2x09 - Plein phare (8/19) - Quatre vérités
Ellen et Nelson se dirigent ensemble vers le réfectoire après leur cours de sport. Comme l'heure de pointe est passée, puisqu'ils ont dû prendre une douche et se changer, ils trouvent à l'instar de tous les Lundis les couloirs de leur lycée un peu moins occupés que les autres jours. Moins occupés, mais pas déserts pour autant. Ils sont en fait juste assez peu peuplés pour que même dans son état de fourbure avancé la jeune fille du duo soit capable d'être interpellée par une silhouette en particulier.
— Nels ! Jack est là, elle s'exclame alors qu'ils passent devant l'un des corridors qui abritent une partie des casiers des élèves.
Le dos de sa main vient percuter le bras de son camarade, pour attirer son attention.
Et elle dit vrai : le petit blond se tient devant le placard en métal qui lui a été attribué. Il est même en pleine conversation avec un autre élève de Terminal. C'est rare de le voir aussi civil, surtout récemment, mais tout dans son attitude et celle de son interlocuteur indique pourtant qu'il se soit bien comporté jusqu'ici.
— Ow ! C'est une raison pour me filer un bleu ? Nelson répond au constat par la complainte.
En dépit de la faible force qui a été conférée au coup qui vient de lui être assené, il se masse le triceps suite à l'assaut injustifié qu'il vient de subir, et toise sa camarade avec un air boudeur.
— On doit aller le voir ! propose Ellen sur un ton d'urgence démérité, indifférente à son grief.
— Pourquoi ? continue de protester l'adolescent.
Il n'a jamais apprécié échanger avec le fils d'ambassadeurs, et il ne voit pas de raison évidente de s'y astreindre dans l'immédiat. Il leur tourne le dos, pour commencer. Et la conversation qu'il est en train d'avoir semble tout à fait normale. Enfin, il n'a pas l'air d'encourir ni de représenter un danger, pour une fois. Qu'est-ce qu'Ellen peut bien lui vouloir, alors ?
— Tu as entendu Bren comme moi ; Caesar était au Bal de Promo, elle lui rappelle.
Elle fait référence à la révélation de la semaine passée par le journaliste, de l'invité surprise à la fête. Le soir-même, Brennen n'avait pas voulu dire à son invitée pourquoi il avait couru hors du gymnase. Se préoccuper du frère de sa meilleure amie l'aurait empêchée de continuer à profiter de sa soirée, ce qui n'aurait rien apporté, puisque Caesar était déjà rentré chez lui et semblait aller bien, toutes choses considérées. Ellen s'était cependant doutée que l'élancée de son cavalier n'avait pas été causée par le simple fait qu'il avait dû malgré lui annoncer le couronnement de son propre nom de plume comme roi de promo ; elle ne pouvait pas le croire si sensible, et la présence de Jack lorsqu'elle l'avait rattrapé était suspecte. Il en faut vraiment beaucoup pour désarçonner le blondinet, et pour s'être trouvée à côté de lui au moment de l'annonce, ça ne l'avait pas perturbé du tout. Il y avait donc forcément autre chose. Devant ses suspicions, le jeune rédacteur en chef avait ainsi promis à la jeune fille de tout lui raconter le Lundi venu, et avait tenu parole, en présence de Nelson.
Passer le week-end dans l'expectative n'avait pas été facile pour Ellen, mais une fois qu'elle avait obtenu le fin mot de l'histoire, elle n'en avait pas voulu à Brennen d'avoir tenu sa langue. Qu'est-ce qu'elle aurait pu faire même si elle avait été au courant de la présence de Caesar de suite ? Se précipiter chez les Quanto ? Qu'est-ce qu'elle aurait apporté, sinon de la confusion supplémentaire ? Ses parents et ceux de Nelson avaient pris des nouvelles d'Alek par la suite, et confirmé que le retour momentané et inopiné de Caesar avait en effet été plutôt bouleversant pour tout le monde.
— Je l'ai entendu, ouais. Ils en sont pas venus aux mains, ce qui est un progrès par rapport à la dernière fois qu'ils se sont vus. Caesar n'en avait pas grand-chose à carrer de Jack, en fait, de ce que j'ai compris, il était juste inquiet pour Mae, ce qui est bien normal vu que c'est sa sœur et qu'il venait d'apprendre qu'elle a été kidnappée. Sur écran géant, en plus. Si on devait se soucier de quelqu'un, ça devrait pas plutôt être de Caesar que de son cinglé de meilleur pote ?
Une fois remise en contexte, la supposée justification d'Ellen pour se préoccuper du petit blond relève pour Nelson du fourvoiement. Au pire, il a eu une petite surprise de voir Caesar alors qu'il ne s'y attendait pas, mais c'est tout. Ils ne se sont pas disputés à nouveau, rien ne semble avoir changé entre eux, donc pourquoi est-ce qu'il aurait besoin de plus de soutien qu'il n'en a eu besoin jusqu'ici, c'est-à-dire pas du tout ?
— Ils se sont parlé, ce soir-là, et c'est la première fois que Jack revient au lycée depuis. On devrait aller voir s'il va bien. Caesar est interné, il a forcément tout le soutien dont il a besoin, lui, la marginale argumente avec pertinence pour sa cause.
L'impact que peut avoir le grand brun sur son ami délinquant n'est un secret pour personne. Dispute ou pas, et peu importe combien Jack fait bonne figure, il ne fait aucun doute pour elle qu'il doit être secoué. Et même si elle admet volontiers que c'est sans doute aussi le cas de Caesar, pour lui, elle ne peut rien faire, alors que le blondinet est juste à quelques mètres.
— En quoi c'est notre responsabilité ? ne cède pas Nelson, tanguant d'un pied sur l'autre dans sa réticence.
À son humble avis, que Caesar fasse péter des câbles à Jack pèse plutôt du côté de la balance qui inciterait à se tenir à distance du tatoué. Il leur a toujours épargné ses incartades les plus violentes, mais autant ne pas tenter le diable.
— On est sympas. Et puis en plus, c'est une des seules personnes qui semble vraiment s'intéresser à ce qui est arrivé à Mae, Ellen continue à défendre Jack, résolue.
— Mouais. Pour un résultat net de rien du tout.
Son ami n'accepte qu'à moitié ce dernier point. L'idée le fait même grimace. Effectivement, Jack s'est penché sur la question avec un acharnement certain, ce qui devrait en théorie lui accorder un peu de crédit, mais de là à affirmer que cette entreprise a été correctement menée, il y a un monde. Ses méthodes comme ses résultats appellent à plus de questions qu'ils n'y répondent.
— Tu sais très bien qu'il a des hypothèses !
La marginale n'est pas d'accord avec cette exagération biaisée de la vérité. Aussi irritant puisse-t-il être, personne ne peut nier que Jack est plus que doué. Il n'oublie rien et raisonne vite, un combo dévastateur. Et il a beau être un menteur plus qu'excellent, il ne plaisanterait pas avec un sujet comme celui-là. Il a même mis fin à ses attitudes autodestructrices pour se lancer dans cette enquête. Il n'a peut-être pas encore tout élucidé, et il lui manque même sans doute beaucoup d'éléments, mais Ellen est pour sa part persuadée qu'il est sur la bonne voie. Elle le sent. Et même si ce n'était pas le cas, est-ce qu'il ne mérite pas des points pour essayer ?
— Huh huh. Comme quoi la copine de Markus serait dans le coup. Super crédible, Nelson raille les dernières élucubrations en date du blondinet, auxquelles il n'a pas pu échapper bien malgré lui.
Au début, c'était Mr. Quanto le point focal de l'attention du petit génie. Selon lui, son ancien job avait forcément à voir avec ce qui est arrivé à sa fille, et peut-être même son fils. Et depuis qu'il a appris que Markus avait rompu avec sa petite amie, c'est sur elle que le blondin a jeté son dévolu. Il estime que l'histoire de Jena a plus de trous qu'une passoire, que le timing de son arrivée dans la famille est suspect, et que ce qu'il a pu entrevoir de son comportement depuis la séparation porte à confusion. Bien entendu, aucun soupçon n'exclut l'autre dans l'esprit du jeune rebelle, et il est parvenu à allier ses deux théories fantasques dans un ensemble qui doit sans doute lui paraître cohérent mais d'un point de vue extérieur relève clairement des délires d'un fou à lier. Il a même réussi à s'imaginer que ce qui est arrivé au meilleur ami de Markus n'était pas un accident ! Quant à ses illusions de persécution, comme quoi quelqu'un œuvrerait activement à lui mettre des bâtons dans les roues, n'en parlons même pas. Et dire que Nelson pensait qu'Ellen était la personne la plus douée en élucubrations qu'il connaisse…
— Vous savez que je peux voir que vous parlez de moi, non ? intervient tout à coup et à point nommé la voix de Jack, faisant sursauter les deux plus jeunes.
Tout à leur débat, ils n'ont pas vu que l'interlocuteur du petit blond avait remarqué les gestes qu'ils faisaient dans leur direction et l'en avait informé. En conséquence, le jeune prodige se tient donc maintenant devant eux, bras croisés et un sourire partagé entre l'amusement et la perplexité au coin des lèvres.
— Jack ! Comment ça va ? s'empresse de s'enquérir Ellen.
En dépit de ne pas avoir remporté la discussion, elle a obtenu ce qu'elle voulait !
— Er… Bien. Est-ce qu'il m'est arrivé un truc dont je ne serais pas au courant ? il répond, incertain quant à l'origine de cette inquiétude à son sujet.
Connaissant un peu E, ça peut être n'importe quoi. Il soupçonne lourdement que ça ait à voir avec le fait que Caesar ait eu une permission de sortie le jour du Bal de Promo, puisqu'il ne doute pas que Brennen ait tout déballé à sa cavalière, en bon reporter. Mais encore une fois, ça pourrait quand même être n'importe quoi d'autre.
— Elle pense que revoir Caes t'a peut-être foutu un coup au moral, confirme Nels sans subtilité, bras croisés lui aussi, convaincu que son amie se trompe.
Ellen ouvre la bouche en O et lui accorde un nouveau coup sur le bras, pour son manque de subtilité cette fois. Il accueille cette bourrade avec la même moue agacée que la précédente.
Ignorant leur attitude de vieux couple, Jack choisit de présenter les événements sous un angle qui illustre pourquoi il n'a aucune raison d'en avoir été bouleversé :
— Il m'a parlé. J'appelle ça un progrès par rapport à nos derniers échanges avant qu'il ne décide que se taillader l'avant-bras était une bonne idée.
Puisqu'il reprend sans le savoir presque mot pour mot un argument de Nelson un peu plus tôt, ce dernier accorde un hochement de tête entendu à sa camarade. Même le principal intéressé est de son avis qu'il n'était pas nécessaire d'aller le voir ! Il n'arrive pas à croire qu'il avait raison et doit quand même subir ce qu'il cherchait à éviter.
— Alors pourquoi tu n'es pas revenu au bahut depuis ? Ellen interroge Jack, pas encore tout à fait dissuadée de s'inquiéter pour autant.
— Pour la même raison que d'habitude : je n'aime pas spécialement venir en cours quand il n'y a rien de spécifique qui m'y incite, répond simplement le surdoué, haussant les épaules.
— Et aujourd'hui il y a quelque chose ? elle relève, curieuse et pleine d'espoir qu'il y ait effectivement un caractère étrange à sa présence.
— J'ai un contrôle obligatoire et non rattrapable à passer cet aprèm, et autant j'apprécie l'expérience lycéenne, autant je ne vais quand même pas me faire recaler ; il ne faut pas pousser, il la détrompe cependant avec une justification des plus banales.
— Oh. D'accord, elle accepte enfin.
La pointe de déception dans sa voix est en contradiction avec son appréhension initiale pour son bien-être. Il serait évidemment de bon ton qu'elle soit au contraire rassurée que tout aille bien pour lui. Nelson soupire en levant les yeux au ciel tandis que le principal concerné est pour sa part plutôt amusé par cette réaction. Ellen est un cliché ambulant, mais elle reste marrante à fréquenter. C'est notamment la seule qui ne l'a pas envoyé paître durant son enquête, il n'a pas manqué de le noter.
— Mais puisque vous en parlez, je ne serais pas contre quelques nouvelles des Quanto. Je sais que Caes n'est pas rentré pour de bon, mais c'est à peu près tout, il choisit justement d'enchaîner.
Autant mettre à profit cet échange avec les deux meilleurs amis de la victime dont il tente encore d'élucider l'enlèvement. Ils n'ont pas été des puits d'information sans fond jusqu'ici, mais ce n'est pas comme s'il avait mille autres sources de renseignements non plus. Ils sont en fait la seule qu'il ait trouvée à laquelle l'accès ne lui a pas été mystérieusement interdit par une force extérieure toujours inconnue.
— T'es toujours sur cette idée qu'ils cachent des trucs, huh ? Lâche l'affaire ! Il n'y a rien à trouver, s'agace Nels.
S'il n'avait pas déjà les bras croisés, il les croiserait maintenant, afin de souligner son intonation déjà conflictuelle, mais il n'a pas ce luxe. Il se contente donc de toiser son interlocuteur avec un air de plus en plus désapprobateur.
— Caes n'avait pas l'air de cet avis quand je l'ai vu, rétorque calmement Jack.
Depuis ce soir-là, il est empli d'une nouvelle assurance sur le sujet. S'il devait retirer une seule chose positive de sa courte entrevue avec son meilleur ami, ce serait bien sa validation de son début de théorie. Il a bien entendu : il lui a dit qu'il avait raison. Il lui a dit qu'il avait raison à propos de ce pour quoi il lui a mis son poing dans la figure. Et il l'a frappé parce qu'il avait soupçonné l'accident de son père de ne pas en avoir été un. Tout s'emboîte.
— Sans vouloir vexer qui que ce soit, Caesar est enfermé dans un institut psychiatrique depuis des mois. Quand tu l'as vu, il n'avait pas eu de nouvelles du monde extérieur depuis son internement ; je vois pas en quoi ce qu'il t'a dit à ce moment-là peut être considéré comme particulièrement fiable, Nelson rejette cet argument, qu'il ne perçoit pas du tout comme d'autorité.
Même s'ils ont eu confirmation que la sortie du frère de Mae avait été autorisée et n'était pas une évasion de sa part, et donc que son médecin le considère presque prêt à rejoindre la circulation, ça ne veut pas dire qu'il était tout à fait dans son assiette ce soir-là pour autant. Vu la nouvelle qui venait de lui tomber dessus, il aurait été perturbé même s'il ne sortait pas fraîchement de chez les fous, alors mieux vaut ne pas imaginer à quel point il devait être désorienté en les circonstances. C'est presque étonnant qu'il ait réussi à prononcer plus de deux phrases à peu près cohérentes.
— Attends, est-ce que tu es en train de me dire que vous n'êtes pas passés voir les Quanto la semaine dernière ? Ni l'un ni l'autre ? Même alors que vous saviez que Caes était passé à l'improviste ? s'étonne Jack contre toute attente.
Il passe outre la critique voilée de la santé mentale de son camarade. D'une part, elle n'est somme toute probablement pas invalide. D'autre part, il préférerait encore faire confiance au grand brun sous l'emprise de psychotropes qu'à qui que ce soit d'autre. Il a cet art d'avoir toujours quelque part un peu raison même lorsqu'il se trompe, ce qui est tout aussi extrêmement agaçant qu'intéressant.
En revanche, ce que comprend surtout Jack à ce qu'il vient d'entendre, c'est que la permission de sortie de son pote ne semble pas avoir eu de retombées particulières sur ses proches. Il aurait pourtant pensé que sa visite surprise aurait l'effet d'une bombe sur son cercle familial déjà en ébullition, de la même manière que l'enlèvement d'M les a tous secoués alors qu'ils l'étaient déjà par le geste de Caesar, justement. Or, si ni Ellen ni Nelson n'ont eu de retour, la perturbation ne peut pas avoir été si conséquente que ça. À moins qu'elle ne soit sciemment dissimulée…
— Bah… nan. J'ai écrit à Markus, mais évidemment ils étaient toujours pas dispos, puisqu'ils doivent tous gérer la façon plutôt brutale dont Caesar a appris la disparition de Mae.
Si Nelson répond, c'est uniquement pour garder la main sur la conversation. Il espère encore pouvoir étouffer les soi-disant pistes du tatoué, qu'il juge faire plus de mal que de bien.
— Comment ça "toujours pas dispos" ? C'est quand, la dernière fois que vous les avez vus ? rebondit Jack.
Il ne semble pas enregistrer les intentions du grand adolescent, pourtant pas voilées par son visage et son ton fermés.
— Je sais pas. Qu'est-ce que ça change ? éclate son cadet, son exaspération n'allant que croissant.
— Réfléchis, N ! insiste le petit génie, imperméable à l'humeur de son interlocuteur.
Ce n'est même pas qu'il ne la remarque pas, c'est qu'il l'ignore totalement. Ce qui est évidemment encore plus énervant pour Nelson.
— M'appelle pas comme ça ! Et j'en sais rien ! Mi-Mai, peut-être ? Qu'est-ce que ça peut faire ? Ça va bouleverser ta petite théorie du complot dérangée ? il répond malgré lui à la question, sans cesser d'attaquer les méthodes du surdoué sur tous les plans.
À côté d'eux, Ellen les regarde se monter le bourrichon avec de grands yeux. Peut-être qu'elle aurait en effet dû éviter cette conversation, mais plus à cause de la réaction de Nelson que de celle de Jack, en fin de compte.
— Non, au contraire. Que personne même de confiance ne soit entré dans cette maison depuis des semaines me conforte dans l'idée qu'il s'y passe quelque chose de louche, le petit génie détrompe l'adopté dans ses espérances.
Ce n'est pas volontairement qu'il jette de l'huile sur le feu, mais il ne cherche pas particulièrement à l'éviter non plus, même alors qu'il a tout à fait conscience que c'est ce qu'il est en train de faire.
— Ils sont tristes et inquiets, c'est si difficile que ça à comprendre ?! enrage Nelson, les poings serrés à présent.
— Il essaye juste d'aider, Nels, s'interpose enfin Ellen.
Elle se dit qu'elle l'a laissé aller suffisamment loin pour faire passer son message. Clairement, si Jack avait pu y être réceptif, ça aurait déjà été le cas. Il n'y a rien qu'ils puissent dire ou faire qui le fera démordre de son enquête. Elle sait que Nelson n'en viendrait jamais aux mains, étant un pacifiste en plus de savoir que ça ne mènerait particulièrement à rien avec le blondinet, mais elle a peur qu'il dise quelque chose qu'il pourrait regretter.
— Ouais bah c'est tout l'inverse ! continue l'adolescent en colère en se retournant vers elle.
Ne pas se sentir soutenu ne fait qu'ajouter à son humeur. Que ses arguments tombent à l'eau avec Jack est une chose, mais ils devraient finir par atteindre Ellen. Le petit blond parvient par on-ne-sait-quel miracle démonique à leur donner de faux espoirs tout en les faisant encore plus s'inquiéter. Son intervention est déplacée, voilà tout. Pourquoi est-ce qu'elle ne s'en rend pas compte ?
— C'est sûr qu'en ne faisant rien tu ne risques pas de te tromper, marmonne alors Jack dans son absence de barbe, récoltant un regard des plus orageux de son cadet.
— Tu sais quoi, Jack ? La ferme ! Tu fais même pas ça pour Mae, tu le fais juste parce que tu penses que ça va te remettre dans les bonnes grâces de Caesar. Et devine quoi ? Ça va même pas marcher ! Parce que les raisons pour lesquelles il t'en a collée une sont toujours valides, et que t'as même persisté et signé dans ton erreur ! La preuve, il est revenu et en avait rien à carrer de toi, il lui crache au visage, arrivé à saturation.
Il sait que ce qui a provoqué une rupture entre les deux garçons sont les soupçons du surdoué pour le père de son camarade. Jack le leur a lui-même avoué. Et clairement, c'est ce sur quoi toute sa théorie sur l'enlèvement de Mae est basée aujourd'hui. Si Caesar lui en voulait déjà de ses accusations initiales, qu'est-ce qu'il pensera de leur version actuelle ?
— Nelson ! l'admoneste Ellen plus vertement cette fois, choquée qu'il ose dire des méchancetés pareilles.
— Quoi ? J'ai tort ? Mais pourquoi est-ce que tout le monde prend des pincettes avec ce type !? Parce qu'il est soi-disant surdoué ? Parce qu'il est trop cool avec ses tatouages ? Parce que tout le bahut a été pris en otage à cause de lui ? Franchement, si c'est à cause du fait que son seul pote s'est ouvert le bras, c'est un peu abusé, puisque c'est peut-être carrément sa faute si Caes a fait ça ! poursuit Nelson dans son élan, listant toutes les doléances qu'il trouve à l'encontre du fils d'ambassadeurs sans la moindre retenue ni le moindre ménagement.
La petite marginale à côté de lui reste interdite, incapable de déterminer comment elle pourrait bien désamorcer la situation à présent. Son ami ne peut pas se permettre de s'attirer des ennuis. À la première infraction on pourrait le retirer à ses pères et l'envoyer en maison de redressement. Étant donné les circonstances de son arrivée chez les services sociaux, il n'a pas de joker comme la plupart des autres adolescents. Et provoquer un délinquant notoire ne semble pas être la meilleure façon d'éviter les problèmes.
Contre tout attente, Jack conserve cependant son calme. Même s'il lui arrivait d'oublier des choses, il se souviendrait très bien de la dernière fois que quelqu'un lui a parlé à peu près de cette façon. Et contrairement à cette fois-là, il choisit de réagir avec plus de maturité. Dans la mesure de ses capacités, évidemment.
— Premièrement, je ne suis pas "soi-disant surdoué", je suis certifié hors-norme par 16 organismes différents à travers le monde. Non pas que j'ai demandé à passer tous ces tests au fil des années ; il y en a même que j'ai essayé de volontairement tanquer. Deuxièmement, je n'ai jamais demandé à personne non plus de prendre des précautions avec moi. Jamais. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais récemment, j'ai même plutôt tout fait pour que personne ne me fasse de cadeau. Tu me vois désolé que toutes mes réussites pourtant tonitruantes dans ce département n'aient pas l'air de te suffire. Et troisièmement, tu te trompes, je ne fais pas tout ça juste pour Caesar. Le jour où elle a été enlevée, Mae m'a sorti mes quatre vérités. Un peu comme tu viens de le faire, d'ailleurs. C'est la seule qui a osé. C'est la seule qui a su me dire exactement ce qu'il fallait. Donc non, je ne fais pas ça uniquement parce que son frère n'est pas là pour le faire lui-même. Qu'un truc pareil arrive à une fille comme elle me révulse, et s'il y a la moindre chance que j'arrive à en démêler ne serait-ce qu'une partie, je ne vais pas me gêner. Maintenant, la seule décision que tu as à prendre, c'est m'aider ou non, mais je te préviens tout de suite : il y a zéro chance que tu puisses te mettre en travers de mon chemin avec quelque succès que ce soit.
Le petit blond débite tout ça avec une cadence parfaite, de la glace dans ses yeux pâles comme dans ses veines. Il n'a été inscrit à une équipe de débat qu'une seule fois, dans un collège où il n'est resté que quelques mois. S'il n'a jamais réitéré l'expérience, ce n'est pas seulement parce que comme dans beaucoup d'activités il s'y ennuyait, c'est aussi parce qu'il était toujours plus violent que nécessaire dans sa façon de s'assurer la victoire. Certains opposants de ses parents se méfient de lui pour cette même raison. Lui tendre une occasion de construire sa répartie équivaut à garantir sa défaite.
C'est au tour de Nelson de rester muet, maintenant, même s'il ne cesse pas de fulminer. Il est toujours furieux envers le blondinet et son manque cruel de considération pour qui et quoi que ce soit, mais il ne peut rien répondre à une telle tirade malgré tout. En fait, ce qui le percute le plus, c'est qu'il reconnaît bien Mae dans la description qui vient d'en être faite. Il ignorait que cette confrontation avait eu lieu, et pour cause puisque l'un des deux seuls participants s'est fait kidnapper et l'autre n'en a fait mention à personne jusqu'à maintenant. C'est néanmoins exactement le genre de trucs que fait Mae, d'aller rentrer dans le lard des gens que personne n'ose toucher, y compris elle-même dans un premier temps. L'exemple le plus récent s'il en faut un est son altercation avec Sarah Degriff.
Se rendant compte que son amie absente ne voudrait pas qu'ils se disputent, le jeune adolescent décide donc de prendre sur lui et s'en aller, sans rien ajouter de plus. Il pense toujours que la voie qu'emprunte Jack est la mauvaise, et dangereuse pour tous ceux ou en tous cas celle qu'il entraîne avec lui, mais il a suffisamment émis d'objections pour que les partis concernés prennent leurs responsabilités. Tout ce qu'il espère, c'est que l'arrogance du petit génie ne va pas aggraver la situation.
Embêtée de le voir partir fâché, Ellen s'élance à la poursuite de son camarade pour le rattraper, après avoir accordé une grimace difficile à déchiffrer à leur aîné à tous les deux. Elle ne peut pas s'excuser auprès de ce dernier, parce qu'elle ne pense pas non plus que Nelson ait complètement tort de s'agacer de ses méthodes, mais elle n'est pas convaincue qu'il s'y soit pris de la bonne manière pour autant. Certaines de ses remarques étaient clairement malvenues.
Laissé seul, Jack hausse les épaules, imperméable au conflit. Il n'a besoin de l'approbation de personne pour savoir qu'il a raison. Et il n'a pas non plus besoin qu'on le mette en garde sur les précautions à prendre vis-à-vis de ses conclusions ; quoi qu'ait fait Alek, dans quoi que baigne l'ex petite amie de Markus, et quoi qu'il soit arrivé à Mae, il ne ferait jamais rien pour nuire à qui que ce soit de cet entourage. Il est même au contraire fermement résolu à tout mettre en œuvre pour que rien ne leur arrive.
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