2x10 - Au ralenti (7/19) - Oh la la
Le retour de Caesar au lycée se passe avec beaucoup moins de heurts qu'il n'en avait appréhendés en début de matinée. Tous ses professeurs ont jusqu'ici fait preuve d'une extrême placidité en le voyant, présumant à juste titre qu'il ne voudrait pas faire tout un spectacle de sa présence. Ainsi, aucun n'a manifesté sa surprise par plus que ses sourcils haussés, accompagnés d'un sourire ou un hochement de tête satisfait. Quant à l'étonnement de ses camarades à le retrouver parmi eux, il a vite été dissipé par les préoccupations classiques de fin d'année scolaire. Les murmures autour de lui n'ont pas duré, et personne n'est venu l'interroger ensuite. Et les regards curieux ont très vite cessés également, même lorsqu'il a le dos tourné. Bien qu'il n'ait pas été si anxieux que ça en arrivant, il est tout de même plutôt soulagé par ce début de bilan. En espérant que ça dure.
Autre point satisfaisant : Jack n'est pas revenu à la charge sur le sujet de Mae. À la place, sans que son ami ne puisse déterminer si c'est pour l'avoir à l'usure ou tout simplement se distraire lui-même, le petit blond comble la conversation entre eux par mille et un sujets aussi anodins qu'aléatoires. Malgré la spirale descendante dans laquelle il s'est trouvé pendant près d'un mois avant d'accorder presque tout son temps à une enquête extracurriculaire, il est spectaculairement au courant de ce qui s'est déroulé à Walter Payton en l'absence du grand brun. Pour une raison ainsi que par des moyens inconnus, il semble connaître aussi bien les déboires que les projets de tout le monde. Et Caes accueille la distraction à bras ouverts.
— Hey, Caesar. Contente de te revoir.
C'est la voix enjouée de Margery qui interrompt un récit du blondinet, que l'interpellé n'écoutait de toute façon que d'une oreille, juste avant que l'adolescente bouclée ne les rejoigne tous les deux alors qu'ils atteignent la porte de sa salle d'Allemand. Jack n'accompagne d'habitude pas Caes jusqu'au pas de la porte, mais ce dernier lui fait grâce de ses élans protecteurs pour le moment. Il l'a mérité, avec tous les efforts qu'il fait pour respecter sa volonté de ne pas creuser autour de ce qui se passe chez lui, peu importe leur succès parfois mitigé.
— Salut, Margery. Merci, répond le grand brun avec sobriété, tandis qu'elle passe déjà son chemin pour entrer en cours.
À celui qui l'escorte, elle n'accorde qu'un coup d'œil, mais sans cesser de sourire. La façon dont elle baisse le regard et se pince les lèvres ensuite, pourtant furtive et en partie masquée par sa main qui ramène l'une de ses mèches en tourbillon derrière son oreille, frappe Caesar de plein fouet. Il y a des choses qui lui viennent plus tard, et d'autres qui lui tombent sur-le-champ sur le coin de la tête.
— On note que c'est la première personne qui te dit ça en 3 heures, commente Jack.
Il ne relève même pas qu'il a été coupé dans ce qu'il racontait, sans doute parce que ça n'avait aucune espèce d'importance ni pour lui ni pour celui à qui il s'adressait. Margery est effectivement la toute première personne de la journée à accorder une salutation de ce type à Caesar. Mais ce n'est pas ce qui retient l'attention de ce dernier. Il accorde soudain toute son attention à son camarade, un sourire goguenard pointant au coin de ses lèvres.
— Et sinon, quand est-ce qu'il s'est passé un truc, entre vous deux ? il enchaîne en sautant en apparence du coq à l'âne.
S'il avait été assis, le petit blond serait très certainement tombé de sa chaise à cette question. Puisqu'il est debout, il se contente de ciller plusieurs fois. Il ne doit qu'à toute la force de sa volonté et son aplomb légendaire de ne pas ouvrir la bouche comme un poisson hors de l'eau. Il est très rarement pris de court, mais il ne s'y attendait vraiment pas du tout, à celle-là.
— Sérieux ? De toutes les intuitions que tu pourrais avoir à mon sujet, c'est ça, que tu cherches à vérifier en premier ? Tu ne mérites pas ton superpouvoir, j'espère que tu en as conscience.
Railler l'usage que son meilleur ami fait de son diagnostic lui semble la réaction la plus appropriée. Il pourrait nier l'accusation qui n'en est pas vraiment une, mais à quoi bon ? S'il veut que Caesar soit honnête avec lui, il ne peut pas vraiment se permettre de lui cacher des choses de son côté. Il n'apprécie pas d'avoir été à ce point lu comme un livre ouvert, mais d'une part ce n'est sans doute pas la première fois que ça arrive, simplement la première fois qu'il s'en rend compte. D'autre part, il voit ça comme un défi. Si un jour il arrive à nouveau à dissimuler des choses à Caesar en dépit de sa condition, il considérera ça comme un accomplissement.
— Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi est-ce que tu aurais honte de ça ? C'est une fille super, tu le sais, et en plus elle n'a pas l'air de t'en vouloir. C'est quoi, le malaise ? Caesar poursuit dans ses questions qui semblent sortir de nulle part.
Il ne s'attendait pas à percevoir une telle gêne chez son interlocuteur. Jack n'est jamais embarrassé. Ou en tous cas, il ne l'a jamais vraiment été depuis qu'il le connaît. Et s'il avait dû l'être, ça n'aurait pas été d'une de ses conquêtes. Il n'a aucune raison de commencer aujourd'hui. Pourtant, il pressent que ce n'est pas seulement d'avoir été percé à jour, qui le déstabilise à ce point. Quoi d'autre, alors ?
— Donc tu lis dans les pensées, maintenant ? exagère volontairement Jack, pour ne pas avoir à répondre.
Comme à son habitude, il se montre d'une grande capacité à maîtriser une conversation. Ce n'est cependant pas un problème pour son interlocuteur, puisqu'il n'avait pas l'intention de le cuisiner ; la question a été soulevée d'elle-même, donc il ne voit pas pourquoi il n'en serait pas de même de sa réponse. Il n'a pas besoin de dominer l'échange.
— Si je savais lire dans les pensées, les tiennes iraient sûrement trop vite pour que je puisse suivre. Tu m'expliques où est le souci ? insiste calmement Caes, sans perdre le Nord.
Dans un coin de son esprit, il se félicite d'avoir donné suite à une intuition de manière aussi contrôlée, et non avec colère ou frustration, comme il l'a le plus souvent fait jusqu'ici. Setsuko, son père, son frère, et même un peu Jack dans une certaine mesure, en ont tous fait les frais. Il ressent une certaine sérénité à l'idée qu'il commence peut-être enfin à gérer ça à peu près convenablement.
— Ça ne te concerne pas, ment éhontément l'interrogé.
Étonnamment, le caractère mensonger de cette réponse n'échappe pas à son collègue. Même pour tout son entraînement de ses capacités d'observation à l'Institut, la duplicité de Jack ne devrait pas lui être si facile à repérer. Il a l'œil plus affûté qu'avant, mais tout de même. C'est un signe criant de la panique intérieure du tatoué. Mais qu'est-ce qu'il peut bien avoir de si terrible à cacher pour ne pas y parvenir correctement ? Surtout en rapport avec Margery. Il est d'ordinaire bien meilleur menteur que ça.
— Je ne te demande pas des détails sordides ! Mais je vois bien qu'il y a un truc qui te dérange, le grand brun persiste et signe dans son impression.
En posant sa toute première question, il ne pensait pas déclencher une telle réaction. Il voulait juste taquiner son pote, c'est tout. Il ne s'attend pas à ce que Jack lui parle de toutes ses conquêtes, mais il n'aurait pas pensé non plus qu'il s'en défendrait s'il lui posait la question. Et en l'occurrence, il n'a cherché à le charrier que parce qu'il n'aurait jamais imaginé que leur camarade bouclée succombe à ses charmes un jour, puisqu'elle y a toujours paru résistante.
— La vie est dure, huh ? répond le fils d'ambassadeurs, joueur mais aussi toujours un peu sur la défensive quand même.
— Tu n'as jamais honte de rien. Et je veux dire : vraiment rien. Que tu ne veuilles pas me parler d'un truc me fait penser que ça me concerne, en fait, Caesar justifie qu'il ne lâche pas l'affaire, sur le point de réellement s'inquiéter.
— Je vais être en retard en Chinois, déclare alors Jack pour se défiler.
— Depuis quand ça t'importe ? l'autre souligne l'illégitimité de cet argument pour se soustraire à ses questions, écartant les bras.
D'autant qu'ils ont encore un peu de temps avant le début de leur prochaine heure de cours, même en considérant que les deux salles de cours ne sont pas côte à côte.
— D'accord ! Très bien ! Tu sais ce que j'étais en train de faire quand tu as décidé de t'ouvrir l'avant-bras ? éclate finalement le petit blond, toute trace de plaisanterie quittant son visage et sa posture.
— Er… Non.
Caesar est pris de court. Il ne s'attendait pas à une référence si directe à son geste, et ses méninges ne travaillent pas assez vite pour arriver à établir un lien entre ça et ce dont ils discutaient juste avant.
— Elle, Jack répond donc à sa propre question, en toute simplicité.
D'un mouvement de tête, il désigne l'intérieur de la pièce sur le seuil de laquelle il se tiennent toujours, et indirectement la jeune fille qu'ils viennent d'y voir entrer. Son regard noisette se plante ensuite enfin dans celui beaucoup plus sombre de son meilleur ami, intense. Mâchoires serrées, il le dévisage en laissant enfin transparaître dans ses yeux toute la honte qu'il a tant voulu dissimuler depuis le début de cette conversation. Comme si ce n'était pas suffisamment rageant qu'il n'ait pas été là pour empêcher son seul ami de commettre l'irréparable parce qu'ils se sont disputés à cause de son non-respect de limites qu'il lui avait clairement posées ; au moment où il s'est fait du mal, lui était avec une fille. Et pas n'importe laquelle, celle dont, par sa faute, il a dû sauver la vie au péril de la sienne. La seule et unique raison pour laquelle elle s'est rapprochée de lui ce jour-là, c'est justement parce qu'elle voulait savoir comment il s'en sortait sans son habituel acolyte, après avoir développé un attachement déplacé à leur duo suite au fameux Incident. Caes a raison, il n'y a pas grand-chose dont il ait honte, mais là, ça fait quand même beaucoup à assumer.
— Oh, lâche simplement le grand brun.
Il comprend tout à coup beaucoup mieux la réaction de Jack, sans même avoir besoin de remonter aussi loin dans toutes les subtilités qu'on peut trouver aux faits. Il n'a pas exactement honte, c'est plutôt qu'il se sent coupable.
— T'es content d'avoir insisté, pas vrai ?
Maintenant que l'abcès a été crevé, le jeune prodige retrouve rapidement de son aplomb.
— Mais alors… Vous êtes ensemble ? est la première chose qui vient à l'esprit de Caesar.
Dans l'absolu, il vient d'enfin recevoir une réponse à sa toute première interrogation. Et c'était par celle-ci qu'il pensait enchaîner dès le départ, à moins que son pote lui dise qu'il ne s'était rien passé entre lui et Margery, ce qui n'est pas le cas. Certes, il ne s'attendait pas à cette réponse exacte, mais il n'arrive pas à déterminer ce que ça change vraiment.
— C'est ÇA, ta question ?! s'atterre Jack, yeux écarquillés.
Où est le dégoût, la déception, la colère même ? Où est l'incompréhension, le déni ? Il n'a même pas l'air blessé. Il a juste l'air un peu interloqué, et encore.
— Bah, si ça s'est reproduit par la suite, c'est que visiblement ça ne vous a pas traumatisé d'avoir commencé le jour où je me suis fait emmener dans une ambulance, raisonne maladroitement Caesar, bien en mal de justifier convenablement son stoïcisme.
Il comprend que Jack se sente mal, mais il a beau creuser, il n'arrive pas à trouver de raison valable de lui en vouloir. Il aurait même plutôt tendance à être content pour lui, en fait. Mais il se garde bien de laisser transparaître cette émotion, à la façon dont il semble déjà suffisamment choqué qu'il ne soit pas plus bouleversé.
— Comment est-ce que tu pourrais savoir que… ? Peu importe ! Nan, on n'est pas ensemble. T'es dingue ? Elle est pas comme ça, je suis pas comme ça, et on est tous les deux tout à fait au clair sur ces deux points, le petit blond répond en s'agaçant.
Maintenant, c'est lui qui est énervé, justement parce que son ami ne l'est pas.
— D'accord. Cool.
Caesar s'efforce de rester le plus concis possible à présent, de peur d'empirer l'humeur qu'il a bien malgré lui provoquée chez son pote.
— Je sais que t'es en mode maître zen depuis que t'es sorti, mais c'est vraiment tout ce que ça te fait d'apprendre que je prenais du bon temps pendant que tu tentais de te suicider ? Jack reformule crûment.
Il commence à se dire que peut-être sa confession a juste été mal entendue.
Piqué par cette description de ce qu'il a fait, comme presque chaque fois depuis que son usage par Sets l'a poussé à quitter son mutisme, Caesar retrouve la parole :
— De un, je ne cherchais pas à me suicider. Et de deux, la Terre ne tourne pas autour de moi. Tu as bien le droit de faire ce que tu veux avec qui tu veux et quand tu veux. Tu ne pouvais pas savoir ce qui était en train de se passer, donc ce n'est pas comme si tu avais sciemment ignoré la situation.
— T'es sûr que ta psy ne t'a rien donné ? demande alors le tatoué.
Il ne plaisante qu'à moitié, derrière son regard plissé par la suspicion. Les antidépresseurs sont tellement régulés qu'on peut pratiquement considérer qu'ils sont illégaux, ces jours-ci, mais on ne sait jamais. Aux grands maux les grands remèdes. Étant donné les circonstances houleuses de son retour chez lui, il n'est pas impossible d'imaginer une entorse exceptionnelle aux règles de prescription.
— Ha ha. Très drôle. On va vraiment être en retard, pour le coup. À tout à l'heure, Jack, le grand brun invoque de la même excuse que son collègue a tenté d'utiliser un peu plus tôt pour couper court, un rien plus valable maintenant.
Il refuse de devoir justifier qu'il est n'est pas sous l'emprise de médicaments. Ce serait tomber trop bas.
— Bien sûr, maintenant tu veux clore la conversation ! Tes passe-droits ne vont pas durer, Caesar Quanto ! le blondinet lui lance alors qu'il franchit déjà le seuil de sa salle de cours, haussant le ton sur la fin pour être certain qu'il l'entende quand même.
La combinaison de la période de l'année et le fait qu'il s'est déjà suffisamment fait remarquer depuis des semaines, voire plus, rend tout le monde autour imperméable au spectacle qu'il donne. Il ne se serait de toute manière pas formalisé de quelque réaction que ce soit de la part de l'assemblée. Il est en revanche un peu plus préoccupé par l'idée que Caes pourrait engager la conversation avec Margery et laisser quelque chose filtrer. Même si elle assume, la demoiselle n'apprécierait sans doute pas d'apprendre qu'il a fait preuve d'indiscrétion vis-à-vis de leur aventure. Et s'ils ne sont pas ensemble au sens traditionnel du terme, il la respecte trop pour lui faire cet affront. Mais pourquoi il ne ferait pas confiance à son meilleur pote pour garder un secret ? Il arrive bien à se montrer aussi fermé qu'un coffre-fort avec lui au sujet de ce qui se passe dans sa famille. Jack n'aurait jamais cru qu'un jour ce serait lui le plus transparent d'eux deux, et pourtant il doit bien se rendre à l'évidence. C'est franchement le monde à l'envers !
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