1x09 - Clé de voûte (4/18) - Percés à jour

Jena entre dans la bibliothèque avec l'assurance de l'habitude. Elle jette un coup d'œil à la documentaliste de l'entrée, comme souvent distraite au moment de son passage hors des horaires de pointe des étudiants, et rejoint la salle principale, où elle sait qu'elle trouvera ses deux futurs médecins favoris. Un plateau de trois tasses fermées entre les mains, elle se hisse sur la pointe des pieds afin de repérer la table à laquelle Markus et Robert sont installés. Elle sourit lorsqu'elle les localise, absorbés par leurs révisions, et se dirige de suite vers eux, avec un mouvement de tête pour renvoyer une mèche de cheveux derrière son épaule.

— Hey, les garçons. Voilà pour vous, elle annonce en contournant la table afin de venir se placer à côté de Mark.

Elle dépose son chargement entre lui et son compagnon, et dans le même mouvement en retire la tasse qui lui correspond. Depuis qu'elle a commencé à leur rendre régulièrement visite, et comme il y a un café sur son chemin, elle obtient souvent la garde de leurs mugs personnels. Ça lui confère un monopole partiel, mais ça leur évite par ailleurs de longues pauses pas toujours reposantes pour aller quérir un breuvage chaud eux-mêmes.

— Hey, Jen ! Merci, s'enthousiasme Rob pour le ravitaillement, saisissant à son tour le récipient qui lui appartient.

— Hey, la salue simplement l'autre futur médecin, lui accordant un regard un peu plus prolongé, tant que son ami est distrait et ne peux pas relever l'échange.

— Mais de rien. En revanche, je reste pas longtemps, j'ai un double service, aujourd'hui, elle déclare, plaçant machinalement la main sur l'épaule de celui qui vient de parler, à côté d'elle.

Il détourne les yeux et tend le bras pour libérer entièrement le petit plateau, lorsque Robert manque soudain de s'étouffer en face de lui, le poussant à se figer dans son geste.

— Attendez une minute ! ordonne le jeune homme, posant sa boisson devant lui et s'éclaircissant la gorge, clairement sur le point de dire quelque chose qu'il juge d'importance.

— Qu'est-ce qu'il y a ? s'enquiert Markus, soudain inquiet et surtout toujours immobilisé le bras tendu.

— Est-ce que vous êtes ensemble ? demande alors Rob, ses yeux allant de l'un à l'autre, sa bouche bée sous le choc de sa révélation.

— De quoi tu parles ? esquive habilement Jena, sans se démonter le moins du monde.

Elle ne prend même pas la peine de retirer sa main de l'épaule de celui qui est effectivement son petit ami depuis un peu plus d'une semaine, à l'insu de son meilleur pote. Mark voulait lui en parler, mais d'une part il n'a pas trouvé le bon moment ou la bonne formulation, et d'autre part elle ne l'a pas exactement encouragé à la faire le plus vite possible, préférant qu'ils restent seuls dans leur petite bulle des débuts pour au moins quelques jours. Il faut croire qu'elle n'est finalement pas opposée à toutes les traditions romantiques niaises qui existent.

— De la façon dont tu viens de poser ta main sur lui. Et sa réaction. Ou plutôt son manque de réaction, s'explique Robert, persuadé d'avoir vu juste malgré l'absence de confirmation encore.

— J'ai du mal à suivre ton raisonnement, Bobby, la jeune femme poursuit son déni passif, stoïque, prenant même une gorgée de café, l'air de rien.

Malheureusement, Markus est un bien moins bon joueur de poker qu'elle, même sans rien dire. Son visage, bien qu'il le veuille impassible, trahit clairement à son pote qu'il ne fait pas erreur. Il n'a toujours pas bougé sa main, suspendue au-dessus de sa tasse de café, tant il se sent pris en flagrant délit.

— Mince, vous ÊTES ensemble ! Vous comptiez me le dire quand ? s'exclame Rob, aussi haut qu'il reste raisonnable dans une bibliothèque, de plus en plus choqué.

— Il te lit toujours aussi facilement ? Jena demande alors à Markus, comme en aparté, en se penchant légèrement vers lui.

Elle n'attend pas vraiment de réponse, puisqu'elle peut elle-même assez aisément lire dans son jeu la plupart du temps. Mais elle aime bien le taquiner. Il est mignon quand il rougit.

— Oui, confirme l'intéressé en baissant les yeux, ayant dû s'y résigner il y a bien longtemps.

Puisque le chat est hors du sac, il baisse enfin le bras et amène son breuvage à lui. Avoir les mains prises peut aider à se donner une contenance, il paraît.

— J'attends une réponse ! Rob revient à la charge, les yeux toujours en soucoupes.

— Bientôt, répond la brunette avec une moue d'approximation, décidément sans la moindre culpabilité à l'idée d'avoir caché quelque chose à son ami.

— Depuis combien de temps ça dure ? Depuis avant le partiel de gynéco ? Robert poursuit son interrogatoire, vexé.

Jena fronce les sourcils, ne voyant pas le rapport entre l'examen et sa relation. Markus, lui, comprend très bien qu'il fait référence au conseil qu'il lui a donné d'inviter la jeune femme à sortir. Conseil qu'il avait d'ailleurs soutenu avec ferveur ne pas avoir l'intention de suivre.

— Non. Ça date d'exactement ce soir-là, en fait, il répond, hochant la tête, pour sa part contrit.

— Lundi dernier. Waw. Ça fait plus d'une semaine, alors, calcule rapidement son collègue, estomaqué.

— Yep, confirme Jena, toujours sans complexe, elle.

— Et je peux savoir pourquoi vous me l'avez pas dit ? il continue à les questionner.

— Parce que c'était trop drôle de se faufiler discrètement dans les rayonnages pour s'embrasser sans que tu t'en rendes compte, justifie la jeune femme, retenant difficilement un sourire à cette idée.

Markus se cache dans sa tasse à cette mention, rouge pivoine jusqu'aux oreilles.

— D'accord. C'est à ça que j'en suis réduit, à un défi, se plaint Robert, toisant son meilleur ami avec sévérité.

— On allait te le dire, promis ! Mark essaye de se rattraper, pas aussi sans-gêne que sa compagne.

— Mouais, grommelle vaguement son collègue.

En réalité, il cherche plus à le faire mijoter dans sa culpabilité qu'à réellement mettre sa parole en doute. Il voit bien qu'il est sincère. S'il ne le connaissait pas aussi bien, il n'aurait d'ailleurs pas deviné le pot aux roses à partir de si peu.

— Je rappelle que je n'ai pas eu l'expérience lycéenne, Jen se décide enfin à venir en aide à son petit ami, en apportant une circonstance réellement atténuante à leur menu méfait.

— Nan, mais je peux pas vous en vouloir, je vois très bien ce dont vous avez voulu profiter. Mais quand même. C'est pas cool, les rassure un peu Rob, de toute manière naturellement incapable d'en vouloir bien longtemps à des potes.

— Honnêtement, je suis juste stupéfait que tu n'aies rien remarqué avant maintenant, ose Markus, le sentant un peu mieux disposé.

— Je vais plus jamais te faire confiance, mec, il le menace, l'air sérieux bien que très certainement en l'air.

— Bah, c'est plutôt toi que tu devrais remettre en doute. Je suis NUL pour garder un secret. La preuve, tu viens de me griller sans que je dise un mot, lui soumet son collègue, pragmatique.

— Hey ! Tu vas pas t'en tirer en disant que j'avais qu'à faire plus attention ! Je veux des détails, proteste Rob, ne perdant pas le Nord, même si ce n'était pas du tout l'intention de Mark de le désorienter.

— Et, je crois que c'est mon signal pour vous laisser, Jena annonce alors, accéder à cette requête l'emplissant d'une appréhension probablement légitime, commençant à connaître le jeune homme et son don pour les questions dérangeantes.

— Tu n'échapperas pas à mon questionnaire détaillé, tu sais, il lui assure que ce n'est que partie remise, l'air presque grave.

— D'accord, mais j'ai vraiment pris un double service aujourd'hui, donc ça va quand même devoir attendre, elle en convient à moitié, arrangeante à contrecœur.

D'une part, elle ne peut pas lui refuser ça, juste après qu'il a découvert qu'elle lui a caché quelque chose de pas anodin pendant une semaine. Mais d'autre part, elle se doute que, en passant le premier à la casserole, Markus récoltera certainement le plus difficile de cette épreuve qui promet d'être des plus étranges.

— On se voit quand même ce midi ? gémit pratiquement ce dernier, pas plus enthousiaste qu'elle à l'idée de se faire cuisiner, mais prenant sur lui par amitié pour leur interrogateur.

— Non, je serai en plein dedans. Mais vous aurez encore des tas de trucs à vous raconter, d'ici là, non ? elle le taquine, retenant difficilement un sourire mutin, toujours aussi amusée par son adorable embarras.

Sans lui laisser le loisir de répliquer, elle se penche pour déposer un baiser sur ses lèvres, puis s'éloigne après avoir ébouriffé ses cheveux et récupéré le plateau avec lequel elle est arrivée. Sa tasse encore à moitié pleine dans l'autre main, les deux garçons la voient même en prendre nonchalamment une gorgée avant de disparaître à leur vue, royale.

— Tu regrettes, là ? demande Robert, toujours retourné sur sa chaise.

L'autre ne saurait dire s'il fait allusion au fait de ne pas lui avoir parlé de sa relation ou justement à sa relation en elle-même, vu les moments de solitude que l'une comme l'autre de ces décisions lui amènent. Quel qu'ait pu être le sens réel de la question, la réponse qui vient à l'étudiant en médecin est cependant la même :

— J'aimerais pouvoir dire que oui, il avoue, avec une grimace qui échoue à masquer la satisfaction que lui apporte la compagnie de la jeune femme.

— Mec, j'étais prêt à t'épargner mes questions. Tu sais franchement pas saisir une perche ! Rob lui lance alors, désabusé par un bonheur aussi affiché.

Markus ne peut pas nier cette accusation, et accepte la tare énoncée en souriant cette fois franchement. Il autorise ensuite gentiment son compère à commencer son interrogatoire en bonne et due forme, abandonnant temporairement ses révisions.

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