2x09 - Plein phare (16/19) - Frangines

Le soir venu, Mae bien ramenée à la maison et toutes les personnes concernées par son retour mises au courant dans les conditions souhaitées, Markus se rend jusqu'à l'appartement de Jena. Il a une dernière tâche à accomplir avant que cette journée ne se termine enfin. Contrairement aux autres qui lui ont incombées aujourd'hui, c'est cependant une tâche dont il n'a rien à redouter, alors il n'y rechigne pas. Grimpant les escaliers du petit immeuble quatre à quatre jusqu'à l'étage de la jeune femme, il vient frapper à sa porte et attend sagement qu'elle vienne lui ouvrir.

— Markus ? elle s'étonne de le trouver là, puisqu'elle n'attendait personne et encore moins lui.

Elle est très contente que tout se soit bien déroulé, mais elle a besoin d'être seule. D'une part c'est un peu son rituel après une opération menée à bien avec succès, et d'autre part c'est en l'occurrence aussi une nécessité à cause de son échange avec Gregor. Il faut qu'elle se sorte tout ce qu'il lui a balancé de la tête. Elle l'a déjà laissé la déstabiliser pendant trop longtemps.

— Comment était ta journée ? son visiteur lui demande avec entrain, indifférent à cet accueil plus que perplexe et contenant même difficilement son sourire.

— T'es sérieusement venu jusqu'ici pour le savoir ?

Elle est pour sa part beaucoup moins enthousiaste, mais s'efforce de rester polie face à la bonne humeur de son ex. Pourquoi ne serait-il pas de bonne humeur, après tout ? La liste des problèmes à gérer pour sa famille a diminué à vue d'œil, aujourd'hui. Ce n'est pas comme s'il n'y avait plus rien à cacher ou s'occuper, mais c'est un net progrès. Le subterfuge a été une franche réussite. Bien sûr, il faut encore attendre les résultats sur le long terme, mais le lancement ne présage que du bon pour l'avenir.

— Pas que. Mais oui, Markus confirme à moitié.

Il en reste là, attendant une réponse à sa question. Il s'efforce de ne pas laisser paraître sa hâte de dire ce qu'il a à dire. Il a déjà obtenu la permission d'être celui à lui apporter la bonne nouvelle, alors il voudrait faire ça bien.

Avec un soupir, Jena lâche la porte sur laquelle elle avait toujours la main et croise les bras avant de prendre une expression à la fois lasse et songeuse :

— Voyons voir… J'ai été laissée sur le banc pour faire le gardiennage d'un psychopathe pendant quelques heures, parce que la dernière fois que j'étais sur le terrain je me suis blessée et de toute façon je suis apparemment de trop petite stature pour passer pour un mercenaire crédible. Et comme une gourde, j'ai laissé ce malade mental engager la conversation. Ça aurait pu être mieux, elle résume sa journée, pas aussi gratifiante que celles d'autres participants à l'intervention, c'est sûr.

— Qu'est-ce que tu dirais d'une bonne nouvelle ? lui propose alors Mark.

Évidemment, il s'attendait à une réponse de ce type, si peut-être moins détaillée. Les arguments qu'elle vient de citer pour que ce soit elle qui occupe son rôle du jour étaient solides. Mais même si la jeune femme l'a accepté sans discuter, sa contrariété s'était malgré tout manifestée sur son visage au moment de le recevoir. Il est après tout compréhensible qu'elle aime encore moins surveiller le scientifique que ses mentors, étant donné les griefs personnels qu'elle a contre les gens comme lui. C'est quelqu'un du même profil que le Docteur ou presque qui a dû mettre au point l'anneau à l'origine de l'accident de sa sœur, de celui de Rob, et à bien y réfléchir de tous leurs problèmes actuels, dans une très belle illustration de l'effet papillon. Ou de l'effet domino, il n'est plus très sûr. Quoi qu'il en soit, l'étudiant évite lui-même de fréquenter le chercheur et il est par conséquent le premier à accorder son respect à Jena pour ne pas l'avoir étranglé pendant qu'elle était seule avec lui. D'autant que, contrairement à la plupart des gens, elle a très probablement les compétences pour…

— Mae et Caesar sont officiellement de retour. Je sais. J'étais aux briefings de pré-mission, et Sieg et Vlad m'ont tenue au courant après m'avoir relayée pour Bertram, anticipe la brunette, loin de s'imaginer qu'un autre événement majeur a pu se produire aujourd'hui.

— Ce n'est pas ça, ma bonne nouvelle, proteste Markus en secouant la tête à la négative et levant les yeux au ciel.

Il se doute qu'elle est au courant de ça, puisqu'il était lui aussi à une grande partie des briefings qu'elle vient de mentionner.

— Très bien, je t'écoute, elle l'enjoint enfin d'en venir aux faits, sans décroiser les bras.

— Tu devrais t'asseoir, il lui suggère, toujours sur son seuil.

— M'asseoir ? Tu crois que je suis du genre à tomber dans les pommes sous le coup de l'émotion ? Et puis, je croyais que tu avais une bonne nouvelle ! elle proteste, décidément réfractaire.

— D'accord. Retourne-toi, lui propose alors son ex.

Il est aussi imperturbable dans son enthousiasme qu'elle semble l'être dans sa contrariété, même s'il espère l'emporter en définitive. Il n'a à vrai dire pas beaucoup de doute sur le fait qu'il va l'emporter.

— Quoi ?

Jen fronce son visage presque tout entier. Elle croit l'avoir mal entendu tant ses instructions lui paraissent ridicules. Elle pensait pourtant l'avoir briefé par rapport à son aversion pour les niaiseries. Elle s'est rendue compte qu'il en était parfois un peu frustré et lui a fait grâce de quelques gestes, mais là, ce n'est pas le moment. Et puis en plus, ils ne sont même plus ensemble.

— Retourne-toi, il persiste posément.

— Je ne vais pas te laisse me bander les yeux ou quoi, Markus ! elle continue de résister à ses manœuvres, pas d'humeur pour une surprise.

— Mais… Je ne vais pas te bander les yeux ! Tu veux bien juste faire volte-face, s'il te plaît ? il s'agace en riant, amusé de son manque de coopération.

Avec un nouveau soupir, elle finit par s'exécuter. S'il n'y a que ça pour le faire taire.

Elle se retrouve alors face à l'hologramme de sa petite sœur, debout près de son lit.

Et elle tombe en arrêt.

Tous les détails sont parfaits. C'est son regard, sa façon de sourire, de se tenir, son style de vêtements. Les finitions sont d'une précision impressionnante, jusqu'à son tatouage à la cheville.

— C'est pas drôle, Mark, lâche Jena en se retournant vers l'étudiant, les yeux à la fois sombres et humides.

— C'est normal, puisque c'est pas uNe blague, lui répond dans son dos la voix subtilement modifiée de Caroline.

Choquée à nouveau, la jeune femme fait demi-tour de plus belle, et cette fois ose s'approcher de l'apparition. Elle fait doucement, un pas mesuré après l'autre, jusqu'à se retrouver à hauteur de l'adolescente. Elle va pour lui toucher l'épaule mais bien sûr sa main traverse la projection, qui lui accorde alors un petit sourire désolé.

— Qu'est-ce que… murmure Jena.

Elle pensait bien qu'il ne s'agissait pas de sa petite sœur en chair et en os, la sachant profondément comateuse dans un lit d'hôpital. Elle s'en veut même d'avoir eu ce geste stupide, puisqu'il y a mille et un signes qui lui soufflaient que c'était un hologramme auquel elle faisait face. Elle est habituée à cette technologie, même si elle ne l'a jamais vue appliquée avec tant de finesse. Mais entendre sa voix l'a profondément perturbée. Même un ingénieur du calibre d'Alek n'aurait pas pu reproduire ça avec une telle fidélité, pas même avec l'appui d'Anubis et Jazz.

— C'est elle qui fait ça. Rien qu'elle, l'assure Markus.

Du coin de l'œil, il surveille tout de même qu'il n'y a personne d'autre que lui dans le couloir qui pourrait assister à la scène, mais le passage est heureusement vide.

Les larmes roulent sur les joues de Jena à présent. Elle les essuie chacune d'un revers de main avant de se retourner vers son ancien petit ami. Elle l'interroge du regard, trop précautionneuse pour se laisser aller à se réjouir tout de suite. D'accord, ce n'est pas une farce, mais à quel prix ?

— C'est sûr pour eux. Aussi sûr que ça l'était avant. Du moment qu'ils font attention, il répond à sa question muette.

Il peut aisément la deviner pour se l'être lui-même posée en voyant apparaître les deux comateux à la bibliothèque ce matin.

— Vous vous inquiétez trop, toUs les deux, se permet de faire remarquer Caroline.

Sa silhouette est à présent assise sur le lit, sans faire s'enfoncer le matelas ni provoquer le moindre pli sur les draps.

Un éclair passe dans les yeux de Jena à ce commentaire. Pressentant qu'il n'a ni besoin ni envie d'être présent pour l'échange de remontrances que cela présage, Markus choisit ce moment pour s'éclipser. Bien que la communication ait été établie auparavant, les deux sœurs ne se sont pas parlé de vive voix depuis des mois ; elles ont sans doute quelques comptes à régler. Et une fois que ce sera fait, elles voudront ensuite se retrouver en toute intimité. Autant de raisons de prendre congé.

— Je… vais vous laisser entre filles, le jeune homme s'excuse galamment, s'inclinant.

Il compte avoir une entrevue du même type avec son meilleur ami à l'occasion, mais il sait que dans l'immédiat il faut que Bob reste avec l'adolescente afin qu'elle puisse tenir une conversation orale. Ce n'est que partie remise, cependant. Bien qu'il appréhende cette confrontation, surtout après en avoir eu un aperçu en début de journée, Markus sait qu'entendre le réel ressenti de Robert dans toute cette histoire ne pourra être que positif à terme. Il ne pourrait pas supporter l'idée que son meilleur ami lui en veuille bien longtemps, et a bien l'attention de mettre toutes les chances de son côté pour pouvoir arranger les choses entre eux.

Alors qu'il se détourne pour partir, Jena lui accorde tout de même un remerciement silencieux du bout des lèvres et d'un hochement de tête. Il accepte sa gratitude avec un sourire et un haussement d'épaules alors qu'elle referme la porte. Il n'a rien fait. Même son père n'a pas fait grand-chose, au bout du compte, à part encadrer les deux victimes. Ils ont trouvé cette solution intermédiaire et temporaire d'eux-mêmes. L'étudiant s'est même demandé à un moment de la journée pourquoi il devrait se mêler d'annoncer le développement à la brunette, mais à sa réaction plus que méfiante lors de l'apparition de sa petite sœur, il s'est bien rendu compte à quel point Caroline a eu raison d'insister pour qu'il participe. Et il est honoré d'avoir pu être témoin de l'émotion de la jeune femme à l'apparition de sa cadette. Ce n'est pas souvent qu'elle baisse sa garde.

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