1x09 - Clé de voûte (3/18) - Compartimentation
Assis à leurs bureaux, la main sur le front pour l'un et sur le bas du visage pour l'autre, Sam et Patrick potassent toujours les dossiers des proches de Teresa Lance, leur victime enceinte. Actuellement, leur attention se porte sur ses ex, jusqu'aux plus anciens. Par malchance, la plupart étaient en ville au moment du meurtre, et ils n'ont donc pas pu être écartés facilement de leur champ de recherche.
En cette époque ultra-numérique, on pourrait penser que faire des recoupements entre les individus serait simple comme bonjour, mais ce n'est malheureusement pas tout à fait le cas. Certes, retracer la vie entière d'une personne, pourvu qu'elle n'ait pas mis un point d'honneur à se soustraire au système Citoyen, ne prend pas très longtemps. Et à partir de là, la liste de tous ses associés sous une forme ou une autre, proches ou lointains, est rapidement accessible. Mais au-delà de ça, il faut faire preuve d'un réel travail d'investigation pour bien comprendre tous les tenants et aboutissants de chaque relation ; aussi ardemment qu'on essaye de résumer les gens à des lignes dans des bases de données, ce ne sera jamais aussi facile. Et quelque part, tant mieux, même les inspecteurs en conviendront, peu importe à quel point ça pourrait rendre leur travail obsolète.
À un moment donné, Sam se frotte les yeux puis fait jouer son épaule et sa nuque, pour se délasser d'avoir gardé sa position aussi longtemps. Le peu de bruit qu'il fait attire brièvement l'attention de son équipier en face de lui, sans doute aussi facilement distrait parce qu'il est tout aussi harassé par ce qu'il fait, qui se permet alors un commentaire :
— Tu fais pitié, tu sais ça ? il lâche d'un ton dégagé, tout en continuant à faire défiler sur son bureau le dossier qu'il est en train d'éplucher.
— Hey ! T'as autant une tête de déterré que moi, je te signale, s'offusque l'oncle de la remarque inattendue, même si pas forcément déméritée, avec la lourdeur de ce à quoi ils s'attellent ces temps-ci.
— C'est pas ce que je voulais dire. Arrête de la chercher, elle est pas plus là aujourd'hui qu'hier, Patrick corrige la méprise de Sam sur l'origine de sa remarque.
— De quoi tu parles ? le maître-chien ne voit pas où il veut en venir, notamment parce qu'il ne comprend pas à qui il fait référence.
— De tes petits regards furtifs vers la salle de repos. Si tu t'en rends même pas compte, ton cas est encore plus grave que je croyais, éclaircit à peine l'inspecteur en face de lui, sa tête toujours baissée sur ce qu'il fait mais ses sourcils se haussant brièvement sous le coup de l'ironie de la situation.
Aussi vague soit-elle finalement, cette précision est néanmoins suffisante pour que Sam comprenne enfin ce dont il est question. Et il ne le prend pas très bien. Il n'avait effectivement pas sciemment jeté un coup d'œil dans cette direction. Se rembrunissant, il réprime un soupir et serre les mâchoires.
— C'est juste une habitude, il se défend faiblement, refusant d'entrer dans le jeu de son partenaire.
— Donc tu admets regarder, relève pourtant ce dernier, luttant pour ne pas sourire plus largement.
— Et ? lui soumet alors Quanto, son ton le mettant au défi d'enfin oser énoncer clairement ce qu'il sous-entend depuis qu'il a engagé la conversation.
Sentant qu'il a touché un point plus sensible qu'il ne le pensait, Patrick se redresse enfin, par respect pour son interlocuteur. Il n'est cependant pas prêt à se laisser intimider aussi facilement. Si Sam réagit de la sorte, c'est que c'est lui qui a un problème, il ne faudrait pas qu'il l'oublie.
— Tu sais, quand je t'ai dit de te la faire, je m'attendais à ce que ça arrange les choses, pas que ça les empire, déclare le plus jeune du duo, ne nommant toujours pas la demoiselle dont ils discutent, même si son identité ne fait plus aucun doute pour personne.
— Parce qu'il est évident que j'ai suivi ton conseil, raille l'oncle en levant les yeux au ciel, atterré par l'image qu'il a parfois l'impression que son coéquipier a de lui.
En l'occurrence, c'est surtout ce qu'il pense de la coffee girl, qui ne lui plaît pas, cependant.
— Pour quoi d'autre est-ce qu'une femme t'en voudrait ? Patrick défend la légitimité de cette hypothèse, écartant les mains en signe d'ignorance d'une réponse alternative à cette question.
— De manière générale, la gent féminine est plutôt satisfaite de moi, merci beaucoup, Sam juge bon d'asseoir sa virilité, son ego masculin prenant le dessus l'espace de quelques secondes.
— Qu'est-ce qui a changé, alors ? essaye donc de comprendre Randers, prêt à accepter que quelque chose lui échappe, pourvu qu'on lui apporte de nouveaux éléments.
— Rien du tout ! C'est pas ce à quoi tu penses. T'as aucune idée de ce qui peut bien se passer, l'interrogé se lasse et essaye de couper court à la discussion, accompagnant sa déclaration péremptoire d'une grimace agacée.
Il n'a pas envie d'en parler. En quoi est-ce si inconcevable ?
— Peut-être que si tu m'expliquais… laisse en suspens son collègue, frustré à son tour.
— Je croyais que tu voulais pas que ça t'affecte ? Pourquoi tu ramènes ça sur le tapis, d'ailleurs ? demande tout à coup Quanto, percutant seulement le paradoxe de la conversation en cours.
— Parce que t'as jamais été aussi nul à la compartimentation ! l'accuse Pat, lui offrant — sans doute en le sachant un peu — la balle de match.
— Foutaises ! C'est toi qui arrives pas à garder ton nez hors de mes affaires, renvoie le maître-chien, non sans une petite note d'étonnement dans sa voix.
S'il est usuellement très doué pour ne pas ramener ses histoires au beau milieu de leur partenariat, Patrick a de son côté toujours démontré une excellente aptitude à ne pas s'en mêler lorsque quelque chose filtrait malgré tout. Et vice versa, normalement.
— D'accord ! Très bien ! Ça n'empiète pas sur notre taf, c'est vrai. Mais peut-être que j'ai juste pas envie de te voir misérable, t'y penses, à ça ? admet finalement son cadet, en fin de compte pas plus à l'aise que lui avec l'idée d'exprimer ses états d'âmes.
Passé la surprise de la nature de l'aveu, et pouvant parfaitement en concevoir la difficulté, Sam se radoucit :
— C'est sympa de ta part. Mais il y a rien que tu puisses faire, mec, il dédouane son ami, effectivement appréciatif qu'il se soucie de son bien-être mais n'ayant ni envie ni besoin qu'il se mêle de tout ça.
Il ne lui confierait jamais sa vie sociale. Sa vie tout court, sans la moindre hésitation, mais définitivement pas ses relations personnelles. Et ce pour la simple et bonne raison qu'ils sont tout aussi inaptes l'un que l'autre à gérer ce genre de sujet. Il est bien capable de se saborder de lui-même, il n'a pas besoin d'un deuxième avis de sauvage pour encore empirer la situation.
— T'es franchement un ours, grogne paradoxalement Pat, un peu déçu de la réaction de son équipier, qui s'il ne se moque pas de lui refuse tout de même toujours de s'ouvrir.
— Regarde dans un miroir ! lui retourne Sam, estimant qu'il a fait de son mieux et que celui qui lui fait face est mal placé pour le juger.
— À d'autres ! Et tu sais quoi ? Je suis flic. Je vais finir par avoir le fin mot de cette histoire, le menace alors son équipier, presque vindicatif, dans un dernier espoir de le faire cracher le morceau.
— Et ça te fera une belle jambe, parce que c'est d'un ennui mortel, ne cède cependant pas l'oncle, et par la même occasion mettant enfin un terme à l'échange.
Patrick secoue la tête puis se remet au travail, lâchant l'affaire pour le moment à défaut d'une répartie pertinente. Le maître-chien ne tarde pas à l'imiter, même s'il a plus de mal à se reconcentrer.
S'il n'a pas jeté des regards vers le bureau officieux d'Iz de manière tout à fait intentionnelle, il n'a en revanche pas manqué de remarquer qu'elle n'était en effet pas plus là aujourd'hui que la veille. Comme aucun mémo n'a été communiqué, il est possible qu'elle soit simplement malade, ou en mission à l'extérieur. Certainement rien de grave, en somme. Mais il éprouve tout de même un malaise irrationnel à son absence. C'est sans doute ce que doivent ressentir les junkies en rémission, une fois le sevrage métabolique passé. Et se comparer à cette partie de la population n'enchante guère l'inspecteur.
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