qu'il pouvait faire ; il ne fallait pas qu'il se fasse repérer, dans ses analyses comme dans ses actes. Sa progression était donc non seulement plus lente qu'espérée, mais également de moindre mesure. Il aurait pensé que, une fois débarrassé de ces restrictions, ce serait beaucoup plus facile pour lui d'arriver à ses fins. Il est cependant fort frustré de constater que ce n'est pas le cas. Il fait face à un problème qui le dépasse. Il a bien entendu déjà rencontré des cas complexes à décortiquer, qui lui ont demandé des mois de travail pour des avancées frustrantes, mais rien d'aussi résolument opaque à toutes ses tentatives de percée que celui de Maena Quanto.
— Elle est effectivement très adaptable, c'est vrai, ne peut que confirmer Ben, sans aucune malice mais malheureusement sans être d'une quelconque aide non plus.
— Et aussi impressionnant ce soit, ce n'est pas exactement ma tasse de thé ! Je travaille avec le malléable, l'altérable, le perméable, les choses sur lesquelles je peux avoir un impact. Là, c'est un mur en briques. Non, béton armé, s'agace de plus en plus le scientifique toujours dos à lui, son regard bleu parcourant ses notes sans vraiment les voir.
Il ne juge pas pertinent de préciser que, jusqu'ici, les sujets résistants, soit il lui était demandé de les créer en premier lieu, soit on voulait plutôt qu'il détermine leurs points faibles. Jamais il n'a eu à ramener un cobaye à son état initial. Il était même fort déconseillé de mener à bien une expérience qui aurait laissé une possibilité de réversion. Il a toujours été placé en créateur ou en destructeur, jamais en soigneur.
— J'aime bien ta façon de dessiner les molécules, commente le mécanicien pour changer de sujet.
Un compliment remontera peut-être le moral de celui qu'il surveille. Il lui semble que c'est leur but, de manière générale, lorsqu'ils sont sincères. Il n'est pas toujours tout à fait sûr desquels sont acceptables et lesquels sont déplacés, en revanche, alors il choisit en l'occurrence un point qu'il espère suffisamment anodin.
— Pardon ? s'exclame Gregor en tournant enfin sur ses talons.
Au moins, il est efficacement distrait par la remarque inattendue. Il toise son gardien avec confusion.
— Ton système de représentation des molécules. Il est… rigolo, Ben élabore ce qu'il vient de dire avec l'ombre d'une grimace.
Il hésite sur le dernier terme, car il n'est pas certain que sa tentative n'est pas tombée à l'eau et donc que son interlocuteur n'est pas vexé. Toutes origines confondues, Gregor est tout de même particulièrement difficile à lire.
— C'est un standard. Je ne l'ai pas inventé, rétorque le biochimiste, en vérité pas offensé mais franchement déconcerté.
— Oh. Eh bien… il est quand même rigolo, maintient celui qui l'escorte avec un haussement d'épaules, incapable de mieux pour se rattraper aux branches.
— Comment est-ce que tu représentes les molécules, toi ? le scientifique l'interroge alors.
Il n'arrive pas à contenir sa curiosité plus longtemps. Même depuis qu'il a eu confirmation que Ben avait bel et bien participé à la résistance de Mae au protocole Regent, il n'a posé aucune question supplémentaire. Il n'a pas non plus cherché à en découvrir plus sur la façon dont lui et d'autres parviennent à lui fournir des tissus qu'elle tolère, et à la maintenir alimentée. Bien que ça ne lui ait jamais été explicitement interdit, Greg a la certitude que ça finirait très mal pour lui s'il osait. Alors il laisse faire, et s'efforce d'opérer autour d'eux, en espérant que s'il lui manque une information cruciale pour arriver à ses fins, peut-être sauront-ils eux exploiter ses propres notes pour agir.
— Er… Pas ? répond maladroitement Ben.
Ce n'est peut-être pas recevable, mais il n'a pas mieux à offrir. La notion de schématisation est superflue, pour les Homiens. Ils comprennent les modèles lorsqu'ils les rencontrent, mais n'ont généralement aucune contrainte qui leur demande de s'astreindre à cet exercice de simplification eux-mêmes.
— Certes, lâche simplement son prisonnier pour la journée.
Il accepte qu'il n'aurait pas dû s'aventurer sur ce sujet et qu'il n'ira donc pas plus loin. Mettant de côté l'interruption, il se retourne à nouveau vers son tableau, sur lequel il est à peu près sûr de n'avoir strictement rien écrit d'utile. Il sait qu'éliminer des options est supposé être une forme de progrès, mais il a dû mal à s'en convaincre dans l'immédiat. C'est tout de suite beaucoup plus percutant quand l'éventail de choix est borné, ce qui n'est pas son cas. C'est comme si l'adolescente était atteinte de multiples afflictions contradictoires, et qu'il fallait qu'il arrive à trouver la combinaison de traitements qui saurait les adresser toutes à la fois.
— C'est quoi, cette liste ? reprend Ben avant que Gregor ait pu se reconcentrer tout à fait.
— Ses rapports de relevés. J'essaye de surveiller certains niveaux pour voir si je peux en tirer quelque chose, mais ça n'a aucun intérêt, puisque tu les maintiens tous au beau fixe, répond l'interrogé.
Il ne se formalise pas de cette nouvelle intervention intempestive. Il sent bien qu'il ne serait de toute façon pas beaucoup plus productif même si on le laissait tranquille. Et qui sait, sur un malentendu, peut-être qu'il trouvera l'inspiration dans une discussion parallèle.
— Je fais quoi ?! le mécano s'étonne à son tour, ouvrant de grands yeux.
Bertram se tourne mais sans lui faire tout à fait face, simplement afin de pouvoir observer son expression. Ce n'est pas d'une grande aide, puisqu'il y a toujours un vernis de candeur sur ses traits, qui rend son assortiment d'incompréhension, concentration, et enthousiasme pur difficile à déchiffrer. À la façon dont il a posé sa question, le scientifique décide néanmoins de présumer que son gardien n'est effectivement pas au point sur cet aspect de son intervention auprès de leur patiente.
— Quand tu t'occupes de son alimentation, peu importe comment tu fais ça, tu lui apportes toujours précisément les nutriments dont elle a besoin pour fonctionner. C'est ce qu'il lui faut, puisque je ne pense pas qu'elle soit en mesure de rejeter quoi que ce soit. Je ne peux pas en être sûr encore, parce qu'elle ne peut rien mettre dans sa bouche pour d'autres raisons, mais je suis à peu près certain que si elle pouvait manger elle serait violemment malade à cause de l'excès de… eh bien, un peu tout et n'importe quoi, en fait. Ton dosage est tout bonnement parfait. Ce qui est d'autant plus impressionnant de la part de quelqu'un qui ne sait même pas comment dessiner une molécule…
Greg décide d'exposer à son interlocuteur le peu qu'il comprend de ce qui se passe lorsqu'il joue essentiellement le rôle d'intraveineuse pour la jeune fille, aussi absurde ça puisse paraître de devoir le faire, puisque c'est justement lui qui s'en charge. Il a un peu l'impression d'essayer d'expliquer la Gravité à Isaac Newton.
— Hm. Ce que tu es en train de dire, c'est que tu pourrais me remplacer, Ben rebondit de manière inattendue, plus intéressé par les implications de la description de ses actions que leur description en elle-même.
Autant d'aigreur ça puisse générer chez un scientifique classique, il n'a pas besoin de comprendre ce qu'il fait pour le faire. Ce que d'autres appellent la science tombe tout bonnement sous le sens, pour lui. Il n'y a pas de terminologie, de diagrammes, ni de schémas ou de modèles, juste la vérité du fonctionnement des choses. Ça fait de lui un assez mauvais professeur, mais un excellent exécutant. Pour la théorie, il faut parler à Chuck ou Strauss ; lui, il est dans la pratique pure.
— Non. Je viens justement de te dire que je ne sais pas comment tu le fais ce que tu fais, le corrige Gregor.
Il fronce des sourcils perplexes. Comment est-ce que le mécanicien a-t-il pu en arriver à cette conclusion après avoir entendu son discours ?
— Tes relevés te permettent de connaître ses niveaux optimaux, donc, à partir d'un autre à un instant T, tu es capable d'anticiper ce qu'il lui manque pour les atteindre, non ? Tout ce dont tu as besoin, maintenant, c'est d'une méthode d'administration.
L'air le plus innocent du monde avec lequel il retrace les étapes de son raisonnement est rendu d'autant plus frustrant pour son interlocuteur par l'évidence du fait qu'il n'est absolument pas feint. Pendant qu'il se cogne la tête contre les murs du labyrinthe, Ben a une vue du dessus.
— Que je n'ai pas ! J'ai parlé d'inoculation ou de traitement chronique, mais même si c'était de bonnes idées viables, il y aurait toujours cette même pièce du puzzle qui me manque. Elle ne peut rien toucher, encore moins avaler, et ne parlons même pas d'injection. J'ai pensé à l'inhalation, mais c'est le même problème… Et quid des pertes entre l'absorption et la métabolisation ? Ça, je suis bien incapable de le modéliser à ce stade. En admettant que je puisse émuler ce que tu fais, ce qui me demanderait sans doute une compréhension du processus au-delà de ce qui vous êtes prêts à me laisser savoir, il faudrait que je puisse mesurer ce que tu lui transmets exactement, pour pouvoir le comparer à ce qu'elle assimile effectivement, s'exaspère le biologiste en face de lui, écartant les bras dans son impuissance.
Il n'est pas agacé par la facilité de Ben, mais par sa propre difficulté. Il n'est pas habitué à se traîner de cette façon sur quelque sujet que ce soit.
— Je ne pense pas que tu aurais besoin de comprendre ce que je fais pour faire tes relevés, lui propose alors le grand brun.
Il a une petite moue pendant qu'il se demande s'il enfreindrait les Accords en le laissant quantifier ce qu'il est capable de sécréter. Mais il ne pense pas. Tant qu'il surveille ce qu'il cherche exactement dans ses prélèvements, il ne devrait pas y avoir de problème. Non pas qu'il pourrait même trouver quoi que ce soit d'anormal là-dedans. Ce n'est pas leur nature qui fait accepter à sa patiente les composés qu'il lui transmet, mais bel et bien le mode de diffusion qu'il utilise. Si Bertram devait se pencher là-dessus, oui, ils auraient plus de souci à se faire. Mais ça, il peut l'en empêcher assez facilement.
— Oh, est la seule réaction dont Gregor est capable, encore trop agité de sa dernière tirade.
Il n'a pourtant pas vraiment haussé le ton, notamment parce que ce n'est pas après Ben qu'il en avait mais lui-même, mais aussi parce qu'il ne reflète que rarement son énervement à sa juste hauteur. Sa tendance à la maîtrise de soi, même couplée au caractère encourageant de la remarque de son gardien, n'est cependant en l'occurrence pas suffisante pour doucher entièrement son insatisfaction de ses avancées, ou plutôt leur absence. Il s'efforce de se redonner une contenance en rajustant ses lunettes, son geste barrière de prédilection.
— Si je te laisse prendre les mesures que tu as besoin de prendre pendant mes sessions avec Maena, est-ce que tu pourrais commencer à travailler sur un empaquetage de ce que je lui donne ? Pour le moment où ses sens seront sous contrôle, s'enquiert le mécano, toujours assis sur le bureau.
— Pourquoi ? Tant que ce n'est pas sous contrôle, justement, ça ne va être d'aucune utilité, objecte Gregor un peu plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu.
— Disons que je suis peut-être sur un truc de mon côté, lui annonce simplement Ben, prudent dans ce qu'il laisse transparaître.
Il est tout aussi peu désireux de lui donner de faux espoirs que de lui révéler quoi que ce soit sur ce qu'il envisage depuis que Maena l'a supplié de reprendre là où Kayle s'était arrêté. Même sans avoir pu avoir accès à Kayle, il a réfléchi au problème de son côté. Il est moins frileux qu'il ne l'était au moment où l'existence de cette avenue lui a échappée, devant la jeune fille, mais ça reste loin d'être un chemin sur lequel il s'engagerait en toute confiance pour autant. Alors, il garde ses cartes proches de sa veste.
— Alors… Oui. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas bifurquer dans mon axe de recherche, accepte le scientifique.
Il doit faire un petit effort pour ne pas chercher à en savoir plus, mais il est compensé par le fait qu'il n'y ait pas de branche d'investigation inintéressante, dans cette histoire.
— Cool ! conclut le grand brun en se levant enfin de son perchoir.
Celui dont il est supposé surveiller tous les faits et gestes le regarde quitter la pièce sans rien dire, trop interloqué pour le retenir. Avec n'importe qui d'autre, il aurait pensé que, malgré la spontanéité de ses interventions, il n'avait engagé la conversation que dans ce but précis. Mais Ben est bien trop honnête pour avoir besoin d'un tel stratagème. Il ne l'a jamais vu hésiter à poser quelque question que ce soit à qui que ce soit, et pourtant il l'a entendu en demander des vertes et des pas mûres à un peu tout le monde, pendant qu'ils cherchaient encore à réveiller Maena aussi bien qu'après. Il a été témoin d'échanges entre Kayle et lui d'un surréalisme à donner le tournis. Il s'est même demandé à plusieurs reprises s'il n'était pas en train de faire un AVC, tant ils ne faisaient pas sens ni l'un ni l'autre. Mais alors pourquoi être resté à ses basques jusqu'ici, alors que ça le barbait clairement, et le quitter à peine sa coopération obtenue ? Qu'est-ce qu'il va faire, maintenant ? Le scientifique a la désagréable impression d'avoir malgré lui mis en marche une série d'événements funestes. Il a plutôt l'habitude de le faire en connaissance de cause, et cette nouvelle sensation de perte du contrôle de la situation ne lui plaît pas.
Commentaires
Enregistrer un commentaire
Alors ? Ça vous a plu ?