2x11 - Sables mouvants (4/18) - Méritocratie
Ce matin, Fred est arrivée un peu plus tard que d'habitude au commissariat. Elle est sortie, hier soir. Elle avait grandement besoin de se vider la tête, non pas des deux crimes tordus sur lesquels ils enquêtent toujours avec son nouveau partenaire, mais plutôt de la lecture que cette investigation leur impose. Dire que la bibliographie de Ginnifer Galwater est fleurie serait en-dessous de la vérité. Pour s'être trouvée dans la maison de l'auteur, ayant voulu s'y rendre afin de mieux resituer la scène de son meurtre qu'à travers de simples clichés, l'inspectrice est d'autant plus déboussolée par le vocabulaire employé dans ses livres. Disons qu'elle y a plutôt observé de la dentelle épaisse que fine… Et avoir en tête l'image du cadavre de cette femme pendant qu'elle se pousse à déchiffrer ses scènes les plus graphiques n'est pas d'une grande aide.
— Tu sais, j'ai entendu un truc marrant à propos de toi, hier soir, elle décide d'engager la conversation avec Randers.
Elle a tout juste pris le temps d'achever de sortir du brouillard et se replonger dans ce qu'elle était en train de faire la veille, et elle a déjà besoin d'une distraction.
— J'en doute, répond Patrick sans se détacher de ses propres recherches.
En ce qui le concerne, il est occupé à tracer des liens entre divers éléments étalés sous ses yeux. Et la tâche est tellement minutieuse qu'il va en falloir plus qu'une vague provocation de la part de sa jeune collègue pour détourner son attention.
— Tu es allé voir O'Michaels, Lundi, déclare simplement Insley, sans intonation interrogative.
C'est fou ce qu'on peut apprendre en traînant avec des collègues. Enfin, disons surtout en entendant des bribes de conversations par hasard parce qu'on se trouve dans le même bar. Mais ça compte. L'info reste bonne.
— Ouais. Et ? confirme Patrick, toujours aussi laconique.
Il relève brièvement les yeux même si pas le menton encore, juste pour la défier du regard de trouver une objection à sa décision. Ce ne serait pourtant pas difficile. Et parmi toutes celles qui existent, la plupart sont tout à fait légitimes. Il n'est en revanche pas certain d'apprécier de les recevoir de sa part, comme de la part de beaucoup de monde d'ailleurs. Il s'en est suffisamment voulu pendant qu'il était en train de faire ce choix, au moment de le mettre à exécution, et après l'avoir fait. Il n'a donc pas besoin que quelqu'un d'autre lui fasse la morale, et surtout pas une bleue qui le connaît depuis une dizaine de jours à peine, aussi maligne puisse-t-elle être parfois.
— De un, je me demande ce qui t'a possédé de faire ça, et de deux : pourquoi tu ne m'as rien dit ?
Heureusement, Fred part dans une autre direction que celle du blâme de l'action en elle-même. Peut-être son coéquipier aurait-il dû s'attendre à ce qu'elle ramène ça à elle, mais elle est tout aussi moqueuse qu'égocentrique, alors les deux hypothèses étaient tout aussi vraisemblables l'une que l'autre.
Randers pose son stylet et se redresse dans son siège. Cette remarque-là, il est prêt à l'entendre. Elle aura donc droit à une vraie réponse au lieu d'une répartie cinglante pour l'envoyer sur les roses :
— Il était doué pour trouver des criminels, alors je me suis dit que peut-être il avait des tuyaux qu'il n'aurait pas mis dans ses aveux directs, il s'explique vaguement.
Ça ne couvre que la première question posée, mais il se dit que c'est la plus importante.
— Et alors ? Il en avait ? le presse sa jeune collègue.
— Il m'a donné quelques pistes, mais c'est encore en cours d'analyse, il reste évasif, pas en mesure de lui offrir plus hélas.
Et ce n'est cette fois pas parce qu'il a quoi que ce soit à cacher, c'est tout bonnement qu'il n'a en effet aucune information à partager encore. Malgré la certitude du tueur en série sur l'identité de celle qu'ils pourchassent, ses indications pour la retrouver n'ont pas été limpides.
— Combien de temps ça peut prendre d'analyser un tuyau ? objecte Fred, pas convaincue par cette réponse faiblarde.
Randers n'a cependant aucun mal à doucher le reproche dans cette question :
— Le temps qu'il faut. Surtout quand on est à l'abri de rien avec celui qui l'a fourni.
— De ce que j'ai compris, t'es un peu sous sa protection, non ? se permet Insley, levant un sourcil presque sarcastique.
— C'est la balle que j'ai prise dans l'épaule, qui te fait dire ça ? il lui renvoie sans la moindre hésitation.
Il n'accepte pas cette allusion, et ce qu'il n'accepte surtout pas, c'est à quel point elle est vraie. Officiellement comme officieusement, Kayle est venu vers lui spécifiquement parce qu'il pensait pouvoir lui faire entendre son message. Et il a tenté de le sauver après l'avoir accidentellement blessé. Puis, une fois arrêté, la première comme la seconde fois, il n'a jamais démontré moins que du respect pour lui. Ça l'écœure. Ce doit être comme ça que se sente les starlettes avec un harceleur.
— S'il est si dangereux qu'on le dit, il aurait pu te tuer, ose insister sa jeune équipière.
Malheureusement, son effronterie ne va pas en diminuant avec le temps. Le thérapeute qu'elle voit, recommandé par Iz, est compétent mais ne peut pas faire de miracle pour autant.
— Écoute, je m'en fous si le gars à un genre d'engouement bizarre pour moi. Je ne lui fais juste pas confiance, d'accord ? s'agace Patrick, haussant légèrement le ton.
Fred a un mouvement de recul, mais pas pour les raisons que son interlocuteur pourrait croire. Elle est simplement soudain frappée d'à quel point ces mots ressemblent à ceux qu'elle utilise parfois pour décrire sa relation avec son frère. Son frère. Elle ne sait même pas à quel moment elle s'est habituée à cette idée. Est-ce qu'elle s'y est résignée, à défaut de pouvoir prouver le contraire ou même par instinct pessimiste ? Ou bien est-ce qu'elle s'est laissée convaincre, par le raisonnement de parcimonie selon lequel l'explication la plus simple a la plus haute probabilité d'être la bonne ? Ou bien encore est-ce que c'est justement du contraire qu'elle essaye de se persuader depuis le début, alors que quelque chose au fond d'elle lui souffle que leur lien de parenté est bel et bien réel ?
— Est-ce que je peux au moins savoir ce qu'il a dit ? elle s'enquiert un peu plus doucement.
Ce n'est pas le moment de se laisser distraire par ses histoires personnelles. Ça ne l'est jamais, en fait. Même si, en l'occurrence, malgré leurs difficultés de communication à tous les deux, ça lui a peut-être permis de mieux se mettre à la place de son partenaire, pour une fois.
— J'ai passé l'info à Jones ; elle est dessus, lui apprend Randers de manière expéditive.
Il est peu désireux de repenser en détails à son entrevue avec le psychopathe. Tout relater à Iz a déjà été suffisamment difficile. Mais il sait que c'est la bonne personne. Elle l'a suivi après qu'il s'est fait tirer dessus. Et elle connaît Kayle et ce dont il est capable. Mince, elle a réussi à se mettre dans sa tête alors que c'est littéralement un extraterrestre !
— Pas cool, proteste gaminement Insley.
Elle se sent tout à coup d'autant plus tenue à l'écart que lorsqu'elle a initié la conversation. Qu'il ne lui dise pas tout ce qu'il fait est une chose : peut-être que rien n'était ressorti de son entreprise et qu'il n'avait donc pas jugé pertinent de lui en parler. Elle pourrait comprendre. Il y a des hypothèses dont elle ne lui a pas encore fait part parce qu'elle n'a pas encore de quoi les soutenir. Mais ce sont des avenues qu'elle considère seule. Qu'il ait choisi de partager sa ligne d'investigation avec quelqu'un d'autre qu'elle, même avant qu'elle aboutisse, la vexe. Ils sont supposés être une équipe, non ? Et il a plus l'habitude qu'elle de bosser en tandem, alors il n'a pas vraiment d'excuse.
— On progresse de notre côté, non ? Qu'est-ce qu'il te faut de plus ? il rétorque.
Il comprend son sentiment, mais il espère aussi pouvoir lui faire prendre du recul tout de même. Ils ont pu prendre quelques actions préventives vis-à-vis de potentielles victimes, même avec un dénominateur commun si peu discriminant entre les deux premières. Et les analyses des scènes de crimes et les autopsies ont dégagé plusieurs caractéristiques du tueur, qui doit faire autour d'1m65, ne pas être d'une très grande force, et est vraisemblablement droitier. Là encore rien qui permette d'isoler une seule personne, mais c'est un début.
— Si jamais j'aurais pu m'abstenir de lire tous ces foutus romans à l'eau de… je ne sais même pas quoi, d'ailleurs – tu vas me le payer cher, Fred le met en garde, à moitié raisonnable seulement.
— Hey, je les ai lus comme toi, d'accord ? il proteste immédiatement, un index levé, refusant que son propre sacrifice dans cette histoire soit oublié.
— Sérieux ? T'as déjà fini ? elle déduit de ses mots, surprise.
— Il faut croire que je suis un meilleur lecteur que j'en ai l'air, il grogne simplement.
C'est bien parce qu'elle est indéniablement candide qu'il arrive à ne pas se laisser atteindre par cette insulte à peine voilée. Et aussi parce que, la vérité, c'est qu'il s'est empressé de terminer sa pile de lecture. En temps normal, il n'est effectivement pas si prolifique. Il voulait juste en finir au plus vite. Il n'est pas exactement prude, mais il a vraiment du mal à croire que qui que ce soit trouve les romans de ce type excitants. Il s'est senti mal à l'aise de bout en bout de sa lecture, et parfois même dégoûté sur certains passages à son sens frôlant le malsain. Il essaye de ne pas juger, et accepte que chacun ait ses propres affinités et sensibilités ; tant que ça n'affecte que nous et éventuellement un tiers parti consentant voire plusieurs, on fait bien ce qu'on veut. Mais quand même, il y a des gens qui ont franchement des fétiches étranges. Et beaucoup, d'après le vaste lectorat de feu Mrs. Galwater.
— En attendant, j'ai peut-être un truc. Et je partage, moi, Insley choisit alors d'annoncer, avec une pointe d'effronterie tout de même.
D'un geste ample, elle fait glisser un document de son bureau vers celui de Patrick. Il y jette un bref coup d'œil, pour découvrir qu'il s'agit d'un texte plutôt long, et sans être écrit très gros, en plus.
— Tu me fais un résumé ? il tente.
— C'est un manifeste d'un courant Alternatif extrémiste. Je soupçonnais qu'il existait, mais ma recherche n'a porté ses fruits que cette nuit, elle décrit ce qu'elle vient de lui transmettre, tout en justifiant pourquoi elle ne le lui montre que maintenant.
— Et ? il l'incite à poursuivre, pas beaucoup plus avancé par ces informations.
— Tu sais qu'on essaye de retrouver tous les artistes de la ville pour leur proposer notre protection ? elle lui demande, cherchant visiblement à remettre du contexte autour de l'explication qu'elle s'apprête à donner.
— On fait que ça depuis trois jours entre deux pages de…
Il ne finit pas sa phrase, tout aussi en mal de mots que sa partenaire pour décrire l'œuvre de la dernière victime en date de la personne qu'ils recherchent.
— D'accord, eh bah, quand on a commencé à établir notre liste, je me suis fait la remarque d'à quel point il est rare pour une personne d'être artiste, Fred partage le début du cheminement de pensées qui l'a amenée à aujourd'hui.
— Il y a des centaines de personnes sur cette liste, se permet de souligner Randers, perdu.
— Non, je veux dire juste artiste, comme occupation principale. Combien de gens tu connais qui ne font que de l'art toute la journée, et rien d'autre à côté ? elle corrige sa méprise en précisant son propos.
— Je ne connais pas de gens qui font de l'art tout court, il répond avec une grimace.
Il est bien incapable de faire la distinction qu'elle semble faire dans un groupe d'individus pour lui opaque. Par chance, s'il est ignorant du sujet, elle détient une certaine expertise :
— Eh bien, je peux te dire que je suis abonnée au flux de plusieurs grapheurs sur le Réseau, certains pour leur talent et d'autres leurs acrobaties, et je te le dis tout de suite, ils ont tous un job en dehors de ça.
Elle pourrait le charrier sur l'étroitesse de ses horizons, mais pas dans l'immédiat. Peut-être plus tard.
— Continue…
Il sent qu'elle a pris note de sa rustrerie, mais il reste attentif, sentant qu'elle s'approche d'une conclusion intéressante.
— Nos deux victimes n'avaient aucune autre activité en dehors de leur art. Et il y a moins de 15 personnes à Chicago dans ce cas. En les incluant, Fred en arrive enfin à la chute de son raisonnement, qui ne déçoit pas son partenaire.
— D'accord. C'est la douzaine que tu as voulu pousser en haut de la liste. Je me souviens avoir été d'accord avec ça sur la base de la similarité du profil. Mais quel est le rapport avec ton truc Alternatif ?
Patrick raccroche certains morceaux mais pas encore tous. Au moment où elle a suggéré de considérer certains artistes comme à surveiller en priorité car plus à risque d'être visés par Cluedo, son argumentaire n'avait pas été aussi précis. Elle avait présenté les personnes concernées comme très absorbées par leur art, à un degré proche de l'obnubilation partagée par Caleb et Ginnifer, et pour certains avec une popularité tout aussi étendue. Ça avait suffi à convaincre Randers. Elle n'avait en revanche pas mentionné le caractère anecdotique de l'exclusivité de leur pratique. Ce qu'il lui reste à comprendre maintenant, c'est comment ça s'emboîte avec ce qu'elle pense avoir trouvé comme piste.
— C'est un plaidoyer contre ceux qui abuseraient du système Solidaritaire. Les gens qui n'apporteraient supposément rien d'objectivement utile à la société tout en bénéficiant de tous les avantages citoyens que d'autres se donnent du mal pour apporter, type nourriture, logement, éducation, soins médicaux, infrastructure, …
Ce rapide résumé du contenu du document permet à Randers d'enfin de comprendre le lien qui pourrait être fait avec les deux meurtres sur lesquels ils enquêtent. Et ça collerait à la description faite de "Betty" par Kayle. Il a bien dit qu'elle s'en prendrait aux dilettantes.
— Tu penses que notre Cluedo en est l'auteur ? il propose sans grande conviction.
Ce serait franchement trop facile, et il n'a jamais entendu aucun collègue avoir ce genre de chance dans ses recherches. Et puis, aussi enterré soit-il, un manifeste ne faisant ne serait-ce qu'allusion à l'incitation au meurtre aurait été repéré par le service des renseignements. Ils sont souvent plus paranoïaques que nécessaire, mais les quelques résultats qu'ils obtiennent parfois en valent la peine.
— Très peu probable. C'est énervé, mais pas à ce point. En revanche, c'est pas impossible qu'il soit l'un des illuminés qui partagent cette idéologie. Et maintenant que j'ai réussi à remonter à la source, je pensais essayer de retrouver tous ceux qui seraient venus y boire, voir s'il n'y en a pas quelques-uns au comportement un peu plus suspect que les autres, je sais pas.
Fred est du même avis que son coéquipier, et lui expose donc la direction qu'elle pensait prendre à ce stade. Elle pourrait très bien continuer à creuser toute seule de son côté. Mais d'une part, ce serait une perte de temps, ou en tous cas une perte d'un gain de temps, et d'autre part, elle a seulement l'impression d'être sur la bonne voie, elle n'en a pas encore la certitude. Et si elle fait erreur, pour le coup, elle aura vraiment perdu un temps précieux à poursuivre cet axe de recherche. Elle ne se l'est pas encore avoué, et préfère penser qu'elle remplit simplement son devoir de partenaire en partageant ce qu'elle fait, mais elle a un peu besoin de la validation d'un œil extérieur tout de même.
— Bonne idée. C'est du super boulot, Insley, Randers ne peut que répondre à cette annonce bien construite, sans savoir à quel point c'est exactement ce qu'il fallait qu'il dise.
— Vraiment ? Fred s'étonne malgré elle.
Elle est surprise qu'il ne cherche pas à percer plus de trous dans son hypothèse.
— Quoi ? Tu ne sais pas prendre un compliment ? il la taquine alors.
Il n'est pas capable d'aller au-delà d'un éloge sincère. Il ne mord jamais à l'appât d'une chasse aux louanges.
— Manque d'habitude, je suppose, elle réplique sur le même ton railleur, son insécurité passagère déjà toute oubliée.
— Dis-moi plutôt en quoi je peux te filer un coup de main, au lieu de chercher à te faire plaindre, il renvoie du tac au tac.
Le badinage est après tout l'une de leurs méthodes de communication les plus courantes et étonnamment aussi l'une des plus efficaces.
La raison pour laquelle il n'a pas plus sapé la théorie de Fred, ce n'est pas simplement parce qu'elle tient tout à fait debout, c'est aussi parce qu'à l'entendre, il a la même impression qu'elle. Sauf que lorsqu'il a ce type d'impression, ce n'est pas juste son instinct policier qui s'exprime, c'est aussi une part d'expérience. Il y a hélas de nombreuses raisons de vouloir tuer quelqu'un : jalousie, colère, peur. Usuellement des émotions chaudes. Pour vouloir tuer plusieurs personnes en plusieurs fois, en revanche, la motivation est souvent bien plus froide. Il faut déjà que la vie vous ait maltraité et endommagé au-delà de tout remède, et ensuite une sorte de logique viciée s'en mêle. Et bien peu de choses crient plus raisonnement branlant qu'un manifeste. Pour lui, ils sont sur la bonne voie.
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