2x10 - Au ralenti (8/19) - Il n'y a pas de justice

Fred et Patrick ont passé la matinée à se familiariser avec le nouveau dossier que leur a apporté Iz, et à en relier le plus de points possibles avec celui qu'ils avaient déjà. Ni l'un ni l'autre des inspecteurs n'a osé s'attaquer à la bibliographie de l'auteur. Ils espèrent tous les deux ardemment trouver une autre connexion entre Ginnifer et Caleb avant d'avoir à en arriver là, qui leur épargnerait donc cette corvée. Hélas, plus ils en apprennent sur la quinquagénaire, plus leurs espoirs s'amenuisent. Mrs. Galwater sortait peu et dans aucun des quartiers que Maddox avait l'habitude de fréquenter. Ils n'avaient aucune possession similaire, n'ont jamais ne serait-ce que mangé dans le même restaurant. Deux étrangers choisis au hasard auraient plus de similitudes que ces deux individus pourtant a priori tués par la même personne. Et on ne peut même pas mettre ça sous le compte d'une volonté de discrétion de la part de l'assassin, puisqu'il aurait difficilement pu se faire plus remarquer qu'avec ce mode opératoire idiot qu'il a décidé d'utiliser.

— Tu as rencontré combien de tueurs en série dans ta carrière ? lâche soudain Fred, alors que Patrick se masse les tempes.

Il est au beau milieu de sa tentative d'analyse des relevés téléphoniques de leur nouvelle victime, et n'a plus vraiment les yeux en face des trous tant c'est fastidieux.

— Juste un. Mais j'ai participé à deux ou trois enquêtes fédérales, répond Randers machinalement.

Pour une fois qu'elle ne l'attaque pas et semble vouloir apprendre, loin de lui l'idée de l'envoyer bouler. Et sa conversation ne peut pas être moins intéressante que cette liste de trois personnes en succession aléatoire, dont un seul correspond à un individu et non pas un service.

— Pourquoi est-ce qu'il n'y avait pas de fédéraux sur l'affaire Eugène ? rebondit Insley.

Malgré ses efforts pour rester à l'écart des débats émoustillés sur le sujet, elle a tout de même fini par apprendre que son grand ami Denton était de la partie, ce qui n'était pas explicitement précisé dans le dossier. Elle sait cependant qu'il est de l'Intérieur, pas fédéral. À ce titre, il est supposé s'occuper de menaces au demi-continent dans son intégralité, pas envers ses habitants à titre individuel, là où ses collègues fédéraux s'intéressent justement aux crimes envers les individus, simplement au travers des frontières vestigiales d'états. Quelque chose cloche donc dans ce tableau.

— Parce que c'est pas eux qui ont chopé le dossier en premier. Ils ont accès à toutes les enquêtes en Amérique du Nord, et certaines à la frontière, mais c'est beaucoup d'infos à trier. À moins qu'ils soient spécifiquement appelés en renfort – ce qui n'était pas nécessaire dans notre cas puisqu'on a déjà Jones –, il faut qu'ils chopent le motif à travers les lignes d'états par eux-mêmes, pour pouvoir intervenir. Et ça n'a pas été le cas, explique Patrick.

En ce qui le concerne, il avait été bien content qu'on ne leur mette pas toute une équipe de costards dans les pattes. Il a déjà eu du mal à accepter la venue de Chuck, qui pourtant est arrivé tout seul et a d'entrée de jeu insisté pour les laisser mener la danse. À son expérience, les gens du FBI sont un peu moins dans une optique de coopération. La dernière chose dont ils avaient besoin sur cette affaire était une guerre de juridictions.

— Et comment le DHS s'est retrouvé impliqué ? enchaîne Fred.

Autant les réponses qu'elle reçoit jusqu'ici sont claires, autant elles appellent tout de même d'autres questions pour elle. La Brigade Cyber ne fonctionne pas du tout comme les Homicides. Ce sont plutôt ses anciens collègues qui font office de renforts à d'autres départements que l'inverse. Pire, s'ils tombent sur un réseau de trafic quelconque ou un meurtre pendant l'une de leurs enquêtes, ils passent le plus souvent la main à la division concernée. Même si ce n'était pas sa question initiale, elle est donc curieuse de comprendre comment ça se passe quand on appelle à l'aide au lieu d'être soi-même appelé à la rescousse.

— Certaines des premières victimes à D.C. étaient du gouvernement. Pas des Oligarques mais pas très loin. Alors, quand Liz a fait le lien, Denton a rappliqué.

Son aîné ne voit pas de raison de lui cacher les origines de la participation de l'agent. Il est effectivement exceptionnel que l'Intérieur se mêle d'enquêtes sans clairs impacts à grande échelle. Et pour toute sa prolificité, Kayle n'a réussi à sévir que dans une demi-douzaine d'États d'Amérique du Nord, ce qui à l'échelle globale du demi-continent reste assez peu. Suffisamment peu pour ne pas que ses ravages ne soient supposés avoir attiré l'attention du Département concerné, en tous cas.

— Dernière question : pourquoi est-ce que Jones bosse toute seule ?

Que la jeune inspectrice s'efforce d'elle-même de mettre un terme à la digression qu'elle a provoquée bien malgré elle impressionne son interlocuteur. Il hausse discrètement les sourcils mais se retient de tout commentaire à ce sujet ; quelque chose lui souffle que des félicitations auraient un effet adverse, sur Fred Insley.

— Parce qu'heureusement pour nous, il n'y a pas suffisamment de tarés pour justifier une équipe entière de profileurs dans chaque brigade des Homicides, répond simplement Randers.

— Ouais, mais vu le carnage, elle ne pouvait pas appeler à l'aide ?

Insley n'est qu'à moitié satisfaite de cette réponse. Elle n'a aucune raison de douter des compétences de la psycho-psychiatre, au contraire, mais elle se dit que son analyse serait forcément allée plus vite si toute une équipe avait travaillé dessus. Pour toutes ses difficultés à elle-même travailler en équipe, elle n'a pas encore rencontré de problème qui ne serait pas résolu plus en vite en mettant plus de monde dessus. Les joies de la jeunesse.

— Le truc, c'est qu'on peut difficilement demander à quelqu'un de venir tant qu'on n'a pas encore le motif, le lien entre les meurtres. Et dans le cas de Kayle O'Michaels, c'est ce qui nous a pris le plus longtemps à trouver. Une fois que c'était fait, on savait quoi chercher, et ça n'aurait pas servi à grand-chose d'appeler des renforts. D'autant qu'on en a eus quand même avec Chuck, achève de justifier son partenaire sans perdre patience.

Encore une fois, elle l'a tiré d'une tâche particulièrement rébarbative avec des questions pertinentes. Et quelque chose lui dit qu'elle ne l'a pas fait juste parce qu'elle s'ennuyait mais qu'elle a une idée derrière la tête. Il lui reste juste à l'évoquer. Après plusieurs heures de boulot, il ne dirait pas non à une ébauche de début de piste.

— D'accord. C'était très intéressant, tout ça, merci, mais ce que j'entends surtout, c'est qu'il y a eu genre 3 serial killers à Chicago ces 20 dernières années, résume justement Fred, en revenant à sa raison première d'avoir lancé cette conversation.

— Ces 20 dernières années ?! Mais quel âge tu me donnes ? s'offusque immédiatement l'inspecteur en face d'elle, vexé.

— Plus ou moins, peu importe. Ce que je veux dire, c'est qu'ils sont pas si fréquents.

Focalisée sur sa théorie, c'est le mieux qu'elle puisse faire pour se rattraper, c'est-à-dire pas grand-chose. Son équipier fulmine mais se contient.

— Il n'y a pas de règle, il déclare, pour tempérer ses ardeurs.

Il voit bien qu'elle veut en venir à l'incongruité de deux tueurs en série se déclarant à si peu de temps d'intervalle. Mais malgré leur proximité dans le temps certes inhabituelle pour un même endroit, ce n'est pas comme si les cinglés étaient coordonnés entre eux. Et quand bien même, en sachant d'où vient Kayle en vérité, il a du mal à vouloir le prendre en compte dans les statistiques. Dommages qu'il ne puisse pas offrir ce dernier contre-argument à sa collègue. Ou pas, d'ailleurs, parce que ça amènerait sans doute beaucoup d'autres questions de sa part.

— Quand même, que celui-ci pointe son nez juste avant qu'on attrape l'autre ? Je trouve ça louche.

La bouche tordue dans une moue songeuse, sa jeune coéquipière n'est pas si facilement dissuadée de son impression que peut-être un lien existe entre les deux affaires. Il voit heureusement dans son observation un point de faiblesse qu'il choisit d'exploiter :

— Mouais. Je ne pense pas qu'on puisse vraiment considérer qu'il y a eu un chevauchement entre les deux. Même si on n'avait techniquement pas encore coincé Eugène quand Cluedo s'est pointé, il était dormant ; s'il avait encore été en activité, il n'aurait pas laissé un autre prédateur sur son territoire… commente Randers.

Sur la fin, il parle presque plus pour lui-même sur la fin. Quant au surnom qu'il choisit pour le tueur qu'ils chassent à présent, ça lui a paru le plus évident qui puisse lui être donné compte tenu de son mode opératoire.

— Comment ça ? relève sa cadette.

Elle ne le suit pas, non pas à cause du sobriquet, qui coule plutôt de source, mais à cause de son étrange intonation sur sa dernière phrase. En fait, elle a du mal à comprendre son objection dans son ensemble. Qu'ils aient effectivement opéré en même temps à un moment donné ou non, les deux tueurs en série restent chronologiquement proches. Et c'est ça qui la chiffonne et lui fait penser que peut-être il y a anguille sous roche. Mais son intérêt est tout de même piqué par la façon dont son partenaire écarte aussi radicalement la possibilité que les deux meurtriers aient cohabité.

— Bah, quand il était en activité, Eugène avait… comme le monopôle, disons. Il était essentiellement le seul à tuer en ville. Et même quand il s'est terré, il a fallu un certain temps avant que ça reprenne, Patrick se voit bien obligé d'élaborer malgré lui.

Il déteste l'idée que l'intervention du psychopathe ait pendant un temps eu un impact presque positif, mais il s'était déjà rendu à l'évidence avec Sam, avant même de faire la rencontre du tueur. L'idée ne les avait déjà pas enchantés à l'époque.

— Tu ne le penses pas, s'offusque Fred, choquée qu'il ose établir un tel lien de cause à effet.

— Ah bon ? Je l'ai laissé vivre, à la fin, non ? il rétorque, plus en colère après lui-même que Kayle, à présent.

Il sait que, du point de vue de son interlocutrice, il s'est contenté de ne pas l'abattre au moment de l'arrêter, ce qui n'a rien de répréhensible. Mais il connaît, lui, la hauteur de son manquement à son devoir. Il a autorisé son retour. Il l'a laissé quitter la ville. Il l'a laissé gambader à travers bois pendant des jours. Il l'a laissé circuler les nuits pendant deux semaines. Il a accepté qu'il soit simplement mis derrière des barreaux qu'il sait très bien ne pas pouvoir le contenir au lieu d'être renvoyé dans l'éther d'où il n'aurait jamais dû être tiré.

— Parce qu'il s'est rendu, pas parce que tu penses qu'il fait du bon boulot, continue d'objecter sa jeune équipière.

Elle est décidément perturbée par ses conclusions tordues. Mais elle ne peut évidemment pas ne serait-ce que commencer à comprendre, sans certains éléments qu'il n'est pas près de partager avec elle.

— Ouais, t'as raison, il coupe alors court au débat.

Pour compenser le manque de conviction dans sa voix, il retourne à sa lecture des relevés téléphoniques qu'il a toujours sous les yeux. Fred ne se laisse cependant pas avoir si facilement et revient à la charge sans ménagement :

— Nan, regarde-moi. Pourquoi tu irais seulement vers une idée pareille ? Tu crois vraiment qu'Eugène aurait pu éviter nos deux victimes ? elle demande, directe.

Après un lourd soupir, Randers met à nouveau de côté la liste de numéros téléphoniques horodatés. Il improvise ensuite une réponse, qui prend bien malgré lui un peu des airs de discours :

— Quand il a commencé à monter son affaire, c'était un massacre. Comme tu l'as dit tout à l'heure : un carnage. Des meurtres horribles de tous les côtés, des scènes de crimes vomitives, une vraie boucherie. Et après un certain temps, comme il a avancé dans son plan, c'était beaucoup plus tranquille qu'avant qu'il débute, il n'y a pas d'autre façon de le décrire. La première chose qu'il a faite en arrivant en ville, c'est mettre le grappin sur les tous leaders de gangs violents et leurs hommes de mains. Je pense que tu as au moins une vague idée de la proportion des homicides liée aux gangs. Et ensuite, il a descendu l'échelle et s'est occupé de tous les énervés qui ne contrôlent pas suffisamment leurs pulsions. Ça me fait mal de le dire, mais on n'a pas vu que des familles éplorées. Je ne sais pas s'il aurait sauvé Caleb. Je ne sais pas. Mais vu qu'il est tombé sur le paletot de salauds qui n'étaient même pas sur notre radar, j'ai tristement envie de dire qu'il aurait sûrement sauvé Ginnifer, en revanche.

Il est habituellement beaucoup moins loquace, mais la colère qui bout à l'intérieur de lui lui fournit l'inspiration nécessaire pour mettre des mots sur les événements.

— T'es en train de me dire que le sureffectif était à cause de lui ?

Fred essaye de raccrocher les morceaux. Elle se souvient très bien être arrivée pendant une période creuse sans trop avoir su quoi en penser. Il faut dire aussi que son partenaire de l'époque n'était pas dans les meilleures dispositions pour lui expliquer quoi que ce soit, et elle n'est pas suffisamment sociable pour être allée chercher des réponses auprès de quelqu'un d'autre.

— Depuis quand le sureffectif est une mauvaise chose aux Homicides ? Ou même dans un commissariat de manière générale, Patrick corrige sa locution, emporté, à présent.

— Tu ne vas pas me faire dire que c'était grâce à lui, elle proteste fermement.

Elle voit sans mal où il a voulu en venir, mais elle refuse de l'accepter.

— Sinon qui ? il continue dans ses élucubrations, son humeur noircissant presque à vue d'œil.

— On ne fait pas régner l'ordre pas la terreur. Ça a peut-être paru marcher un temps, mais ça n'aurait pas pu durer, Insley tient bon, faisant enfin bon usage de son entêtement proche du légendaire.

— Ouais, tu dois avoir raison, il tente une seconde fois de la faire lâcher l'affaire, mais son ton manque toujours de conviction.

— J'ai surtout faim. Et toi aussi, vu les âneries que tu sors. Ça te dit, des sushis ? elle lui propose alors, comme un cheveu sur la soupe.

Elle voit bien qu'elle ne pourra rien tirer de plus de lui dans l'immédiat, alors elle change d'approche. Ce n'était pas son intention de le mettre dans un état pareil. Elle pensait avoir eu une bonne idée en étant suspicieuse de la proximité des deux tueurs. Comment est-ce qu'elle aurait pu prévoir que la simple mention de sa dernière arrestation enverrait Randers dans une telle spirale dépressive ? Il lui a pourtant semblé bien plus robuste que ça, jusqu'ici. Elle ne sait même pas à quel moment de la discussion sa rogne a pris un tournant pour le pire. C'est incompréhensible.

— J'ai l'air d'être un dauphin ? il rétorque à cette invitation, efficacement distrait du précédent sujet mais incapable de basculer d'humeur aussi facilement.

— Les dauphins ne mangent pas de riz, la jeune femme répond du tac au tac, bien qu'elle soit surprise par cet étrange parallèle.

Clairement, il n'est pas fan de la spécialité japonaise. Mais pourquoi ce besoin pour une telle comparaison ?

— T'es sûre de ça ? il insiste.

— Rhô, la ferme et viens déjeuner.

Elle laisse tomber. Levant les yeux au ciel, elle quitte sa chaise et attrape sa veste sur son dossier. Il est presque aussi exaspérant que Quanto. Presque. Elle ne travaille avec lui que depuis une semaine, mais elle pense l'apprécier. Non pas qu'elle déteste Sam, dans le fond, mais elle se comprend. Elle pense qu'elle pourrait s'habituer à collaborer avec Patrick, aussi lourd et bourru soit-il parfois, alors qu'elle ne se voyait pas continuer avec son ancien équipier, même après que toutes ses cachotteries aient éclatées au grand jour. En revanche, il y a intérêt à ce que la thérapie par la nourriture fonctionne, parce que c'est bien le seul tour qu'elle ait dans son sac pour remonter le moral de quelqu'un.

Signalant son assentiment par un grognement, Randers imite sa jeune collègue avec à peu près autant de brusquerie si ce n'est un style légèrement différent, et lui emboîte le pas. Il s'en veut de s'être laissé plomber par cette conversation, ce qui évidemment ne l'aide pas à passer à autre chose. S'il ne savait pas tout ce qu'il sait, l'idée de Fred d'un potentiel lien entre les deux tueurs en série, pourquoi pas un genre de relation mentor-élève, lui aurait parue valide. La petite n'a pas de mauvais instincts. La preuve, elle a l'air de lui laisser une chance, ce qu'il n'est pas convaincu qu'il se serait donné à lui-même à sa place. Il lui reste beaucoup à apprendre, mais au moins, il y a de quoi faire. C'est déjà ça.

Scène suivante >

Commentaires