2x09 - Plein phare (10/19) - Coup de filet

Les portes du commissariat du dix-huitième district s'ouvrent à la volée pour laisser entrer Randers, qui pousse une silhouette blonde devant lui. Suivi de près par plusieurs membres des équipes d'intervention, l'inspecteur amène son captif aux mains liées dans le dos jusque contre l'îlot d'accueil. Sa rencontre avec le meuble lui coupant le souffle, Kayle relève enfin la tête et parcourt l'assemblée de ses yeux pâles. Avec un sourire mauvais, il passe sa langue au coin de ses lèvres où semblent avoir perlé quelques gouttes de sang. Le regard attiré par la légère commotion pourtant pas si inhabituelle, tous les officiers en présence interrompent petit à petit ce qu'ils étaient en train de faire en reconnaissant le visage du portrait-robot du tueur en série surnommé Eugène. Une immobilité ainsi qu'une baisse de volume générales et surréalistes s'abattent bientôt dans tout le grand hall.

— J'amène un prisonnier. Dis ton nom ! annonce Patrick à l'uniforme de service à la réception, avant d'appuyer encore un peu plus dans le dos de son détenu pour l'inciter à parler.

— Bonjour. Je m'appelle Kayle Rodney O'Michaels, et j'avoue avoir tué 74 personnes, altéré la physiologie de 58 autres à leur insu, et grièvement blessé l'inspecteur qui me détient présentement. Et aussi commandité l'enlèvement d'une adolescente que j'ai ensuite séquestrée à des fins de pression sur son partenaire. Celui avec le chien.

L'alien fait ses salutations puis énonce la liste de ses crimes avec un mélange de fierté et de désinvolture. Il est assez clair qu'il s'adresse autant au réceptionniste toujours bouche bée qu'aux autres hommes et femmes en bleu autour d'eux, tout aussi interdits.

Sans même s'en rendre compte, celui à qui il fait directement face fait légèrement reculer sa chaise à roulette, intimidé. Il n'a jamais osé regarder les photos de ses crimes tant leur récit par l'un de ses collègues lui avait déjà fait froid dans le dos.

— Je le boucle. Enregistre-le. Quelle salle d'interrogation est libre ? poursuit Patrick, sans se formaliser de l'état presque catatonique du jeune homme.

— Er… La… La 3, il finit par bégayer.

Il est tellement perturbé qu'il pointe dans son dos par-dessus son épaule, même alors que c'est inutile, puisque toutes les salles d'interrogation sont situées dans le même couloir du rez-de-chaussée.

— Merci, lui jette son aîné, avant d'entraîner son captif dans la direction indiquée.

Il se montre bien plus brusque que nécessaire, mais personne ne lui en tient rigueur. Ceux qui ne faisaient pas partie des effectifs lors des événements de sa première rencontre avec le tueur en série sont rapidement briefés par ceux qui l'étaient, dans une vague de chuchotements pressés sur leur passage. Les plus impatients se rapprochent des intervenants qui sont entrés juste derrière l'inspecteur, restés en retrait pour leur part, afin d'obtenir plus de détails quant à ce qui aurait pu mener à un tel coup de filet. Défaisant les premières sangles de leurs tenues, les plus fanfarons ne se font pas prier pour raconter la descente à laquelle ils viennent de participer. Ils viennent tout de même de prendre d'assaut une forteresse de fortune gardée par une demi-douzaine de mercenaires, et au milieu d'eux un psychopathe de la pire espèce, gardant une gamine inconsciente tel un dragon son trésor. Les stipendiés ont filé, mais ce n'est pas grave, les deux cibles principales ont été récupérées.

Pendant ce temps, arrivé dans la pièce uniquement équipée de deux chaises de part et d'autre d'une table, et d'une vitre sans tain, Randers assoit Kayle en appuyant brutalement sur ses épaules. Il n'y a plus personne pour le voir, mais ça le soulage lui-même. Il prend ensuite soin de joindre les liens de son prisonnier à tous les points d'attache disponibles. L'extraterrestre se laisse faire tout en scrutant le visage de son geôlier, aux mâchoires serrées.

— Est-ce que ça te gêne ? Que j'aie coopéré à ma propre capture ? il l'interroge alors qu'il se redresse d'avoir sécurisé ses chevilles.

C'est la première fois qu'il brise sa couverture depuis que la mise en scène a été initiée. Malgré la perte de sa foi en l'humanité, il garde toujours l'inspecteur en haute estime ; il reste le premier à avoir discerné un motif dans ce qu'il faisait. Peut-être au mauvais endroit, mais qu'importe.

— Est-ce que j'aurais pu t'avoir autrement ? rétorque simplement Patrick en le foudroyant du regard, cynique.

— Bonne remarque, lui accorde l'alien.

Il le trouve sage de reconnaître ses limites. Il faut une bonne dose d'abnégation pour accepter ce qui s'est passé. Arrêter un criminel pour les mauvaises raisons est une sacrée couleuvre à avaler pour un bon flic. Ce n'est pas sans multiples serrages de dents et moult grognements que l'inspecteur a fini par céder à la proposition de l'ancien tueur de série de l'utiliser comme bouc émissaire.

— Reste là, ordonne Randers pour toute réponse, avant de se diriger vers la sortie, peu désireux d'engager la conversation.

— Je ne comptais pas partir, lui lance Kayle poliment, d'une détestable et excessive amabilité.

Laissant le psychopathe, Patrick quitte la pièce. Sur le seuil, il tombe nez à nez avec Iz. Les yeux alarmés, elle a juste le temps d'apercevoir celui qui se trouve à l'intérieur avant que la porte ne se referme. Choquée, elle porte sa main à sa bouche.

— Est-ce que c'est vrai ? Est-ce que vous… Oh Mon Dieu, c'est vrai ! C'est vraiment lui !

— Il avait Mae, lâche son collègue, allant droit au but.

Sa seule mission après le raid factice est de partager cette unique information. Kayle s'occupera lui-même de la confirmer par tous les moyens à sa disposition. Le rapport de l'inspecteur ne va ainsi contenir aucun mensonge, car il va se contenter de résumer la mise en scène de la capture du tueur en série, qui s'est réellement déroulée. Tout ce qu'elle est supposée impliquer, ce n'est pas son problème.

— Quoi ?!… Pardon mais… QUOI ?!

La profileuse tombe encore plus des nues. Elle était à des lieues de s'être imaginé un lien entre les deux affaires. Et pour cause, puisqu'aussi vraisemblable a-t-elle été imaginée, la connexion n'en est pas moins fabriquée de toute pièce. Pire, Kayle n'a pas enlevé Mae mais a participé à la rendre à sa famille. Et le monde n'en saura jamais rien. Mais ce n'est pas comme si cette simple action pourrait effacer ce qu'il a fait auparavant de toute manière.

— Sam l'a suspecté d'entrée de jeu, c'est pour ça qu'il a tout joué si près de la veste, expose Pat succinctement.

Il lutte pour ne pas trop détourner le regard. Il ne fait un effort que parce qu'il apprécie vraiment beaucoup l'idée de Quanto et la jeune femme ensemble. Alors, s'il peut un tout petit peu faciliter la tâche de lui envoyer de la poudre aux yeux à son ancien partenaire, il peut bien s'y coller. Surtout qu'il sait que même s'il est bien meilleur menteur que lui, ça ne va pas être simple pour Sam non plus, ne serait-ce que parce que la brunette mérite indéniablement mieux. Il ne peut qu'espérer qu'un jour il pourra tout lui dire sans mettre personne en danger, ni elle ni qui que ce soit d'autre. Et il espère aussi que ce jour-là elle sera aussi sainte qu'il la croit parfois et pardonnera au maître-chien de l'avoir gardée dans le noir.

— Non, ce n'est pas possible. J'ai profilé la situation, et il n'a pas une relation à Sam suffisamment intime pour avoir voulu lui porter atteinte de cette façon. Et en plus, envoyer quelqu'un faire le sale boulot ne lui correspond pas, elle proteste.

Elle est tellement interloquée qu'elle ne prête pas attention à l'attitude fuyante de son interlocuteur. Elle se repasse à toute vitesse les heures qu'elle a consacrées à éplucher tous les dossiers de l'oncle de Mae encore et encore suite à l'enlèvement, les hypothèses qu'elle a émises quant au mobile des kidnappeurs, les analyses qu'elle a effectuées sur leur mode opératoire et les conclusions qu'elle en a tirées sur les caractéristiques du suspect à rechercher. Eugène n'a jamais été ne serait-ce qu'adjacent au coupable hypothétique qu'elle avait esquissé. Quelque version que ce soit, d'ailleurs, puisqu'elle en avait élaborées plusieurs.

— Bah je sais pas quoi te dire, mais tu vas pouvoir lui poser toutes les questions que tu veux, parce que je te le réserve ; j'ai déjà passé assez de temps avec lui.

Puisqu'il se sait incapable de maintenir cette conversation encore beaucoup plus longtemps, Patrick tente de s'y soustraire. Iz le retient cependant par le bras alors qu'il la contourne déjà en direction du hall, où il a un bon paquet de paperasse à entamer et tout un tas de questions à esquiver de la part du reste du commissariat :

— Randers, attends. Où est Sam ?

— Il a accompagné Mae à l'hosto pour un check-up. Mais elle avait l'air d'aller bien, répond l'inspecteur, signifiant implicitement que le maître-chien va bien lui aussi, en les circonstances en tous cas.

La jeune femme le libère alors de sa faible emprise et le regarde s'éloigner, songeuse. Elle est si choquée de ce qu'elle a entrevu dans la salle d'interrogatoire qu'elle n'arrive même pas à se réjouir ouvertement que la nièce de son compagnon ait été retrouvée, saine et sauve de surcroît.

Eugène ou Kayle, peu importe comment elle choisit de l'appeler, s'est enterré suite à sa confrontation avec Patrick. Depuis lors, il n'a donné aucun signe de sa présence nulle part. Et elle a même surveillé les agences étrangères, au cas où il aurait réussi à passer une frontière. Aucun crime rappelant de près ou de loin son mode opératoire n'a été signalé, aucune personne ne serait-ce que lui ressemblant n'a été repérée où que ce soit. Une de ses hypothèses était qu'il avait lui aussi été blessé lors de sa rencontre avec Randers voire en était peut-être mort. Mais même si ce n'était pas le cas, elle aurait pensé qu'il referait surface avec plus de… panache, sans doute, à défaut d'un meilleur terme. Ce développement ne paraît pas coller avec le reste de son profil et il ne lui inspire par conséquent que méfiance. Mais elle va élucider ce mystère, c'est ce à quoi elle est entraînée.

Ce qui devient beaucoup plus clair, en revanche, c'est le comportement de Sam durant toute cette enquête. Elle ne pensait pas que ce que Kayle a fait subir à son partenaire l'avait tant secoué qu'il irait jusqu'à la tenir elle à l'écart de la suite de la traque, mais il est vrai que le soupçonner d'avoir pris sa nièce paraît une raison suffisante pour décider de garder tout le monde à distance, aussi bien pour leur propre sécurité que celle de la jeune fille. Et elle ne peut qui plus est que cautionner le besoin général de discrétion dès que le tueur en série est concerné, puisqu'elle l'a elle-même cité à Insley comme justification de la méfiance du maître-chien envers l'impénétrabilité du système central de la Police. Ça explique aussi que l'agent Denton ait été de la partie. Et pourquoi un laboratoire s'est retrouvé lié à l'affaire, puisque leur suspect est un biochimiste. Oui, en dehors du profil, elle doit bien admettre que tous les éléments s'emboîtent plutôt bien. En tous cas Sam n'a pas menti : sa raison pour avoir été si secret est plus que solide.

Toujours debout à côté de la porte de la salle d'interrogatoire, Iz revient à la réalité pour constater que ceux qui auraient raté l'arrivée d'Eugène dans le hall n'hésitent pas à passer de l'autre côté de la vitre sans tain, comme s'ils ne croyaient pas à son arrestation, ou bien voulaient se faire peur en regardant ce démon en cage, même sans qu'il puisse les voir. En ce qui la concerne, elle frémit à l'idée de devoir le dévisager à nouveau non seulement à l'abri dans cette petite pièce-couloir mais également en personne depuis la chaise interposée à la sienne. Même en ayant toute confiance en les mesures de sécurité en place dans les salles d'interrogatoires, et même en étant convaincue de ne pas remplir les critères qui pourraient amener le fou dangereux à jeter son dévolu sur elle, elle reste terrorisée par ce personnage. Néanmoins, c'est une peur qu'elle tient absolument à affronter.

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