1x10 - Chaussons de verre (5/18) - Profil

Iz rejoint le commissariat bien après Sam, après être repassée chez elle pour se changer et surtout nourrir son propre animal domestique. Il l'a déposée, mais elle a refusé qu'il l'attende. En dehors du fait qu'une telle démarche impliquerait un degré alarmant de domestication entre eux deux, elle voulait aussi profiter de cette escale pour se préparer mentalement pour sa présentation. Et elle ne peut faire ça que seule.

En arrivant, elle va directement s'installer dans la plus grande salle de réunion, mais ne convoque pas tout de suite l'ensemble des inspecteurs, attendant qu'ils soient tous dans le bâtiment. La profession implique en effet des horaires de présence relativement flexibles, selon qu'on se sente plus efficace le matin ou en soirée, et surtout selon les déplacements nécessaires au bon exercice de ses fonctions.

Dès que tous les bureaux de l'étage sont occupés, la jeune femme ne tarde cependant pas à les inviter à la rejoindre dans la grande salle. Il est temps, plus la peine de retarder l'échéance.

Elle regarde alors les duos de choc s'installer les uns après les autres sur les chaises qui font face au grand écran de la salle, avec des mimiques et des murmures plus que perplexes à la raison de leur présence, surtout lorsqu'ils remarquent qu'il n'y a qu'elle devant eux.

— D'accord, même la fille qui distribue le café donne des réunions, maintenant, raille un inspecteur un peu plus fort que les autres, et sans doute aussi plus fort qu'il n'en avait l'intention.

— C'est exact. Je vous distribue le café tous les jours. Plusieurs fois par jour. De rien, elle rebondit avec un sourire clément.

— Er… C'est pas ce que je voulais dire, Lizzie, s'excuse maladroitement le fautif, quoiqu'avec sincérité, n'ayant effectivement jamais eu l'intention de lui manquer de respect.

Ils se souviennent tous de l'état déplorable dans lequel ils étaient lorsqu'elle est allée mener la cellule de crise à Walter Payton, suite à la prise d'otages. Non pas que la majorité d'entre eux avaient notion de là où elle était ni de ce qu'elle y faisait exactement, mais son absence s'est fait sentir.

— Je sais. Mais en fin de compte, c'est une excellente introduction à ce que j'ai à vous dire, puisque la première chose dont vous devez vous souvenir, c'est que mon rôle ici ne se limite pas à ça, Iz poursuit sur sa lancée indulgente.

— Huh ? s'étonne l'assistance, la plupart des yeux se plissant.

— Je suis la psycho-psychiatre résidente. Mon job, c'est de m'assurer de votre bien-être à tous. Et oui, distribuer le café fait partie de mes actions, mais j'ai aussi déjà conseillé certains d'entre vous après des affaires un peu dures. Et aujourd'hui, je suis là pour encore autre chose. Aujourd'hui, je viens vous présenter le profil d'un tueur en série, la petite brune entre dans le vif du sujet sans plus attendre, et les sourcils auparavant froncés se haussent.

— Un tueur en série ? À Chicago ? Ça se serait vu, se permet de faire remarquer une inspectrice, qui n'a pourtant pas bronché à la révélation de la fonction réelle de la jeune femme, puisqu'elle fait partie des officiers qu'elle a déjà conseillés.

— Et pourtant, toutes ces victimes ont été tuées par la même personne, annonce Iz, faisant apparaître toute une flopée de photographies de scènes de crime sur l'écran derrière elle, d'un geste ample au-dessus de la surface intelligente qui lui sert de pupitre.

Son public est surpris de retrouver ses affaires en cours parmi les clichés, et une vague de protestation parcourt l'assemblée. D'une part, il est toujours difficile d'admettre que son enquête fait finalement partie d'une autre. D'autre part, des objections légitimes sont immédiatement émises à la déclaration de la jeune femme :

— Je dis conneries ! Il y a des dealers de drogues aussi bien qu'une femme enceinte, là-dedans ! proteste un inspecteur, arrivant à faire entendre ce que la plupart sont en train de dire dans un brouhaha incompréhensible.

Puisqu'elle s'attendait à cette réaction, Iz ne se départit pas de son calme.

— La victimologie ne saute pas aux yeux, c'est vrai. Pas plus que la géographie ou même le mode opératoire, je vous l'accorde. Et pourtant il n'y a pas d'erreur. Sous les ongles de Miss Teresa Lance a été retrouvé une substance jaunâtre, que j'ai également pu placer sur chacune des autres scènes de crimes que j'ai affichées ici, elle insiste sur sa conclusion, la soutenant par la preuve physique irréfutable qui lui a déjà permis de confirmer le caractère sériel des homicides concernés en premier lieu.

Avec deux doigts, elle agrandit le cliché de la femme enceinte étendue dans l'allée, afin que tout le monde puisse comprendre qu'il s'agit de Teresa Lance, puis fait apparaître un gros plan de sa main, pris par un membre de l'équipe des légistes, ainsi que les résultats préliminaires d'analyse qui confirment que la substance est la même qu'à d'autres endroits.

— Tu crois pas qu'on aurait remarqué un genre de gel jaune sur nos victimes, Lizzie ? l'inspectrice qui a pris la parole un peu plus tôt continue de douter de ce qu'on lui expose, pas mesquine, simplement consciencieuse, une qualité par ailleurs favorable à son corps de métier.

— Ce n'était pas sur elles. Pas toujours, en tous cas. Là et là, c'était dans un graffiti sur un mur. Là, dans un pot de miel sur une étagère. Ici, assimilé à de la sève sur un arbre. Là, à de l'urine sur le sol. Je dois continuer ? C'est sa signature, je suis catégorique, la brunette soutient une fois de plus son propos par des arguments solides.

Au fur et à mesure de son énumération, elle illustre ce qu'elle dit en amenant de nouvelles images au premier plan. Elle en fournit même plus que d'exemples cités, et pourtant le nombre de scènes de crime est encore trop élevé pour les afficher toutes. Elle est soudain elle-même un peu impressionnée par le travail qu'elle a abattu en repérant cette pièce à conviction sur chaque scène de crime, sans en avoir jamais visité aucune. Elle remercie silencieusement les équipes de terrain d'avoir été aussi consciencieuses dans leur récolte d'éléments, et se promet de leur transmettre toute sa gratitude en temps voulu.

— D'accord, mais ça avance à quoi ? C'est quoi ce… liquide ? interroge un inspecteur, qui se remet encore de la découverte qu'Iz n'est pas juste la fille qui distribue le café, et est seulement capable d'émettre la même objection initiale que Sam.

— La labo y travaille encore. Mais je ne viens pas vers vous les mains vides. Une fois que j'ai établi avec certitude que toutes ces affaires n'en formaient qu'une seule, j'ai fini par repérer le motif récurrent de l'une à l'autre, elle poursuit son exposé, n'étant évidemment pas restée au même stade dans son étude que celui qu'elle avait atteint lorsqu'elle a mentionné la substance à Sam pour la première fois.

Si c'était le cas, à quoi bon avoir attendu avant de faire sa présentation ? Elle doit cependant aussi cette avancée au maître-chien, comme la levée de l'alerte sur le potentiel lien entre tous ces meurtres en premier lieu. Elle a fait le boulot, mais il lui a à chaque fois mis le pied à l'étrier, la seconde fois sans même le faire exprès.

— Qui est ? s'enquiert l'inspecteur de la part de toute l'assistance.

— L'eugénisme, déclare simplement Iz, à la fois fière de sa conclusion et dépitée par ce qu'elle représente en les circonstances.

— Genre… nazisme ? propose une inspectrice, confuse.

— C'est quoi, le nazisme ? relève alors un collègue derrière elle.

— Merde, Martins, ouvre un livre d'Histoire, de temps en temps ! lui renvoie le coéquipier de la femme ayant mentionné le mouvement qui pose problème en premier lieu.

— Le nazisme était en fait une déviance extrême de l'eugénisme, mais ce n'est pas le sujet. En gros, notre Eugène essaye de nettoyer la population, Iz s'efforce d'expliquer aussi simplement qu'elle le peut une théorie écologique complexe à son public moins que qualifié en biologie évolutive.

Non pas qu'elle n'ait pas elle-même dû potasser pour être certaine de ne pas utiliser le mauvais terme. Elle tenait à utiliser une terminologie adaptée, après avoir compris son intention générale, et en a eu pour ses efforts.

— Eugène ? Ça fait franchement pas peur, comme nom de code pour ce cinglé, se permet de lui faire remarquer l'une de ses auditrices.

— Désolée, mais les tueurs en série n'ont pas droit à un surnom cool de ma part, réplique la profileuse, souriante mais péremptoire.

L'inspectrice qui a relevé lui accorde son raisonnement avec une moue agréablement surprise. Ce qu'Iz ne dit pas, c'est qu'un simple prénom lui permet aussi de ne pas céder à la terreur que le monstre dessiné par son enquête lui inspire. Elle a déjà rencontré des tueurs, et même des tueurs en séries, dans le cadre de sa formation, mais sa première chasse en solo donne à celui-ci une dimension encore plus effrayante que les autres, en plus de sa coriacité intrinsèque, étant donné la fréquence, la diversité, et surtout l'efficacité de ses crimes.

— Qu'est-ce que tu entends par nettoyer ? Sam intervient alors pour la première fois depuis le début de la réunion, pour lui demander des précisions et recentrer le débat après cette légère digression.

Jusqu'ici, Iz avait soigneusement évité de regarder dans sa direction, pour éviter d'être déconcentrée. Et il se doutait sans doute que ça se passerait comme ça, puisqu'il s'est placé dans un coin de la pièce, pour lui faciliter la tâche. Croiser son regard ne la perturbe cependant pas autant qu'elle l'aurait pensé, et la galvanise au contraire.

— Il a commencé par les criminels, les éléments entre guillemets "nuisibles" de la société : dealers, individus violents, fumeurs, … Grosso modo, ceux qui font du mal aux autres en toute connaissance de cause. Il a pris la casquette de justicier, en quelque sorte. Par exemple, depuis le début de l'année scolaire, cet étudiant avait poussé trois élèves à quitter la faculté, par le bizutage. Et comme vous pouvez le voir, avec ces victimes, Eugène a pris son temps, les a fait souffrir, et les a ensuite placées dans des postures qui suggèrent la punition, pour envoyer un message, la brunette élabore son affirmation avec assurance.

Elle illustre à nouveau son propos par les images, affichant d'abord des portraits des victimes de leur vivant, accompagnées d'attestations des comportements perturbateurs dont leur meurtrier les accusait, puis passant aux clichés plus choquants de leurs cadavres. Ainsi arrangées, les photos présentées semblent effectivement avoir un peu plus en commun qu'auparavant. Les mutilations sont extrêmement diverses et plus ou moins avancées, mais ainsi mis en évidence, leur caractère punitif est incontestable.

Patrick et Sam repèrent aisément Joseph Pierce parmi les victimes sélectionnées, avec autant d'aisance que ceux de leurs collègues dont l'affaire est également concernée reconnaissent la photo de leur scène de crime, pour l'avoir fixée pendant beaucoup trop longtemps.

La position de Joseph, à plat ventre les mains dans le dos, avait effectivement inspiré au duo une neutralisation par un agent des forces de l'ordre, mais ils n'avaient jamais réussi à donner suite à cette impression, au fil de leur enquête.

Aussi triste que ce soit à admettre, en tant que porteur du SMIDA au comportement sexuel irresponsable, la catégorisation du jeune homme en tant qu'individu dangereux par Iz et a priori le tueur n'est pas inconcevable ; il savait qu'il contaminait ses partenaires et ne prenait aucune mesure pour l'empêcher.

— C'est un peu exagéré de tuer pour du bizutage, commente l'inspecteur chargé de l'affaire de l'étudiant qu'a mentionné Iz, bien qu'il ait évidemment considéré cet angle d'attaque au cours de son enquête, celui lui ayant offert le plus de suspects.

— Et c'est pas hyper redondant de buter un fumeur ? ajoute son partenaire, sachant pertinemment comme tout un chacun que les rares fumoirs qui persistent encore sont essentiellement des centres de suicide assisté.

La seule raison pour laquelle le tabac n'est pas encore illégal dans ce pays est qu'il serait trop difficile à réguler en tant que substance illicite, alors que la DEA a déjà beaucoup à faire avec le reste des substances addictives et nocives existantes. Seules certaines nations d'Europe ont réussi à franchir le cap, même si depuis quelques décennies seulement.

— Je n'ai jamais dit que je cautionnais cette logique tordue. Mais elle est là. Faites-moi confiance, Iz insiste en hochant la tête, sûre d'elle.

— Tu as dit qu'il avait COMMENCÉ par les criminels. Qu'est-ce qu'il a trouvé d'autres à "nettoyer", ton… Eugène ? Patrick imite son équipier en incitant la jeune femme à poursuivre son exposé.

— Merci d'avoir demandé ! Après avoir essentiellement éradiqué tous les éléments perturbateurs dès son arrivée en ville, ou en tous cas dès sa prise d'activité, les considérant sans doute comme un problème prioritaire, Eugène est ensuite passé aux maillons faibles : junkies, alcooliques, même certains sans abri. Là, le message punitif est pratiquement absent, certainement parce que les victimes ne faisaient du mal qu'à elles-mêmes, selon lui. Mais elles ne sont pas spécialement traitées avec respect non plus. Il a privilégié l'efficacité, continue consciencieusement la profileuse, s'efforçant de rester détachée des horreurs qu'elle expose.

Un geste ample remplace le tableau précédent par un similaire, de victimes de leur vivant d'abord puis mortes. À nouveau, personne ne parvient à contester les similitudes mises en avant entre les meurtres ; toutes ces personnes ont été tuées avec une rapidité extrême, puis simplement laissées là où elles sont tombées sans le moindre égard.

— D'accord, et le reste ? Parce que mes victimes qui étaient affichées au début de ta réunion, elles ne rentrent pas dans tes deux catégories, intervient un inspecteur, qui n'est pas encore convaincu d'être concerné par cette histoire.

Cette résistance ne perturbe pas Iz. Au contraire, lorsque tout le monde se sera rangé à son avis, elle saura qu'elle n'a pas complètement divagué dans son analyse. À défaut d'une meilleure métaphore, il est facile de prêcher des convertis, mais beaucoup plus intéressant d'endoctriner des sceptiques.

— Le dernier volet du plan d'Eugène concerne les individus qui, selon lui, auraient dû être éliminés par la sélection naturelle, du moins telle qu'il la conçoit. C'est là qu'il commence à s'approcher de l'eugénisme, même si la doctrine initiale n'a jamais prôné la mise à mort de qui que ce soit mais plutôt l'optimisation de la reproduction. Bref. Diabétiques, asthmatiques, allergiques, paraplégiques, sourds, aveugles, mais aussi toute personne en soins palliatifs entrent dans cette catégorie. Puisque ces gens ne sont pas responsables de leur condition, contrairement à toutes ses précédentes victimes, leur assassinat ne présente aucun signe de punition mais en revanche et au contraire des marques de respect, Iz achève enfin sa classification des victimes, affichant un troisième et dernier tableau.

Les victimes présentées sont cette fois allongées sur le dos, les yeux toujours clos, les mains croisées sur la poitrine ou le long du corps, dans des endroits paisibles comme des parcs, un cimetière, certaines même dans des bâtiments de cultes divers. Il n'y a pas ou très peu de sang sur les lieux, et parfois même le décor a visiblement été altéré pour mettre en valeur le mort qui y repose. En tous cas, ça devient évident lorsque toutes les photographies sont mises côte à côte. Individuellement, un caractère rituel n'avait pas vraiment été envisagé pour aucun de ces meurtres. Un notion de remords de la part du tueur, peut-être, mais c'est tout.

— Punaise, je sais même pas c'est quoi la moitié des conditions médicales dont tu viens de parler ! s'exclame Martins, cette fois sans être rabroué par ses collègues, qui partagent pour la grande majorité son ignorance.

— C'est parce qu'elles sont parfaitement gérables. À moins d'avoir fait des études de médecine ou d'y avoir été personnellement confronté, très peu de gens en ont déjà entendu parler. Mais ces conditions nécessitent tout de même d'être gérées. Et pour Eugène, ce n'est pas acceptable, elle explique posément.

— Ce mec est franchement malsain, déclare une inspectrice qui n'a pas autant de retenue que la profileuse, une grimace de dégoût sur son visage, et secouant la tête aux atrocités dont les gens sont capables.

— D'accord, je suis ton raisonnement. Mais ça nous aide à l'attraper comment ? enchaîne un autre enquêteur, qui parvient à rester plus pragmatique malgré la lourdeur de tout ce qui vient de leur être révélé.

— Ouais, c'est clair, c'est bien joli le mumbo-jumbo de psy, mais nous on mène de vraies enquêtes, renchérit un peu exagérément Martins, la grande bouche du commissariat.

— La ferme, Martins, lui intime Sam, suffisamment bas pour que seul Patrick et l'interpellé l'entendent.

Sing Sing gronde sourdement à ses côtés pour soutenir l'injonction. Martins leur jette un coup d'œil par-dessus son épaule avant de se faire un peu plus petit sur sa chaise. Ce n'est pas un mauvais type, il est juste un peu bourru. Si son soulignement de la question précédente n'était pas nécessaire, elle reste néanmoins particulièrement pertinente.

— J'y arrive ! Le cas de Teresa Lance m'a permis de craquer l'affaire pour plus d'une raison. Ce n'est pas seulement sur elle que j'ai repéré le liquide jaune en premier lieu. Avec elle, Eugène a clairement commis une erreur : elle s'est débattue. S'il a parfois pris son temps, aucune de ses victimes n'a jamais eu l'occasion de lui résister. C'est d'ailleurs un peu aussi ce qui a relié les dossiers à première vue, avant que je ne tombe sur la preuve matérielle. Sauf que Miss Lance est loin d'être pas la plus qualifiée des victimes pour avoir été en mesure de se défendre, étant une femme de petit gabarit, enceinte par-dessus le marché. Donc, je me suis demandée ce qui avait conduit Eugène à faire une erreur avec elle…

Iz passe outre le léger dérapage, et continue à présenter les fruits de son travail.

— Peut-être que les femmes enceintes lui rappellent qu'il est humain, suggère Pat, qui a hélas eu le temps de beaucoup réfléchir au type de personne qui aurait bien pu commettre un crime pareil, en enquêtant sur cette affaire.

— En fait, j'ai fini par être convaincue qu'elle n'était pas sa cible, le corrige doucement Iz.

— Mauvais endroit mauvais moment ? propose Randers, avec une mimique dubitative.

— Non. Il est trop furtif pour avoir à s'occuper d'un témoin gênant, surtout de manière aussi voyante. Je pense plutôt que sa cible, c'était le bébé, elle élabore sa théorie, faisant hausser plus d'un sourcil dans l'assistance qui lui fait face.

— T'es sérieuse, là ? Le mec voulait tuer le gosse sans tuer la mère ? intervient un inspecteur, cherchant à faire sens de ce qu'elle vient de dire, sans grand succès.

— Après vérification auprès des légistes, le fils de Miss Lance aurait été porteur de l'une des conditions que j'ai évoquées un peu plus tôt. Donc oui, je crois que c'est ce qu'il a envisagé de faire, elle persiste dans son analyse.

— On doit penser personnel médical ? il demande alors, cherchant toujours à savoir en quoi l'établissement du profil permet un avancée dans l'enquête.

— Honnêtement, je pense plus à un hacker qu'à un fonctionnaire, puisqu'il a accès non seulement aux dossiers médicaux mais aussi aux dossiers judiciaires, personnels, tout. Et aucune fonction n'octroie un porte-clés d'autorisations aussi étendu, elle rebondit sur son intuition.

— Donc… on met cyber dessus ? il suggère finalement.

— Oui, mais pas que. Après le meurtre de Teresa, Eugène n'a pas frappé pendant presque deux semaines. Il s'est arrêté, comme… pris de remords d'avoir tué une innocente, ou en tous cas quelqu'un qui n'était pas sur sa liste. Sauf qu'un tueur aussi prolifique ne peut pas s'arrêter comme ça du jour au lendemain. Je ne pense pas qu'il ait un besoin de tuer comme certains psychopathes, mais il est tout même habité d'une mission, et étant donné la vitesse à laquelle il progressait, et surtout l'aisance, je doute qu'une simple erreur même pas incriminante ait suffit à le stopper en si bon chemin, elle ajoute.

Sam devine qu'il va enfin comprendre l'idée qu'il lui a donnée, dans la salle de détente, après qu'elle lui a montré sa découverte du fluide jaune. À ce moment-là, aucun nouveau corps n'avait été trouvé dans le district depuis une semaine, ce qui s'était évidemment fait remarquer, après un rythme aussi soutenu d'apparition de cadavres. Il s'avère que la scène de crime suivante a été ouverte une semaine plus tard encore, soit Mercredi dernier. Il n'a pas été affecté à l'affaire, mais l'oncle a reconnu la victime parmi les photos affichées au début de la présentation, en plus de s'être douté de son appartenance au tableau de chasse du tueur dès qu'il a eu vent de son existence.

— Peut-être qu'elle l'a blessé ? Ou qu'il a décidé de mettre plus d'application à se cacher ? propose la coéquipière du précédent intervenant comme explication à l'apparente période de repos du serial killer, après qu'il s'en est pris à la femme enceinte.

— J'en doute. Sa première priorité est que ses crimes soient porteurs d'un message, en plus d'avoir une utilité, à son sens tordu. À partir de là, je me suis demandée ce qui pourrait remplacer ça à ses yeux. Et je ne suis pas rentrée bredouille… Iz poursuit son exposé, retraçant le cheminement qu'elle a suivi dans son étude du cas.

Elle affiche une nouvelle vague de portraits, qui ne provoquent cette fois aucun signe de reconnaissance dans l'assistance.

— C'est pas des images à nous, ça, un inspecteur observe tout haut ce que tout le monde n'a pas manqué de remarquer.

— Non. Ces personnes sont encore en vie. Mais j'ai des raisons de penser qu'Eugène s'en est pris à elles également, confirme Iz.

— Comment ? Et pourquoi ?

— L'un d'entre eux est le père biologique du fils de Teresa Lance. Et comme elle, il est porteur du gène défectueux qu'aurait exprimé leur enfant. C'est un caractère récessif, ce qui explique que ni lui ni elle ne l'ait exprimé. Mais il y a quelques semaines, lors d'une visite de routine chez son médecin traitant, cet homme s'est découvert stérile, expose la profileuse, comme un magicien son grand final.

— On peut rendre quelqu'un stérile à son insu ? Sérieusement ? s'étonne un inspecteur, aussi mal à l'aise à cette idée que le reste de ses collègues, qui se tortillent tous un peu comme lui sur leur siège.

— Il existe des agents chimiques. Et en poussant ma recherche, j'ai trouvé d'autres cas du même type, dans différents hôpitaux. Et j'ai surtout trouvé d'autres femmes qui attendaient un enfant qui aurait manifesté une déficience génétique mineur ; elles ont fait fausse-couche, Iz avance dans ses découvertes, un voile de tristesse passant dans sa voix sur sa dernière phrase.

Elles ont beau être en vie, elle n'arrive pas à savoir si ces femmes ont réellement eu plus de chance que Teresa Lance.

— Il fait pas que tuer, l'enfoiré !? s'exclame un autre enquêteur, outré.

— Non. Je l'ai dit : il nettoie. Et pour lui, il faut aussi bien prévenir que guérir. C'est là qu'il rejoint réellement la doctrine eugéniste, elle en arrive à la fin de ses découvertes, non sans un certain soulagement.

— Je croyais être flippée par mon affaire avant, mais là… commente cette même inspectrice qui n'arrivait déjà pas à retenir son dégoût un peu plus tôt.

— Et on fait quoi, maintenant ? reprend le pragmatique qui lui avait déjà succédé dans les prises de paroles alors.

— Maintenant, on va procéder à une légère redistribution des tâches. Je suis désolée, je sais qu'aucun d'entre vous n'apprécie de devoir céder une affaire à des collègues, mais les conditions de travail se sont vraiment trop dégradées depuis qu'Eugène a commencé à sévir, il est plus que temps de rétablir un équilibre dans ce commissariat. Certains d'entre vous vont donc continuer sur une enquête à eux, d'autres vont récupérer une enquête en cours, et pour le reste je vais passer vous assigner soit des personnes à interroger en particulier soit des endroits à questionner au hasard, pour essayer d'identifier d'autres victimes vivantes et à terme, avec un peu de chance, notre serial killer. Si on peut déterminer à quoi il ressemble, il sera cuit, Iz expose sa stratégie pour coincer l'abominable tueur en série qu'ils ne savaient pas qu'ils traquaient tous depuis des mois.

— C'est tout ? est un peu déçu Martins, récoltant un coup de coude de son partenaire, tout aussi atterré par ses maladresses que les autres, même si en étant un peu plus tolérant dans l'ensemble.

— Je suis ouverte aux suggestions, mais comme vous avez tous déjà examiné tous les étrangers avec lesquels vos victimes ont été prises en photo ou en vidéo, je pense que notre homme est suffisamment malin pour éviter les témoins technologiques. Notre meilleure chance est de trouver un témoin oculaire. Quelqu'un, quelque part, l'a forcément remarqué à un moment donné, la petite brune défend son plan.

Une nouvelle vague de discussions indistinctes parcourt l'assemblée alors que les duos tergiversent sur leur taux d'approbation de recevoir des ordres de celle que, pour la plupart, ils ne considéraient que comme une barista la veille encore.

L'acquiescement finit par l'emporter sur l'hésitation, notamment grâce au tableau récapitulatif qu'Iz a affiché derrière elle. Le fer de lance de l'opération n'a pas d'importance, du moment qu'elle permet d'attraper le cinglé qui a commis tous ces crimes abjects. Petit à petit, ils se lèvent tous les uns après les autres et prennent le chemin de leur bureau, la saluant sur leur passage d'un hochement de tête respectueux. Ils n'ont plus qu'à mettre leurs affaires en ordre avant de recevoir ses instructions.

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