2x06 - Coup de poing (18/19) - Patriarcat

Comme tout parent, Aleksander n'a pas le loisir de ne pouvoir se soucier que d'un seul de ses enfants en même temps. Il n'a donc pas oublié son rendez-vous hebdomadaire avec le Docteur Conway. Il essaye d'être optimiste et espère que la session va un peu lui remonter le moral, sinon au moins le distraire de son anxiété au sort de son frère, de sa fille, du meilleur ami de son fils et de la jeune fille dans la machine qu'il a protégés et entraînés ces derniers mois, ainsi que de tous les gens qui ont accepté de l'aider à réunir sa famille, mais la lutte est dure. Il sait que sa participation active à l'opération n'aurait été d'aucune aide, voire aurait carrément pu attirer l'attention du Docteur Vurt, mais il déteste tout de même se sentir aussi impuissant. On pourrait pourtant penser qu'il se serait habitué à ce sentiment, à force de se voir dépasser par les événements encore et encore…

— Kennedy. Bonjour, il salue la psychiatre en entrant dans le hall de l'institut qu'elle dirige.

Elle est en train d'échanger avec le jeune homme qui s'occupe de l'accueil aujourd'hui, et s'écarte du comptoir pour rejoindre le père de famille dès qu'elle entend sa voix. Bien qu'elle soit souriante, elle plisse légèrement les yeux, quelque chose dans ses propos lui paraissant suspect :

— Oh non. Mon prénom. Ça ne peut pas être bon signe.

— Je croyais que c'était votre volonté, se rattrape Alek, se poussant lui aussi à sourire.

— Je m'étais résignée à "Docteur Conway", en fait, avec vous. Maintenant, je suis inquiète, elle l'incite subtilement à se confier.

L'ingénieur n'est pas le genre de personne à faire des erreurs, ou dévier de sa routine. Il y a un je-ne-sais-quoi de très solennel dans son aura, un côté vieux jeu, peut-être. Il n'est pas seulement réservé, il est calme et réfléchi. Elle le retrouve dans Caesar, parfois. Souvent. Lorsque l'adolescent était silencieux, la ressemblance était encore plus frappante.

— À raison, certainement, il marmonne dans sa barbe, sans que la psychiatre ne puisse être certaine d'avoir bien entendu.

Au lieu de le faire répéter, elle remarque une silhouette familière devant le bâtiment, à travers la baie vitrée du hall, par-dessus l'épaule de son interlocuteur. Elle se penche légèrement sur le côté pour vérifier son observation.

— Est-ce que c'est Markus, dehors ? elle demande tout de même.

Elle est surprise par la présence du fils aîné. Il passe le Jeudi, d'ordinaire. Et les Quanto ne sont encore jamais venus à plusieurs pour la voir.

— Il ne voulait pas me laisser seul, confirme et explique Alek.

Il jette un œil en arrière à son garçon, qui fait effectivement les cent pas à l'extérieur, après l'avoir accompagné jusqu'ici. L'inquiétude de la jeune femme en face de lui ne fait évidemment qu'augmenter à cette réponse :

— Pourquoi ça ? elle interroge, alarmée.

— Est-ce que ce n'est pas le moment pour vous de m'inviter dans une salle ? il suggère alors.

Il ne peut pas oublier qu'en plus d'être debout ils ne sont pas vraiment seuls, seulement quelques mètres en face du secrétariat. Ce n'est pas comme s'il comptait tout expliquer au médecin, mais il préférerait quand même qu'ils soient seuls pour parler.

— Venez.

Suivant sa proposition somme toute raisonnable, Kennedy ouvre la voie vers l'une des pièces voisines, justement réservées aux visiteurs. En refermant derrière eux, elle le laisse s'installer sans le presser de questions. Elle prend elle-même place dans un fauteuil à disposition, lissant un pan de sa blouse blanche d'un geste un peu nerveux.

Dans la théorie la plus pure, elle est censée aider les familles à gérer les retombées de ce que l'un de leur membre a fait pour entraîner son admission dans son institut. Mais comme il est rare qu'un dysfonctionnement aussi grave arrive seul, elle est souvent amenée à élargir son champ d'action aux ennuis spécifiques à chaque individu. Dans le cas des Quanto, on est cependant bien loin des problèmes classiques qu'elle a pu voir tout au long de sa carrière. La plupart des gens pourraient bénéficier de voir un psy, pour une raison ou une autre, mais elle doit bien admettre que l'adversité que rencontre l'ingénieur est plutôt à part.

Les deux dernières fois qu'elle l'a vu, il avait néanmoins semblé aller de mieux en mieux, en dépit des circonstances. Il était content du diagnostic et des progrès de Caesar, et paraissait même presque optimiste vis-à-vis des recherches pour trouver Mae. Il disait se sentir moins seul, comme il avait l'impression de l'être juste après les faits. Aujourd'hui, pourtant, on dirait qu'il est de retour à la case départ. Il passe ses mains sur sa barbe et les joint devant lui, clairement troublé. Que son aîné ait insisté pour qu'il ne reste pas seul ne fait que conforter cette impression.

— Je vais récupérer ma fille, il finit par rompre le silence.

Cette déclaration confirme la suspicion de la psychiatre sur ce qui le tracasse, même si ce n'était pas très difficile à deviner.

— Je n'en doute pas, elle affirme simplement.

Elle cherche à renforcer sa conviction grâce à la sienne, tout en se demandant encore ce qui a bien pu le décourager depuis la semaine dernière.

— Vous ne comprenez pas. Je sais qui l'a prise, et je sais où elle est. Je vais la récupérer, il précise son propos, qui n'était finalement pas une prière mais une annonce.

— Comment ? Quand ? demande alors Kennedy, évidemment désarçonnée par ce développement.

Autant qu'elle sache, l'enquête de la Police n'avançait que lentement. Ils n'avaient aucune piste quant aux kidnappeurs, ni même leur mobile. La compagne de Sam, Liz, qui est une fois venue pour l'excuser alors qu'il devait témoigner, lui avait raconté avoir écumé tous ses anciens dossiers à la recherche d'un suspect crédible, mais sans succès. Cependant, il n'est pas rare que la progression d'une investigation soit conservée confidentielle, même d'une personne soumise au secret médical.

— Pas sans mettre encore plus de personnes à qui je tiens en danger, malheureusement, répond Alek au premier pronom interrogatif, ignorant le second.

— Sam est impliqué, déduit le médecin.

Bien qu'à des lieues de se douter de la vérité, elle voit juste. Elle avait discuté avec Elizabeth Jones du potentiel conflit d'intérêt que Sam participent à l'enquête pour retrouver sa nièce.

— Oui, confirme l'ingénieur.

Il est conscient qu'il serait trop risqué d'entrer dans quelques détails que ce soit, en plus d'inutile. Mais il ne se sent pas capable de mentir non plus, alors il reste concis.

La thérapeute envisage tous les aspects du problème avec sagesse, cherchant un bon côté à la situation.

— Votre frère n'est pas quelqu'un qui reste facilement sur le banc. Mais est-ce que, par ailleurs, son oncle n'est pas aussi la meilleure personne pour retrouver Mae ?

— Si. Mais ça ne me rend pas les risques qu'il doit prendre plus faciles à vivre.

Aleksander n'est hélas pas spécialement convaincu par cet argument, qu'il a bien sûr déjà considéré. La moins pire des solutions reste une mauvaise solution.

— C'est compréhensible. Votre famille a déjà traversé beaucoup d'épreuves, ces derniers mois, Kennedy lui offre son soutien, tout en voulant le pousser à être plus indulgent avec lui-même.

Il n'y a aucune honte à être inquiet. Il est impossible de vivre sans jamais éprouver d'émotions négatives. Et il n'y a pas toujours de moyen de les faire passer, il faut parfois les accepter, aussi difficile ça puisse être. Comme tout symptôme parfois déplaisant, elles ont un rôle et une utilité.

— Et je veux que ça s'arrête. Mais en même temps, j'ai peur de la conclusion vers laquelle on se dirige, l'ingénieur confesse son appréhension, se tordant les mains.

— J'aimerais pouvoir vous promettre une fin heureuse, Professeur, est tout ce que peut lui dire la psychiatre en guise de réconfort.

Elle se retient de venir mettre sa main sur son avant-bras pour l'apaiser, jugeant que ce serait déplacé. Certaines personnes trouvent le réconfort dans le contact physique, mais Aleksander Quanto n'est pas de celles-ci.

— J'ai beau me creuser les méninges, je n'arrive pas à déterminer à quel moment perdre ma fille et mon frère a commencé à occuper une telle part du champ des possibles, il déclare alors avec un éclat de rire nerveux, secouant la tête.

— Je… ne saurais pas vous dire, est bien obligée d'admettre Kennedy.

Elle est affectée par son sentiment d'impuissance visible, mais n'a hélas pas toujours une réponse à tout.

— Est-ce que vous pouvez me garantir que Caesar va s'en sortir ? enchaîne soudain le père, changeant brusquement de focalisation.

Il braque son regard marron sur elle avec plus d'intensité que jamais, ce qui la déstabilise momentanément.

— Caesar ? Caesar va bien. Il est ici, il est en sécurité, elle le rassure immédiatement.

Elle ne comprend pas trop ce qui pourrait avoir tout à coup accru son inquiétude pour son plus jeune fils, puisqu'il est justement tenu à l'écart de tout ce qui est en train de se dérouler avec les siens en dehors de l'Institut. Certes, il se doute un peu de quelque chose, mais quels que puissent être les risques encourus, il en est préservé. Il ne peut rien lui arriver tant qu'il est dans les locaux. À moins que la menace soit si grande que tous les résidents soient en danger par association ? Mais autant ne pas tirer de conclusions hâtives et se précipiter sur le pire scénario possible.

— Il est le seul d'entre nous à ne pas encore être mêlé à toute cette histoire. Est-ce que vous pouvez me promettre que, quoi qu'il advienne, ça restera comme ça ? insiste le père.

Il aimerait tellement qu'au moins l'un de ses enfants réchappe indemne de cette sordide expérience.

— Je… Non, je ne peux pas, répond malheureusement Kennedy après un moment d'hésitation, secouant doucement la tête de gauche à droite.

— Pourquoi pas ? lui demande Alek.

Il est désespéré, pas agacé. Il devine qu'elle a une excellente raison de lui offrir cette réponse.

— Parce que même s'il n'était pas hyper-intuitif, je ne vous conseillerais jamais de le garder dans le noir. Je me trompe peut-être, mais il est bien possible que sa condition ait initialement été exacerbée parce qu'il était conservé dans l'ignorance de quelque chose d'important, ce qui a conduit à son geste extrême. Je comprends votre envie de le protéger, vraiment, mais le tenir à l'écart n'est pas une solution, la psychiatre expose calmement sa façon de voir, aussi clinique et détachée que possible.

— Même si j'arrive à regagner le contrôle de la situation, autant que ce soit encore possible à ce stade, je ne sais pas si je serais capable de lui ajouter ça.

Alek peut percevoir la sagesse du conseil, mais il est lucide quant au fait qu'il ne sera peut-être pas en mesure de le suivre malgré tout. Tout a commencé par un mensonge. Un mensonge censé garder ses enfants à l'abri. Et ça n'a pas fonctionné, puisque Caesar s'est fait du mal, puis Mae s'est fait enlever. Dire la vérité semble une solution toute indiquée au rétablissement de la normalité dans leur famille, alors pourquoi est-ce qu'il s'en sent si incapable ?

— Je ne suis pas en train de dire que je vais l'autoriser à rentrer avant que les choses ne se soient pas au moins un peu calmées de votre côté, et surtout avant d'être certaine qu'il est capable de les gérer convenablement. Mais je pense tout de même que Caesar est plus fort que vous ne le croyez, Kennedy offre son opinion sur la question, à la fois optimiste et rassurante.

À l'instar de beaucoup de parents, surtout en périodes troubles, Aleksander a du mal à voir ses enfants comme sources de soutien. Tout le monde aimerait protéger sa progéniture envers et contre tout, et nombreux sont ceux qui oublient que les liens de parentés vont dans les deux sens. Les descendants, quel que soit leur âge, apportent tout autant à leurs antécédents que l'inverse. S'il est certain qu'il ne faut pas que Caesar soit brutalement soumis à la situation, il est fort probable que l'adolescent apportera une aide précieuse à sa famille dans cette épreuve lorsqu'il les y aura rejoints. Il fait partie de leur équilibre, même lorsqu'il est lui-même fragilisé. Alors qu'ils pensent tous devoir le préserver, ils ne se rendent pas compte d'à quel point ils ont besoin de lui. Et aussi combien le fait d'être réintégré au groupe est à terme exactement ce qu'il lui faut, quel qu'en soit l'état.

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