1x08 - Désynchro (3/16) - Connexion

Après que Jena lui a confié l'anneau de sa petite sœur, Alek n'a eu le temps de se pencher sérieusement sur le sujet que le week-end suivant. En effet, ses collègues biologistes ont eu un soudain et pressant besoin de ses services les cinq autres jours de la semaine qui vient de s'écouler. La veille et l'avant-veille lui ont cependant déjà permis de bien avancer sur le cas du mystérieux bijou, c'est pourquoi il a aujourd'hui choisi de prendre son Lundi, afin de poursuivre sur sa lancée.

Bien qu'à regrets, ses collaborateurs n'ont pu qu'accepter sa requête de congé. Ils ont tenté d'obtenir les raisons derrière son soudain besoin de s'absenter, mais il a réussi à se soustraire à leurs questions en leur répondant tout simplement que c'était personnel et que leur en dire plus pourrait aller à l'encontre de leur accord d'anonymat. La première partie de son excuse n'était pas un mensonge, mais il pense en réalité surtout ne pas avoir à se justifier de quoi que ce soit auprès d'eux ; aussi avenants qu'ils aient été jusqu'ici, il n'a pas oublié leur approche initiale moins que délicate.

Dans son laboratoire à domicile, l'ingénieur continue donc son étude de l'artefact pour le moment encore relativement énigmatique à ses yeux. S'il n'a pas été très difficile de déterminer ses composants, aussi bien pour ce qui est des matériaux que de la structure mécanique, et qu'il n'est pas dangereux à manipuler à mains nues, l'activer et ainsi accéder à la fonction que ses concepteurs ont voulu lui donner s'est en revanche avéré bien plus ardu.

Pour un gadget destiné à être porté, de nombreuses sources d'alimentation sont envisageables. Si les possibilités sont multiples, elles ne sont cependant pas toujours adaptées, selon ce qu'on cherche à faire. Une recharge active par le manipulateur est facile à mettre en place mais aussi contraignante que faillible ; c'est acceptable pour un objet portable courant, comme une tablette ou un carnet, mais beaucoup moins pour quelque chose que l'on veut discret. À son allure, l'anneau n'a sans doute pas été imaginé pour le grand public.

Dans ces cas-là, la meilleure tactique est de laisser l'outil trouver son énergie de fonctionnement dans son environnement, à la manière d'un nanobot. À partir de là, soit on choisit de faire en sorte que la machine ait besoin de dépenser une certaine quantité d'énergie pour en gagner une plus grande – cas qui peut sembler contre-productif mais est pourtant assez courant –, soit on opte pour une absorption d'énergie passive. À savoir que chacune de ces alternatives présente encore des avantages et des inconvénients, évidemment.

Pour la première, il faut pouvoir être absolument certain que l'engin a strictement toujours accès à son carburant, sans quoi il peut tomber en rade et être incapable de se remettre en marche sans assistance. Ce n'est pas nécessairement un problème majeur, s'il est accessible par un opérateur extérieur le cas échéant, mais une intervention est tout de même indispensable, alors que pas toujours possible, par exemple si l'outil a été placé quelque part en particulier pour faire son ouvrage, typiquement quelque part de difficile d'accès.

Pour la seconde possibilité de ravitaillement, le gadget devient totalement indépendant, mais c'est justement là que se trouve le risque, finalement. En effet, une simple erreur de programmation peut rendre la machine erratique et causer tout un assortiment de dégâts parfois conséquents sans possibilité de l'arrêter facilement. C'est là que l'intérêt d'une source d'énergie intermittente, ou en tous cas localisée, est mis en évidence. Avec cette méthode il y a aussi l'éventualité que le robot sature et cesse de fonctionner par excès d'énergie, mais ce souci ne se pose pas si on parvient à lui imposer un quota d'ingestion. Même si ça peut sembler évident, cette contrainte est parfois assez pointue à mettre en place.

Face à toutes ces options toutes défendables, Aleksander a donc eu beaucoup de mal à isoler la source d'alimentation qui réveillerait potentiellement la bague qui est présentement posée sur son bureau, sur un support adapté.

Si la supposition la plus évidente pour une bague, a priori en contact fréquent avec la peau, est la chaleur humaine, elle a rapidement été écartée ; Jena a porté l'accessoire à plusieurs reprises sans que rien ne se produise. Pour cette même raison, les possibilités des énergies solaire, électrostatique, et autres ont également été à oublier. En tous cas pas sans un système de validation d'origine du carburant.

En dehors de prouver que les créateurs de ce petit bijou – tant au sens décoratif qu'au sens épatant – en ont réellement dans le ventre ou en tous cas dans la tête, ce principe de ravitaillement présente hélas une difficulté extrême à être reproduit. Quel critère le porteur de l'anneau doit-il posséder pour qu'il soit alimenté à son doigt et pas celui de quelqu'un d'autre ? Un marqueur génétique semblerait trop aléatoire ou au contraire restreint, de même qu'une composante strictement environnementale. La solution la plus simple serait l'application d'un composé chimique sur la peau, comme un catalyseur de réaction, qui permettrait d'établir la connexion. En partant sur ce principe, les combinaisons restent cependant nombreuses, même en écartant tout composé trop couramment trouvé sur la peau d'un peu tout le monde, et évidemment toutes les solutions toxiques ou corrosives.

Après de nombreuses tentatives, par une méthode empirique particulièrement fastidieuse, Aleksander a néanmoins fini par confirmer son hypothèse, et mettre la bague en marche.

Lorsque la connexion avec son système s'est soudain établie, la veille en fin d'après-midi, il a bondi de sa chaise, l'envoyant valdinguer dans les placards métalliques derrière lui. Il était si satisfait de son exploit toute la soirée que ses enfants en sont venus à lui demander ce qui le mettait de si excellente humeur, au dîner, lui qui est d'ordinaire peu exubérant. Il est évidemment resté vague dans sa réponse, et même si Markus a soupçonné de quoi il s'agissait, personne n'a insisté, comme toujours lorsqu'il s'agit de son travail.

Ainsi, depuis le matin, l'ingénieur a enfin pu commencer à étudier le programme encapsulé dans l'objet, afin d'en déterminer la visée.

Le problème maintenant, c'est qu'en général, chaque concepteur a ses petites habitudes, sa manière de tout organiser, sa propre forme de système d'exploitation, et à terme son propre langage de code. Bien qu'Alek dispose d'une installation de TOBIAS dans ce laboratoire au même titre que dans celui où il travaille au service de l'armée, faire le tri ne s'annonce pas une mince affaire pour autant. C'est un peu le même exercice que celui auquel il s'est attelé lorsqu'il a essayé d'identifier son informateur anonyme et hacker prodige, en fait.

C'est d'ailleurs, au fur et à mesure qu'il progresse, un peu les mêmes étapes qu'il traverse, seulement plus rapidement puisqu'il a justement déjà effectué cette réflexion il y a relativement peu de temps. Petit à petit, l'ingénieur commence même à trouver les similitudes assez dérangeantes.

Lorsqu'il en arrive à ramener le signal à son expression binaire fondamentale, puis tente de l'interpréter dans divers langages classiques, il obtient comme la dernière fois des concordances éparses à différentes possibilités. Il pose alors sa tasse de thé sur son plan de travail, perplexe.

— Je connais ce code, il murmure dans sa barbe, alors que justement, non, il ne le connaît pas, mais le reconnaît plutôt.

Le quadragénaire se renfonce dans son siège, stupéfait. Voilà un résultat auquel il ne s'attendait pas du tout. Quelles sont les chances pour que Jena lui confie l'étude d'un objet qui a apparemment été conçu par la même personne qui a justement fait irruption dans son laboratoire à plusieurs reprises ? S'agit-il réellement d'une coïncidence ? Et si ça ne l'est pas, quel est le lien ?

Seules des théories assez sombres lui venant à l'esprit, Aleksander décide de se focaliser sur la raison réelle de son étude de l'objet : déterminer son utilité, et à partir de là si oui ou non il a pu être responsable de l'état comateux de la jeune Caroline. C'est là la priorité, pour le moment.

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