2x11 - Sables mouvants (2/18) - Cyrano
Strauss descend tranquillement les escaliers qui mènent au rez-de-chaussée de la maison dans laquelle lui et le reste de son trio habitent. En ce moment, ils hébergent aussi Chad, et Chuck y pose également ses valises proverbiales lorsqu'il passe par Chicago. Le grand brun en costume n'a pas besoin de se préparer, ni même de se réveiller, mais ça lui semble être une heure raisonnable pour pointer le nez dehors sans éveiller les soupçons. Tout charmants qu'ils soient, leurs voisins sont assez regardants à ce qui se déroule dans leur quartier. C'était d'ailleurs l'un des attraits de cette adresse lorsqu'ils l'ont investie. Ça n'a malheureusement pas empêché Kayle de venir commettre l'un de ses meurtres à deux pas de chez eux, mais qui sait ce dont il aurait été capable pour leur attirer leur attention dans un coin un peu moins vigilant de la ville.
Lorsqu'il atteint le salon, Strauss avise Andy, assise en tailleur près de la table basse. Elle a ouvert plusieurs sujets devant elle, mais son attention est néanmoins présentement tournée vers le jardin, ou tout du moins la porte de derrière, qui y mène. Il a été surpris de constater que, plus sa propre humeur s'est améliorée la semaine passée, avec la régularisation de ses visites chez les Quanto, plus l'humeur de sa Protectrice a semblé se détériorer. Il pourrait penser que c'est lié, mais estimerait vraiment étrange que ce soit cette décision qui représente la dernière goutte d'eau dans le vase de la fausse blonde, après toutes les prises de risques qu'elle a tolérées jusqu'ici. Il y a forcément autre chose qui la dérange. Et il a aujourd'hui le temps et la motivation de lui en parler.
— Tu as l'air tendue, il se permet comme commentaire, attirant son attention sur lui.
— Je ne le suis pas, elle le détrompe d'un ton froid.
Paradoxalement et sans qu'elle s'en rende compte, la forme de cette tentative de démenti de sa part confirme la description qui vient d'être faite d'elle. Ou en tous cas, ce serait le cas pour un indigène de cette planète. Il lui accorde donc la légitimité de sa réponse, bien que sans renier sa propre remarque pour autant :
— Sans surprise. Tu affiches rarement l'expression que ton humeur devrait te dicter. Mais c'est tout de même nouveau pour toi. Qu'est-ce qui se passe ?
— Tu ne devrais pas déjà être chez les Quanto, à cette heure-ci ? elle lui lance alors.
L'accusation est sans aucun fondement, puisqu'il ne se présente jamais là-bas à des horaires qui pourraient interférer avec d'autres activités. Et en ce moment-même, Ben est sans doute en train de s'assurer que Mae ne manque de rien, et ensuite Greg fera quelques examens de routine et peut-être quelques nouveaux. L'adolescente ne va par conséquent pas être libre avant au moins une heure, et pas disposée pour échanger avant deux. Et Andy est tout à fait au courant de tout ça, d'où l'absurdité de son interrogation.
— Je suis étonné que tu m'y encourages, choisit de répondre Strauss.
Peu désireux d'aggraver l'humeur de son interlocutrice, il ne relève l'incohérence de la question que de manière indirecte. Il est assez clair qu'Andy cherche à se débarrasser de lui. Pour quelle autre raison évoquerait-elle qu'il doive être dans un endroit où elle préférerait qu'il n'aille pas, à une heure où elle sait qu'il n'y va jamais ? Il n'est pas rare qu'elle n'ait aucune envie de parler, mais elle est usuellement beaucoup plus abrupte dans sa façon de couper court à une conversation. Il se dit cependant que lui en faire la remarque n'arrangerait rien.
— Là-bas ou ailleurs… Tant que tu n'es pas ici à t'enquérir de mon état d'esprit, elle se reprend avec exaspération.
Au moins, elle se montre un peu plus honnête dans ses intentions.
— C'est presque incroyable qu'avec tout le temps que tu as passé avec Uriel, sans doute l'individu le plus poli à des kilomètres à la ronde, tu n'aies toujours adopté strictement aucune habitude de civilité, lui fait remarquer son cadet en secouant la tête, amusé.
Il reste décidément démuni devant l'apparente incapacité de ceux qui partagent ce même profil de Protecteur à se camoufler derrière certaines attitudes humaines pourtant élémentaires. Il n'a pas fallu longtemps à Ben pour relever la façon dont son comportement littéralement extraterrestre pouvait dérouter les autochtones, et ainsi s'appliquer à imiter aussi bien les mimiques que les intonations ou même les tournures de phrases observées autour de lui. Le refus de ses soins par Jena l'a particulièrement marqué, et il est d'autant plus attentif à la façon dont sa présence est perçue depuis. Chad et Andy, en revanche, restent particulièrement réfractaires aux us et coutumes de bienséance locaux. Et si le plus âgé a encore l'excuse de peu fréquenter la population native, ce n'est pas le cas de sa collègue. Pas depuis plusieurs mois.
— Tu en sais un rayon sur les Humains… elle remarque alors, comme si elle s'en faisait l'observation pour la première fois.
— Pas autant que je le souhaiterais, répond Strauss en toute sincérité.
Malgré son accès privilégié à des personnes au courant de ses origines, dont ne bénéficient pas tous ses congénères aux aspirations similaires, il se sait débutant dans son rôle. Les Humains ont le concept de choc culturel, mais ils sont encore loin de pouvoir s'imaginer le gouffre qui séparent leurs deux formes de vie. Les Homiens semblent bien donner le change, oui, et pourtant, il n'est pas convaincu que l'un d'entre eux ait déjà eu une compréhension complète des habitants de cette planète.
— Uriel m'a demandé de lui faire découvrir un de mes passe-temps, Andy lui soumet finalement les raisons de son humeur perplexe.
— Et ? il l'incite à poursuivre, puisqu'il ne comprend pas son problème de prime abord.
— Je n'en ai pas, elle souligne, sur le ton de l'évidence.
— Alors dis-lui.
Il reste candide dans ses réponses. Il ne saisit toujours pas ce qui la dérange dans sa situation. Il n'est pas condescendant, et conserve même au contraire un ton posé, parce qu'il est flatté qu'elle lui demande conseil. C'est lui qui a engagé la conversation en premier lieu, certes, mais elle aurait pu se contenter de l'envoyer balader au lieu de lui faire part de ses tracas. Ça lui fait plaisir que son expertise, quelle qu'en soit l'ampleur, ait de la valeur pour d'autres.
— Je l'ai fait. Il ne me croit pas, énonce Andy avec consternation.
Comment est-ce qu'il ne peut pas couler de source pour son interlocuteur que l'honnêteté a forcément été sa première tactique ? Aucun d'entre eux n'apprécie de mentir, alors ils évitent autant que possible d'avoir à en arriver là.
— Pourquoi pas ? s'étonne Strauss.
Il aurait en effet pensé qu'elle n'aurait aucun scrupule à dire la vérité à l'infirmier, mais ne se serait en revanche pas attendu à cette réaction de la part de ce dernier. Uriel est l'individu le plus ouvert qu'il lui a été donné de rencontrer. En dehors du fait qu'il est le genre de personne à amener des muffins pour tout le monde même alors qu'il n'a pas encore rencontré la moitié d'une assemblée, il a tout de suite fait confiance à Andy, alors qu'il ne savait rien d'elle – ni d'où elle venait, ni qui elle était. Sa seule référence lors de leur premier échange a été qu'elle venait rendre visite à son colocataire sur son lieu de travail, et le colocataire en question, il ne le connaissait pas depuis plus de deux semaines. Par la suite, il n'en a que difficilement appris plus sur elle, et n'a pourtant jamais cessé de lui accorder son acceptation. Même après son départ sans dire au revoir pendant un mois. Et même après avoir eu toutes les raisons de la croire mêlée à l'enlèvement d'une des élèves de son lycée. Qu'elle n'ait pas de passe-temps particulier paraît une drôle de vérité à remettre en doute après tout ce qu'il a laissé passer sans broncher.
— Parce qu'il se doute bien que je m'occupe quand je ne suis pas avec lui. Sauf que je peux difficilement lui présenter ce que je fais de mieux, explique Andy avec une pointe d'exaspération.
Elle se demande encore pourquoi le Diplomate n'a pas été capable d'en arriver à cette déduction de lui-même. Cependant, malgré l'assistanat qu'elle estime lui avoir apporté dans cette conversation, elle ne juge tout de même pas pertinent de lister les cordes à son arc. C'est une combattante redoutable, une traqueuse de qualité, et autant ne pas chercher d'adjectif pour décrire ses talents d'influenceuse. Elle excelle dans tout ce dont elle a besoin pour exercer son rôle, voilà tout. Mais rien de tout ça n'est socialement ni même seulement humainement acceptable.
— Hm. C'est transposable, lui propose Strauss.
Le nœud du problème lui apparaissant enfin clairement, il prend appui à la rampe d'escalier de l'épaule, songeur.
— Comment ça ?
— La plupart de tes compétences peuvent être mises en adéquation avec celles nécessaires à la pratique d'un sport. Le plus difficile va être de te contenir, il élabore son idée, devenant à son tour perplexe qu'elle n'y ait pas songé d'elle-même.
Autant elle ne s'intéresse que peu à la culture locale, autant la dissimulation est tout de même l'un de ses champs d'action. C'est elle qui s'est assurée qu'ils puissent tous fréquenter Walter Payton sans soulever de questions sans réponse. Elle a su quoi dire le jour de la prise d'otage pour alerter les autorités sans éveiller les soupçons quant à l'origine du tuyau. Et elle a corrigé Ben lorsqu'il a déclaré être un réparateur au lieu d'un mécanicien, le jour où elle a invité Uriel à déjeuner, justement pour le rassurer quant à leur normalité. Elle n'a peut-être pas la finesse d'avoir exactement les réactions et les comportements individuels les plus discrets, mais pour le reste, elle est censée maîtriser l'art de se fondre dans la masse. Il est étrange qu'elle sache le faire pour les autres sans se poser de question ou presque, et semble avoir plus de difficulté à appliquer ses méthodes à elle-même. Peut-être est-elle plus à l'aise avec l'improvisation que l'anticipation ? Ou peut-être qu'elle est perturbée de ne pas exercer ses compétences au strict service d'Home et ses intérêts.
— C'est-à-dire ? elle demande encore plus de détails, puisqu'elle ne voit toujours pas où il veut en venir.
— Retenir tes coups si tu veux lui apprendre un art martial, éviter de sauter de toit en toit si tu lui présentes le parkour, et ne pas enchaîner les scores parfaits si tu l'emmènes au tir, quel que soit le projectile que tu choisisses. Juste à titre d'exemples, liste Strauss avec désinvolture.
Curieusement, il a été confronté au concept d'activité physique très rapidement après son arrivée sur la planète. Contrairement aux autres espèces terriennes, pour l'Humanité, dans certains contextes, les mouvements strictement nécessaires à la survie d'un individu ne sont pas suffisants pour le maintenir en bonne santé. D'après Chuck, il y a eu des époques où ils ont propagé ce défaut à leurs animaux domestiques, mais ça s'est arrangé avec la drastique diminution de leur nombre suite à la Grande Pandémie ; beaucoup sont retourné à un état au moins semi-sauvage, et le cheptel n'a été renouvelé qu'en très faible effectif, avec un rapport très différent à l'animal, comme en attestent Samael et Sing Sing.
— Toutes ces occupations sont dangereuses. Uriel est un soignant. Je ne peux pas lui faire faire des choses comme ça ; il va détester, proteste à moitié Andy.
Ce n'est pas la crédibilité des propositions qu'elle remet en question mais leur adaptation à celui qu'elle cherche à dissuader de sa bizarrerie. L'infirmier n'est pas loin d'avoir le même niveau d'aversion à la violence que Ben, et ce dernier ne s'est toujours pas remis d'avoir dû jouer les mercenaires.
— Comme tu détestes les balades, tu veux dire ? relève le grand brun avec espièglerie, ses lèvres dessinant un sourire en coin.
— Je ne vois pas en quoi c'est comparable, elle rétorque, incapable d'interpréter son ton joueur.
— Andy. Je ne peux pas dire que je comprends pourquoi tu apprécies la compagnie d'Uriel. Mais ce que je comprends encore moins, c'est pourquoi il apprécie la tienne. Autant que je puisse en juger, quoi que tu fasses, tu n'as pas de raison d'avoir peur qu'il te rejette, il précise sa remarque, mettant à bas son objection précédente selon laquelle confronter l'infirmier à une activité périlleuse ne serait pas judicieux.
Sans l'avoir jamais vue en action, Uriel doit déjà être convaincu de sa dangerosité. Il n'y a rien dans son attitude qui laisse présager qu'elle est rien de moins que radicale. Même en s'efforçant de rester dans la norme humaine, elle a d'excellents réflexes, une force surprenante, et une précision proche d'époustouflante. Si sa témérité le dérangeait, le trentagénaire aurait déjà pris ses distances.
— Qu'est-ce que tu en sais ? Tu es sur Terre depuis 7 mois, s'agace Andy.
Cette invalidation de ses angoisses ne lui plaît pas, et elle revient donc à des arguments illégitimes, comme en début de conversation.
— C'est toi qui m'as demandé mon opinion parce que j'en sais beaucoup sur les Humains, se permet de lui rappeler Strauss.
Il se doute bien que ça n'aura aucun impact, mais par principe, il juge bon de le dire.
— Je me suis trompée. Allez, file, tu as encore beaucoup à apprendre, elle achève de le chasser, effectivement imperméable à la logique et confirmant son engagement dans la voie de la mauvaise foi.
Elle doit décidément être déroutée par ce qui lui arrive pour préférer l'encourager à un comportement qu'elle ne voit d'habitude que d'un mauvais œil plutôt qu'accepter de continuer à discuter. Mais bien qu'amusé par son attitude paradoxale, Strauss se dit qu'elle n'a pas tort. Non seulement il a encore une vaste marge d'apprentissage sur son sujet d'étude, il est également possible qu'il fasse erreur en le cas présent. Même si rien ne l'a laissé présager jusqu'ici, Uriel pourrait tout à fait avoir un seuil de tolérance aux incongruités. Et est-ce bien raisonnable de vouloir prendre le risque de l'atteindre ? Sachant à quel point Andy se lamente justement du degré auquel ils sont actuellement empêtrés dans des affaires beaucoup trop humaines à son goût, il ne devrait peut-être pas l'inciter à elle-même participer à ce qu'elle considère comme un problème. Et ce peu importe combien ça l'arrange qu'elle semble prête à lui lâcher du lest dans ce département. Lorsque Ben a tenté de la mettre en garde, au début de son approche de l'infirmier, elle avait rejeté ses incitations à la prudence en clamant maîtriser la situation. Elle seule peut déterminer si cet état des choses a changé aujourd'hui, et ainsi agir en conséquence.
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