2x08 - L'eau qui dort (19/19) - Frankenstein

En fin de soirée, bien après le départ de Patrick et aussi celui de Sam, Alek est encore en train de veiller le retour de Markus. Il ne s'inquiète pas pour lui, à la fois parce qu'il est grand et parce qu'il le sait accompagné de Jena – ils lui ont justement fait parvenir cette information pour le rassurer. Néanmoins, avec tout ce qui est arrivé à ses enfants récemment, le père de famille a des élans de vigilance. Ce n'est qu'un des comportements parentaux dans lequel il retombe, alors qu'il les avait mis de côté au fil des années et de la croissance de la confiance qu'il avait en sa progéniture et en le monde dans lequel elle évoluait.

Assis au chevet de sa fille toujours inconsciente, l'ingénieur est tiré de ses pensées par des coups frappés à la porte. Il se lève donc pour aller ouvrir au rez-de-chaussée, et découvre Vladas et Siegfried sur son seuil, encadrant une frêle silhouette tremblante. De vingt centimètres de moins qu'eux et presque deux fois moins large, il est difficile de croire que cet homme est celui qui pourrait enfin réveiller Mae. Ou même celui qui l'a mise dans cet état en premier lieu. Mais qui d'autre auraient-ils pu ramener ? Toujours menotté et vêtu d'un pull à col roulé noir trop grand pour lui, l'inconnu garde le menton baissé vers le sol, son visage caché derrière quelques mèches noires un peu longues que les autres et surtout encore tachées de sang.

Le premier choc passé, le père s'écarte du passage du trio, puis referme derrière eux une fois qu'ils sont entrés.

— Aleksander Quanto, laissez-moi vous présenter le Docteur Gregor Bertram, l'homme qui a expérimenté sur votre fille pendant quoi ? Deux semaines ? annonce Sieg, qui tient le scientifique par le bras gauche tandis que son acolyte s'occupe du droit.

— Vingt jours, précise machinalement son détenu.

Il n'y a aucune émotion ni dans sa voix ni dans son regard, d'ailleurs toujours fuyant même si l'ingénieur peut enfin le découvrir comme bleu. Le Scandinave se penche alors vers l'oreille de son prisonnier en secouant la tête :

— Tu n'aides pas ton cas, là, il lui fait remarquer un ton plus bas.

— Est-ce que vous pouvez l'aider ? Alek demande simplement au scientifique, attirant son attention sur lui.

À sa grande surprise, Gregor soutient soudain son regard sombre sans broncher. C'est comme s'il avait prononcé une formule magique pour ramener le pantin à la vie.

— L'aider ? Oui. La guérir complètement, probablement pas, répond Greg en toute honnêteté.

Bien qu'anticipée, la réponse fait bien évidemment mal au patriarche. Il s'écarte à nouveau du passage mais en profite cette fois pour se détourner. Il ne peut pas être confronté au responsable des tourments de sa benjamine plus longtemps. Pas ce soir, pas juste après l'avoir rencontré.

— Emmenez-le à elle, il autorise tout de même.

Sans se faire prier, Sieg pousse à nouveau son captif devant lui sans ménagement, en direction de l'étage cette fois.

— Aller, Prince Charmant, c'est l'heure de réveiller la Belle au Bois Dormant, plaisante-t-il d'un ton froid.

Laissant Alek dans le hall d'entrée, à digérer ce premier face-à-face, les trois hommes gravissent les escaliers aussi vite que l'état de Gregor le leur permet. Ils prennent ensuite tout de suite à gauche pour se rendre dans la chambre de Mae. L'adolescente est à peu près dans la même condition qu'au matin, dormant d'un sommeil anormal et plutôt agité. À sa vue, le scientifique se redresse et semble regagner encore un peu de vigueur, comme il avait déjà commencé à le faire lorsqu'Alek lui a demandé de confirmer sa capacité à aider. Il savait que c'était à elle qu'on l'amenait, mais il n'avait pas encore réussi à se faire passer le sentiment qu'il n'allait jamais la revoir.

— Elle n'a pas d'intraveineuse. Qu'est-ce que vous lui avez fait ?

Il est sincèrement perplexe. Il ne comprend pas comment elle n'a pas dépéri si elle ne s'est pas réveillée depuis son retour mais n'a par ailleurs pas de source d'alimentation visible.

— Écoute, même si j'étais un scientifique, j'ai passé ces cinq derniers jours à chercher ton petit derrière. J'en sais rien ! s'agace Siegfried.

En vérité, il découvre lui aussi l'adolescente pour la première fois. Ils n'ont pas eu l'utilité de passer la voir avant leur départ pour la traque dont ils reviennent présentement. Ils ont négocié avec les Homiens de prendre en charge l'opération, mais ils se savaient incapables de venir directement en aide à la comateuse. Ils étaient contents qu'elle soit rentrée chez elle après le mal qu'ils se sont donné à la faire sortir du laboratoire, mais en étant tout à fait honnêtes, ils ne l'ont encore jamais rencontrée éveillée, alors ils n'ont pas trouvé d'intérêt à lui rendre visite pendant qu'elle est inconsciente.

— Moi je peux te le dire, intervient alors Kayle, apparaissant soudain sur la chaise de bureau de la jeune fille, tel un caméléon.

Sa sortie de camouflage fait sursauter les deux agents pourtant difficilement ébranlés, mais c'est son visage qui fait reculer Greg. Seul Vladas, debout dans son dos, arrête son battement en retraite. Il se souvient très clairement du blondinet qui l'a saisi par le cou et plaqué au mur, alors qu'il venait de le voir user de cette exacte même prise pour éliminer sa patronne quelques instants plus tôt. Il a frôlé la mort de nombreuses fois dans sa vie, mais jamais d'aussi près que ce jour-là.

— Je suis vexé. Je ne suis pas celui qui t'a menacé, après tout, l'alien s'offusque de cette réaction apeurée, main sur le cœur.

Ce jour-là, les propos de Strauss ont été bien plus effrayants que son propre comportement. Il n'en pensait pas le Diplomate capable, pour être tout à fait honnête.

— Pas verbalement, non, lui accorde à moitié Bertram.

Il amène machinalement sa main au pont de son nez, seulement pour se rendre compte qu'il ne porte pas ses lunettes. Captant son geste, Vlad les sort de sa poche pour les lui tendre, se disant qu'il va sans doute en avoir besoin pour faire de la science. Elles sont en curieusement bon état, ayant été retirées à leur propriétaire avant ses séances de tortures dans le bunker. Mais ce qui perturbe le plus le généticien en les retrouvant, c'est qu'il remarque qu'il peut voir son interlocuteur très clairement sans elles, alors que tout le reste autour de lui est légèrement flou comme il se doit. Comment ?

— Très bien ! On m'appelle Kayle, et voilà ce qui a été fait à la demoiselle depuis la dernière fois que tu l'as vue, le tueur en série se présente officiellement.

Quittant son siège, il vient ensuite tendre au nouveau venu une tablette récupérée juste devant lui, sur le bureau de la chambre. Écartant toute autre interrogation de son esprit, le scientifique s'en saisit fébrilement et commence à passer son contenu en revue. Il parcourt le dossier construit par les Homiens depuis leur prise en charge de Maena pendant un petit moment, le faisant défiler du bout des doigts. Les trois autres personnes en présence le laissent faire sans broncher.

— Ces notes ne sont pas standards, il observe à un moment donné.

Il relève brièvement les yeux vers le tueur en série sans bouger le menton.

— Au cas où tu n'aurais pas pigé, nous ne sommes pas tous exactement standards nous-mêmes. Mais je peux te reformater tout ça, si ça pose problème, lui propose Kayle, tendant la main, un grand sourire condescendant aux lèvres.

Il fut un temps où il se serait plié en quatre pour optimiser sa collaboration avec un chercheur humain. Aujourd'hui, il est plutôt las de devoir attendre des infos d'un être inférieur pour pouvoir agir. Il doit cependant admettre être agréablement surpris de l'impassibilité de son nouveau collaborateur. Il l'a vu tuer par contact, le sait être entré dans une pièce pourtant justement sans point d'entrée, et vient juste de le voir passer d'invisible à visible. Et à aucun moment il n'a sourcillé. Même pour ceux qui savent d'où il vient, ça reste déconcertant, comme en témoigne le soubresaut des deux infiltrateurs un instant plus tôt. Tester ses nerfs d'acier pourrait donc être intéressant. On trouve son bonheur où on peut.

— Non, non, c'est bon. Je sais déjà ce qui ne va pas, j'ai juste besoin d'être sûr de ne créer aucune interaction néfaste, le scientifique rejette la proposition, secouant la tête à la négative.

L'attitude du blondinet ne l'impressionne nullement. Il a toujours travaillé entouré de savants plus mégalos les uns que les autres, alors le comportement de Kayle ne le dépayse pas le moins du monde. À la rigueur il pourrait être surpris que des gens comme ses sauveteurs s'associent à quelqu'un comme lui, mais il n'en prend pas la peine, toujours majoritairement focalisé sur sa lecture.

— Par pure curiosité : comment est-ce que tu as su que quelque chose allait clocher pour elle lorsqu'elle sortirait de son état de fugue ? Tu avais l'air sûr de toi, pourtant, quand tu l'y as plongée, se permet l'extraterrestre.

Il n'a pas oublié avoir été retenu d'extrême justesse de mettre un terme à son existence. Si Gregor n'avait pas été convaincu à 100% de son argument, il serait mort à l'heure qu'il est. Il en faut beaucoup pour arrêter un Soigneur homien en plein élan létal. Surtout lui.

— J'étais pressé. Je n'ai pas anticipé la reprise de son cycle hormonal. C'est ça qui interfère avec sa nouvelle physiologie. Ces examens sont impressionnants ! explique le scientifique de manière expéditive, avant de complimenter le travail effectué en son absence.

— On est doués. Est-ce que tu sais quoi faire ? le presse Kayle.

Les éloges, il les prend pour acquis. Compassion et humilité sont visiblement suffisamment étroitement liées chez lui pour que lui retirer la première l'ait plus ou moins délesté du peu de la seconde dont il disposait.

— Je vais avoir besoin d'un peu de temps pour mettre au point la formule parfaite, mais je suis confiant, répond le prisonnier, hochant la tête cette fois.

Être dans son élément lui a un peu fait passer la terreur que lui inspire celui avec lequel il se voit contraint de travailler. Il peut aussi la mettre en perspective avec ce qu'il a subi ces 9 derniers jours : s'il doit mourir ici, ce sera sans aucun doute plus rapide et donc moins douloureux que s'il avait dû être tué là-bas. Et il sera avec sa patiente. C'est toujours ça de pris. Encore une fois, il a l'habitude de collaborer avec des gens dangereux, donc la menace constante de mise à mort n'est pas nouvelle.

Bien sûr, il a toujours ses craintes d'être traqué jusqu'ici, mais il se voit bien obligé de les remettre à plus tard. Si elles devaient se concrétiser, sa protégée n'a aucune chance dans son état actuel. La priorité est donc de la faire revenir à elle. Et avec beaucoup de bol, les deux armoires à glaces qui l'ont amené ici lui prouveront qu'il a tort et parviendront à suffisamment bien couvrir leurs traces pour qu'ils ne se fassent pas rattraper par qui que ce soit. Il ne se souvient pas d'avoir déjà été aussi utopiste de toute sa vie, ceci dit.

— Surtout avec mon aide. Vous pouvez y aller, maintenant.

Kayle accompagne son congédiement verbal de Vlad et Sieg, toujours dans l'encadrement de la porte, d'un geste assez dédaigneux. Sans surprise, les deux géants blonds ne l'entendent pas de cette oreille.

— Bien sûr. Laisser les deux psychopathes avec l'adolescente endormie. Super idée, refuse le Scandinave en bloc.

Son ton sarcastique est inutilement confirmé par le visage fermé de son partenaire à côté de lui.

— Pourquoi est-ce qu'on lui ferait du mal avec toute la peine qu'on s'est donnée à la protéger et la secourir ? En plus, je ne suis pas sans escorte ; Chad est dehors, et vous n'avez encore rien vu de sa célérité, tente de négocier le petit blond, las.

— Er… Vous êtes qui ? Et pourquoi est-ce que tout le monde au bahut semble penser que ma petite sœur s'est fait kidnapper quand elle est juste là ? intervient la voix de Caesar à ce moment précis.

Les quatre hommes se tournent tous vers l'adolescent, en sursaut et devant faire volte-face pour trois d'entre eux. Les épaules de Kayle s'affaissent à ce contre-exemple de ce qu'il vient juste de dire. Non pas qu'il puisse blâmer Chad, chargé de surveiller le périmètre, de ne pas avoir réagi au passage du môme, puisque c'est un Quanto. Il aurait quand même préféré que le père ait intercepté son second fils avant qu'il ne mette les pieds dans le plat. C'est bien tombé qu'il soit justement sorti prendre l'air à l'arrière de la maison. Reste à espérer que Chad s'est maintenant rendu compte de sa bévue et va mettre sa rapidité vantée au service de prévenir le patriarche, parce que si personne ne répond rien dans la prochaine minute, il va falloir que ce soit lui qui intervienne. Et ça ne plairait sans doute à personne.

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