Quatorzième Jour - Règlement de trois (8/10)

Après une expiration aussi lente et contrôlée que l'inspiration l'ayant directement précédée, je gravis les marches de l'estrade depuis laquelle je vais faire mon fameux discours. Discours que je viens d'apprendre que j'allais devoir faire il y a quelques minutes à peine. En étant honnête, peut-être que je m'y attendais un peu, avec toute cette histoire d'annoncer ma décision, mais il ne faut pas sous-estimer le pouvoir d'un mot. Oscar me suit, Dwight fermant notre court cortège. J'avance jusqu'au pupitre au milieu de la scène, en m'efforçant de ne pas regarder la foule en contrebas. Dwight prend position à ma droite, tandis qu'Oz se place à ma gauche. Tous les deux restent en retrait, tout aussi intimidés que moi par notre public. C'est drôle comme, tout à coup, nous interdire les couleurs sur notre tenue semble avoir été largement suffisant pour nous démarquer. Nous nous entre-regardons pendant un instant, puis Dwight finit par hausser les épaules, et Oscar s'intéresser au parquet.

Lorsque je trouve enfin le courage de lever les yeux vers mon auditoire tout ouïe, je repère rapidement que la configuration de la salle n'est pas anodine. Juste devant nous se sont attroupés les Magnets, à la tête de l'ensemble des dérivés Neutres en présence, qui occupent donc le milieu de la pièce. Sur ma gauche, vers le fond de la salle, se trouvent les dérivés Mauvais, et sur ma droite, plutôt vers l'entrée, les dérivés Bienfaisants. Les Messagers se sont joints à leurs tribus respectives, tout en restant parmi les plus proches de la scène. Après nous avoir escortés, LeX est également allée rejoindre Zed parmi mes congénères. La foule semble peut-être compacte et diversifiée, mais sa structure est donc en réalité très ordonnée. Je me demande comment ils ont pu se répartir selon cette distribution bien particulière en si peu de temps, mais plus rien ne devrait m'étonner dans la gestion de cette soirée.

— Bonsoir. Tout d'abord, merci à tous d'être là. Vous n'avez pas idée de ce que ça représente pour moi, je décide de commencer.

Personne ne réagit, que ce soit en bien ou en mal. Personne ne s'éclaircit la gorge ou ne bâille, ni même ne parle à son voisin ou regarde ailleurs. Ils sont parfaitement attentifs à ce que je dis, ni lassés ni impatients, juste prêts à m'écouter. J'ai pensé que les saluer et les remercier d'être là était un début classique de prise de parole en discours. Ma dernière phrase, en revanche, si elle a découlé de ces banalités, est beaucoup plus sincère. Avoir la communauté dérivée devant moi, volontairement, après qu'elle ait commandité mon assassinat par un expert en la matière, me touche beaucoup. Malgré toute l'animosité que j'ai pu repérer au cours de la soirée, et l'obligation de présence que doivent ressentir certains, ils sont là. Et ça en dit déjà beaucoup.

— Er… Je m'appelle Josh, et voici Oscar, et Dwight, pour ceux qui ne nous connaîtraient pas encore, je décide d'enchaîner mon ouverture par les présentations, désignant les intéressés du geste lorsque je révèle leur nom.

En fait, mes méninges cherchent à toute vitesse comment construire notre annonce sous forme d'un discours à la fois cohérent et pas complètement rébarbatif, et j'ai peur de ne pas être amené à les mentionner et donc leur manquer de respect. Ils sont une part intégrante de ce processus, pas simplement mes suiveurs. Ils sont dans cette situation par ma faute, oui, mais j'ai mis un point d'honneur à ne rien leur imposer, à faire ce choix avec eux et non pour eux. Du coup, je préfère prendre les devants et les mentionner maintenant. Sans compter que cette introduction est peut-être nécessaire pour certains invités. On a déjà établi que ce qui avait filtré de mes mésaventures n'avait pas toujours été très fidèle à la réalité, et jamais tout à fait complet. Ce qui me fait me rendre compte que c'est sans doute le moment ou jamais de remettre autant de pendule à l'heure que possible. J'ai bien dit à Oscar que toute tentative de nier certaines choses ne feraient qu'empirer l'opinion publique, mais si je ne fais que recentrer des faits qui sont déjà connus, ça sera peut-être entendu.

— Mon prénom ne vous inspire peut-être rien du tout. Vous avez plutôt dû entendre parler de moi comme du fils de Gold et Copper. Qui, si vous ne les connaissez pas non plus, sont tous les deux des Magnets. Comme moi aujourd'hui. Et c'est un peu pour ça que nous sommes tous réunis ici ce soir. Je suis un Magnet fils de deux Magnets. LE Magnet fils de deux Magnets.

Je l'avoue, je suis un peu en train de m'inspirer de la façon dont j'ai présenté mon idée à Oz et Dwighty. Reprendre tout depuis le début est souvent une tactique solide. Et je ne vois pas comment justifier notre décision mieux qu'en retraçant le raisonnement qui m'a amené à envisager cette solution. C'est sans doute une structure de discours très classique, mais mon histoire n'ayant rien de classique, je pense que ça devrait passer. Et puis bon, soyons honnêtes, je n'ai pas le temps ni le talent nécessaire pour trouver autre chose. D'autant que c'est trop tard, maintenant que j'ai commencé, je ne pense pas pouvoir m'arrêter. Mon auditoire m'écoute toujours aussi sagement, seul le crépitement d'un monstre de lave ou encore le doux sifflement incessant d'une banshee spectrale venant occuper le silence autrement absolu.

— Si vous en savez un peu sur ma race, vous saurez pourquoi ma situation est unique. Pour commencer, les Magnets entre eux ne peuvent a priori pas se reproduire. On a des gènes humains, mais on repousse l'espèce humaine, donc porter le seul type d'enfant qu'on peut concevoir semble compromis. Et comme on ne peut devenir Magnet qu'après une vingtaine d'années d'humanité, mon existence paraît particulièrement improbable.

Bon, d'accord, peut-être que je remonte un peu loin. Mais c'est bien à ma naissance que tout a commencé, d'une certaine façon. Certes, si je n'étais pas devenu un Magnet au bout de deux décennies, le problème auquel je fais face maintenant ne se serait pas posé, mais il se serait encore moins posé si j'avais eu une ascendance différente. Ce que j'essaye de faire, c'est surtout apaiser les potentielles objections. Le fait d'être apolaire, je ne l'ai pas cherché, il m'est tombé dessus. Et si quelqu'un pense que je ne le mérite pas, je n'ai rien d'autre à leur dire que ça. Je ne cherche pas à reporter la faute sur qui que ce soit, je veux juste établir que je n'ai pas plus choisi cette condition que ma couleur de cheveux, de peau, ma taille, bref, ma biologie. Tout comme je n'ai pas choisi non plus d'être un Magnet, d'ailleurs. Je ne rejette en rien toutes ces caractéristiques, je sais mieux que me rebeller contre la nature, mais elles ne dépendent pas de moi pour autant.

— Au cas où vous vous poseriez la question, non, je ne sais toujours pas moi-même comment mes parents se sont débrouillés pour m'avoir. Je sais que ça a été long et compliqué, mais rien au-delà de ça. Je leur demanderai peut-être quand j'aurai le droit de les revoir, d'ici une autre vingtaine d'années.

C'était supposé être une blague. Sauf que, je m'en rends compte maintenant, personne n'est au courant de la clause de non-contact entre mes parents et moi dans le contrat de leur retour à leur activité Magnétique, à plein temps, pleine puissance, et pleine jeunesse. Du coup, ça tombe un peu à plat. L'assistance a cependant la bonne grâce de ne pas réagir négativement. Mon public ne comprend pas ce que j'ai voulu dire, oui, mais il semble intrigué et non perdu. Ce que je suppose être préférable, quand on vient à peine de commencer un discours. Parmi ceux qui ont effectivement compris ma plaisanterie, Hannibal m'accorde tout de même un froncement de sourcils réprobateur, et LeX se retient de rire. Je ne sais pas si je devrais être content que quelqu'un sourie, ou inquiet que la seule personne à être amusée par ma tentative d'humour soit la Panthère.

— Donc… Voilà. Je digresse, mais je me suis dit qu'un peu de contexte ne pourrait pas faire de mal, j'essaye de cacher ma gêne à mon bide absolu.

Je me retourne furtivement vers Dwight, pour le soutien moral, et il hoche la tête avec une mimique d'approbation, l'air de dire "tu gères". Je suis certain qu'il ferait un rond avec son pouce et son index, s'il n'avait pas peur d'être vu par la foule. J'ai envie d'être atterré d'à quel point son support inconditionnel n'est pas exactement utile, mais ça m'aide vraiment malgré tout. Je ne suis clairement pas en train de gérer quoi que ce soit. Il est cependant incroyablement galvanisant d'avoir quelqu'un derrière soi au sens figuré (et d'ailleurs en l'occurrence également au sens propre) même en sachant que la confiance accordée ne repose sur rien de tangible. Lui adressant un sourire avant de reprendre une contenance, je me retourne vers notre public, m'éclaircis la gorge, et poursuis :

— Mon caractère d'enfant impossible, ou tout du moins hautement improbable, puisque je suis là, me vaut l'avantage ou en tous cas la caractéristique de ne pas être polarisé comme les autres de ma race. C'est comme ça. C'était prévu comme ça, dans l'éventualité, même aussi infime qu'elle l'était, de mon existence.

Je n'avais pas l'intention de balancer l'implication de LeX dans tout ça, à la base. Et j'ai essayé de rester le plus vague possible dans ma mention d'elle. Mais parti comme j'étais, il fallait que j'enfonce le clou de l'ordre des choses. Et puis, quelque part, ce n'est que justice. Si je ne suis pas responsable de ma condition, elle si. Tout le monde pense que je suis apolaire parce qu'elle n'avait pas prévu qu'un Magnet puisse être né de Magnets, que c'est un oubli de sa part. Alors qu'en réalité, c'est presque carrément tout le contraire. Elle a décrété que si deux Magnets devaient un jour en produire un troisième, alors il serait apolaire. Comme si sa naissance n'était pas suffisamment incroyable. Il n'est même pas impensable que la Messagère ait utilisé ce caractère extraordinaire pour couvrir ses arrières, une excuse pour voir ce que donnerait un Magnet apolaire sans avouer ouvertement qu'elle l'a concocté sciemment, volontairement pris le risque de son existence. Mais si je commence à penser comme elle, il faut que je m'inquiète.

— Et pour tout vous dire, c'est bizarre. Pendant mes premiers mois en tant que Magnets, je ne savais même pas ce qu'apolaire voulait dire, appliqué à autre chose qu'une particule. Je n'avais aucune idée qu'il existait des alignements. Donc, quand on m'a expliqué la situation il y a deux semaines, autant dire que ça a été un choc.

Je deviens de plus en plus à l'aise. Et je crois que mon auditoire se détend un peu également, parce que j'en vois quelques-uns sourire à mon allusion à la physique particulaire. Au moins, personne ne semble me tenir rigueur de mon ignorance initiale, ou du manque de diligence de mon Tuteur pour m'avoir laissé dans le noir sur ce sujet. En même temps, je n'ai jamais vraiment compris pourquoi Hannibal lui en voulait autant pour avoir soi-disant bâclé mon éducation Magnétique. Il m'a appris plein de choses. Et le sens des priorités, ou de la pédagogie, n'est pas donné à tout le monde. Et je crois aussi que les notions du manichéisme n'étaient pas très claires dans sa tête non plus. Donc il a fait de son mieux. Il ne faut pas oublier qu'il n'a pas plus choisi sa position de Tuteur que moi celle de Magnet. Je suis sûr qu'on aurait pu s'en sortir bien plus mal que ça, tous les deux.

— L'alignement n'est pas quelque chose qu'un Magnet voit. On peut le déterminer, bien sûr, mais ce n'est pas un facteur de nos décisions. Tout ce qu'on voit, c'est le besoin d'aide. C'est sans doute pour ça que notre race est voulue Neutre.

Je jette un œil à mes collègues juste sous mon nez, craignant une objection, mais ceux qui réagissent acquiescent du chef. Je vois même Maverick sourire. Il y a beaucoup de choses chez moi que j'estime commune à tous les Magnets, sans avoir de raison particulière de le penser. Je sais qu'il y a de nombreuses différences d'un individu à l'autre, tant au niveau de notre méthode de perception, de sa précision à sa portée, qu'au niveau de notre maîtrise de nos capacités. Je connais les dissimilitudes. Les points communs, en revanche, sont beaucoup plus difficiles à identifier. C'est bien le problème quand ce qui nous unit est une impossibilité de contact avec les humains, et un outil de perception plus que subjectif. Je suis sûr que si on asseyait plusieurs d'entre nous autour d'une table, il serait plus que difficile de converser sur ce qui nous rassemble pourtant. Qu'ils valident ma généralité est donc une petite victoire pour moi. Sans compter que ça évite de faire tomber mon discours à plat.

— Mais je comprends que ma condition ne peut pas être maintenue. Elle ne peut être maintenue dans aucune autre espèce, après tout. Et c'est normal. C'est une question d'équilibre, d'appartenance, et de transparence. De clarté, même. Les Magnets sont Neutres pour pouvoir passer outre l'alignement tout en respectant l'équilibre. Être apolaire fait de moi un électron libre, imprévisible. Et ce n'est jamais quelque chose de bien. Donc je comprends.

J'insiste bien sur ce point, parce que je ne voudrais surtout pas donner l'impression de me débiner de mes responsabilités. Aussi surpris que j'aie pu être par la notion d'alignement, elle fait sens. Le manichéisme est à la racine de la nature humaine, et ne peut par conséquent pas être ignoré dans la seconde étape d'existence des êtres humains. Et il est logique que les créatures engendrées par une espèce obsédée par les notions de justice, d'égalité, d'équité, de morale, et d'éthique, soient tout aussi soumises à cette catégorisation. Les gens ont souvent tendance à se rebeller contre les étiquettes, et j'ai du mal à comprendre pourquoi. "Indécis" est une étiquette. Et une étiquette, ça se décolle, ce n'est pas un marquage au fer rouge. On peut être fier de sa condition, ou vouloir en changer, mais quoi qu'on en dise, être sans état est impossible. Et c'est un peu ce qui m'arrive. Donc je comprends la nécessité de me rapporter à un état. C'est on ne peut plus légitime.

— Histoire drôle : lorsque j'ai appris que je devais faire un choix, j'ai choisi le Bien, je révèle, commençant à entrer dans le vif du sujet.

Des murmures parcourent l'assemblée. Les Bienveillants sont inquiets, et les Maléfiques un peu vexés. Tout le monde se demande surtout ce que cette première intuition signifie pour le choix que je vais effectivement prendre. On pourrait penser que je parle de ma décision initiale parce que je ne l'ai justement pas suivie. Mais il ne serait pas impossible non plus que je la mentionne pour ensuite élaborer comment j'y suis revenu. Je crois que là, ça y est, s'ils étaient impassibles jusqu'ici, mes spectateurs ne vont plus l'être à partir de maintenant. Je touche au centre du problème, à ce que je dois justement annoncer ce soir, et donc ce pour quoi ils se sont déplacés. Il me reste cependant encore beaucoup à leur raconter, et j'espère qu'ils ne vont pas trop m'en vouloir pour ça.

— C'était infantile, je le sais maintenant. Parce que je n'avais aucune idée de ce que le Bien était réellement. Je n'avais pas conscience de ce que ça pouvait impliquer. Je connais aujourd'hui des gens Bien, littéralement, qui font des choses moches. Et j'ai vu ce que nécessite parfois le bien de tous, et ce n'est pas toujours joli, j'élabore, au plus grand désarroi des gens à ma droite.

Je ne crois pas que mon auditoire se rende compte que je fais référence à mes propres actions. Grâce à la machine des Possibles, j'ai eu un aperçu de ce qui se serait produit si je n'avais pas sauvé Oscar, et je sais désormais que l'une des raisons au moins pour lesquelles j'ai avorté cet enfant alien, c'était pour protéger l'ensemble de la communauté dérivée des frasques d'un frère déifié en deuil. Mais que ce soit avant ou après avoir découvert ça, je n'ai jamais considéré mon action comme facile ou belle pour autant. C'était terrible. C'est une terrible chose que j'ai faite, quand bien même c'était pour les bonnes raisons. C'est en partie pour ça que j'allais laisser Oudamou s'occuper de moi, d'ailleurs, avant qu'Oscar n'intervienne. Bon, bien sûr, en parlant de gens de Bien dont les actions sont à mon sens répréhensibles, je parle aussi de Vik et June. Les Paradisiaques ne le prennent cependant pas mal, à la moue entendue qu'elles échangent en se reconnaissant dans mes propos.

— Évidemment, je ne savais pas ce qu'était le Mal non plus. Et depuis, j'ai eu l'occasion de rencontrer des gens techniquement Mauvais qui sont géniaux. J'ai vu les deux côtés, je poursuis l'évolution de mon opinion.

En disant cela, je jette évidemment un œil à Torrek, sur ma gauche, dont le sourire s'élargit, flatté d'être mentionné, même implicitement. Sa filleule Telrah et lui ont été les premiers dérivés que j'ai remarqués Mauvais après avoir appris qu'il y avait une telle chose que des Bons et des Mauvais individus, dans un sens plus radical que dans la liste du Père Noël. Et ils sont tous les deux charmants, même si elle était au moment de notre rencontre un peu déstabilisée par ses premières retrouvailles après son décès. Et mon parrain lui-même, Hannibal, s'est également révélé de cet alignement, plus tard, car trop proche de moi pour que je me penche sur la question. Cette révélation m'avait bien surpris également. Mais ça ne fait que prouver à quel point la polarité ne colle pas toujours à la vision première qu'on peut avoir des différentes factions. Le Bien et le Mal ne sont pas subjectifs. Ils ne dépendent pas de l'observateur. Ils s'inscrivent, absolus, dans une toile plus grande qu'on ne peut seulement la considérer.

— Et après avoir vu tout ça, mon Choix n'en est devenu que plus difficile. Rester Neutre a été très tentant, mais comme me l'a dit une très sage Messagère, ce serait du gâchis.

'mmanie incline la tête, ravie que son conseil ait porté ses fruits. Teph resserre sa prise sur sa taille, fier de sa compagne, tandis qu'Esk hoche ostensiblement la tête à l'intention de sa belle-sœur, tout aussi approbatrice. LeX et Pro lèvent quant à elles les yeux au ciel pratiquement de concert, l'une par rejet du propos, défendant son pôle envers et contre tout, l'autre par mépris de celle qui l'a émis, ne pouvant se résoudre à accorder quelque victoire que ce soit à son opposée. Les dérivés Neutres en face de moi, sur l'alignement desquels je ne m'étais encore pas prononcé, manifestent quant à eux enfin une réaction. On ne peut pas dire qu'ils soient franchement surpris, mais certains sont quand même un peu déçus, par principe. Une bonne partie semble aussi avoir du mal à comprendre ce que j'entends par gâchis, et même le prendre un peu mal. Pour être tout à fait honnête, c'est surtout la réaction de mes confrères qui m'intéresse sur ce point en particulier, mais ils semblent encore hésiter à se prononcer, attendant des précisions.

— Parce que j'ai dit que les Magnets passaient outre l'alignement, mais ce n'est pas entièrement vrai. Il faut bien qu'ils en tiennent compte, ne serait-ce qu'inconsciemment, pour conserver l'équilibre, justement. Et c'est une fonction louable dans l'ordre des choses. Je sais bien que c'est le rôle et le principe de la Neutralité. Mais ce n'est pas pour moi. Pas si j'ai le choix d'avoir le choix, j'essaye d'expliciter ce que j'entendais par mon précédent commentaire.

Les Magnets en présence semblent toujours hésiter, mais à m'accorder ce raisonnement cette fois, à la façon dont ils grimacent légèrement pour certains, et balancent la tête de gauche à droite pour d'autres, pesant dans tous les cas le pour et le contre. Soit ils ne se sont jamais trouvés dans une position où ils devaient choisir entre deux dérivés par leur alignement, soit ils ont toujours été d'accord avec la direction qui leur était imposée. Ce qui n'est pas forcément absurde non plus, en partant du principe d'équilibre. Si deux dérivés s'affrontent et sont donc tous les deux techniquement en mauvaise posture, il ne semble pas déraisonnable de venir prêter main forte à celui dont la faction à la plus besoin de lui. Comme je l'ai dit, c'est le principe de la Neutralité, et ça se tient. Sauf que moi, choisir, aussi facile et justifiable ça puisse être, ça ne me botte pas vraiment. Ça me rappelle un peu cette parabole du roi Salomon, qui propose de couper un bébé en deux lorsque deux femmes se prétendent sa mère. Je ne dis pas que je suis l'équivalent de la vraie mère, qui préfère le donner à une autre plutôt que le tuer, mais c'est un peu l'idée. Aussi juste puisse-t-il être, un choix est un choix.

— Donc, en résumé, le Bien n'était pas si bien que ça, le Mal n'était pas si mal, et la Neutralité n'était pas vraiment une option pour moi. Donc, je me suis retrouvé dans une situation dans laquelle je ne pensais pas me retrouver un jour.

Je hoche la tête, m'approchant enfin de la dernière phase de mon discours. À partir de maintenant, il va falloir que je justifie mon choix final, et ça ne va pas être simple. Ce n'était déjà pas simple dans mon salon, face à mon meilleur ami et ma plus proche protégée, tous les deux d'à peu près mon âge, alors ça a toutes les chances d'être épineux face à cette assemblée majoritairement composée d'inconnus, dont les espèces et les âges différent tellement des miens que je ne pense pas que ce soit seulement quantifiable. À ce stade, ils sont encore plus suspendus à mes lèvres qu'au début, ce qui est plutôt impressionnant, après avoir vu la façon dont ils étaient déjà tous parfaitement attentifs à ce moment-là. Prenant mon courage à deux mains, je reprends mon histoire au moment où j'ai trouvé une solution, il y a deux jours :

— Et puis, j'ai eu cette idée. Une idée folle. Elle me paraissait littéralement folle au moment où elle a germé dans mon esprit, et elle me paraît encore un peu folle alors que je m'apprête à la mettre en œuvre ce soir.

Autant préparer mon auditoire au pire. C'est toujours plus facile de rassurer les gens que de les faire paniquer. Enfin non, ce n'est pas plus facile, mais c'est plus sympa pour eux. C'est comme annoncer la mauvaise nouvelle avant la bonne quand on en a une de chaque, pour l'atténuer. La mauvaise nouvelle, pas la bonne. Si mon public s'attend à être choqué, peut-être qu'il le sera finalement moins que s'il ne s'attendait pas à grand-chose. Et même, avec de la chance, ce qui à moi me paraît complètement fou sera finalement tout à fait banal aux yeux des individus en présence. Ça m'étonnerait beaucoup, parce que quand ai-je déjà vu juste sur ce qu'allait être l'opinion publique à propos de n'importe laquelle de mes décisions ? Mais ça ne coûte rien de l'envisager. Bien que, pour être franc, je me fiche un peu qu'ils soient choqués ou non, je veux juste qu'ils comprennent mes raisons, et prennent tout ça aussi bien que possible.

— Mais vous êtes tous là. J'ai fait des choses, pendant le peu de temps où j'ai été Magnet, pour lesquelles vous avez tous les droits de m'en vouloir. Des choses que vous ne comprenez sans doute pas, et que vous ne pouvez de toute façon pas comprendre, puisque j'ai encore moi-même du mal à faire sens de toutes. Et pourtant, vous êtes là.

Je reviens sur ça maintenant, comme j'en ai fait mention au début de mon discours, parce que c'est la base de mon Choix. Sans ça, sans cette espèce de soutien, sans cette incommensurable importance de la communauté dérivée à mes yeux, de mon lien avec et mon devoir envers eux, je n'aurais pas pu envisager de suivre l'idée que j'ai eue il y a quelques soirs. J'aurais eu tout autant de mal à me décider, mais cette fois parce que je n'aurais pas pu voir les mérites de chaque alignement à leur juste valeur. Si ma mission Magnétique était une obligation récalcitrante de venir en aide à des individus ingrats, choisir un pôle ne relèverait pas du dilemme mais du supplice. Non seulement ma mission m'est chère à la base, mais mes protégés, aussi bien concrétisés que potentiels, la rendent extraordinaire. Ils m'en ont voulu au point de vouloir ma mort, oui, mais d'une certaine façon, ça signifie qu'ils étaient suffisamment blessés pour chercher rétribution, réparation.

— C'est plus de respect et de confiance que j'en mérite. À la fois maintenant, alors que ces événements sont aussi frais, mais jamais, je crois. Et pour ça, je vous suis éternellement redevable. Je l'étais déjà après ce que j'ai fait, et je le suis d'autant plus maintenant. Donc ça vaut le coup. Ce que je vais faire ce soir, ce que NOUS allons faire, vaut le coup, aussi fou que ce soit peut-être. Ça vaut le coup parce que vous valez le coup. On ne fait pas ce choix pour nous, mais pour vous, j'insiste, ma gorge commençant à se serrer.

Maintenant que j'ai bien martelé ce point, je vais pouvoir passer au vif du sujet. Il est temps. Même moi, je commence à trouver le temps long, debout sur cette estrade, les mains de part et d'autre de ce pupitre, à surplomber cette foule à la fois disparate et ordonnée. Je me tourne à nouveau derrière moi, quoique vers Oscar cette fois, pour m'assurer qu'elle et Dwighty me suivent toujours eux aussi. Oscar a laissé tomber le sol et me rend mon regard, visiblement impressionnée par mon éloquence. Dwight a les larmes aux yeux, tout aussi ému que moi. Il a littéralement été le premier dérivé que j'ai rencontré. C'est lui qui a ouvert cette communication entre moi et eux, qui m'a fait découvrir leur monde et permis d'établir cette incroyable connexion que je chéris aujourd'hui. Et il le sait.

— Cette idée que j'ai eue, elle m'est venue de deux personnes très importantes. Mon parrain, et ma… patronne ? à défaut d'un meilleur terme. Je les ai tous les deux rencontrés il y a deux semaines seulement, et dans des circonstances plus que douteuses, mais ils ont été d'une grande influence sur ma décision. Je dirais même d'une influence critique, je reviens à mon public, et entame l'explication des origines de mon idée.

Il y a quelque chose de terriblement ironique dans le fait qu'Hannibal ait justement participé à ce que mes parents terminent ensemble, et qu'aujourd'hui il soit pratiquement la clé de la résolution de mon problème d'apolarité, qui vient justement de mon ascendance si particulière. Quelque part, toute cette histoire repose pratiquement sur l'ange blond. Que LeX soit impliquée n'est pas étonnant, puisqu'elle a carrément créé le problème auquel nous faisons face. Mais lui, il s'est retrouvé lié à l'Histoire Magnétique par pur hasard. Il n'a fait que bousculer deux jeunes gens d'une vingtaine d'années, à quelques années d'écart, à des bouts différents de la planète. C'est tout. Une seconde plus tard, et l'un ou l'autre de mes géniteurs aurait pu croiser la route d'un autre dérivé doué de communication. Ils ne se seraient peut-être alors jamais rencontrés, ou en tous cas n'auraient pas eu de raison de vivre ensemble, et n'auraient donc jamais eu l'occasion de tomber amoureux. De quoi donner le vertige.

— Hannibal est le Tuteur de mes parents. Ce qui peut sembler étrange, puisqu'ils sont deux et qu'il est tout seul. Sauf qu'à un moment donné, il n'était pas vraiment tout seul. Il s'est littéralement fait jeter du paradis, et son âme s'est brisée en deux. Ce qui est une expérience atroce. Mais ça l'a conduit à être à la fois et simultanément un ange déchu et une entité électromagnétique. Tous les deux Mauvais, cependant.

À la consternation que je lis sur les visages, certains commencent à comprendre où je veux en venir. Et j'avais doublement tort. D'une part, ils semblent penser que c'est fou tout autant que moi. D'autre part, les prévenir que c'était dingue n'a en rien adoucit le choc. Le grand ange blond, debout entre les Magnets et les Messagers du Mal, me fixe intensément, d'un air coupable. Il ne partage clairement pas ma vision de lui comme d'une inspiration. Il me soutiendra toujours, autant par devoir envers mes parents que par principe et réelle affection pour moi. C'est d'ailleurs pour ça qu'il n'a pas émis d'opinion jusqu'à maintenant sur mon idée. Je me doutais un peu qu'il n'était pas exactement enchanté par mon idée, mais l'anxiété que je lis sur ses traits à cet instant précis me fend le cœur. Je n'ai malheureusement pas le loisir d'aller le prendre dans mes bras pour le rassurer, aussi forte l'envie soit-elle.

— C'est là que LeX entre en jeu. Je la connais peut-être depuis deux semaines seulement, mais mes parents ont un peu plus d'ancienneté. Et ils ont cette salle des trophées dans notre maison, avec des photos de presque tous les dérivés qu'ils ont aidés ou même seulement rencontrés au fil des années. Et parmi ces photos, il y a un triptyque. Et dans chacun des trois cadres, il y a une photo de LeX. Au début, j'ai pensé que la différence entre les clichés venait du fait qu'ils avaient été pris à des moments différents. Ce qui n'était pas incohérent, puisque dans le peu de temps que je l'ai connue, LeX n'a pas arrêté de changer ses couleurs. Mais toujours dans des tons de gris, noir, et blanc, cela dit. C'est ça, qui m'a interpellé.

LeX ne peut s'empêcher de hocher la tête, sans doute encore impressionnée par mon attention aux détails. Il est en effet assez clair que tout le monde n'est pas systématiquement au courant de ce que j'ai compris tout seul. Je ne sais même pas dans quelle mesure elle fait usage de cette capacité. Ce n'est visiblement pas un secret, sinon elle m'aurait interdit de le mentionner lors de mon annonce, mais ce n'est pas non plus de notoriété publique. D'ailleurs, les nombreuses têtes penchées dans la foule en attestent. Le phénomène est plus dense sur la gauche et la droite que parmi les Neutres, ce qui n'est pas illogique, l'action principale de la Messagère auprès d'eux. Même si, lorsqu'elle doit effectivement prendre la route que je m'apprête à prendre, c'est forcément pour pouvoir intervenir auprès des deux pôles fondamentaux, sinon je ne vois pas trop l'intérêt. Je suppose qu'elle ne s'en sert donc pas comme je compte m'en servir moi-même, mais le principe y est.

— Parce que j'ai aussi vu dans cette salle une photo d'Hannibal, ou du moins la partie ange déchu d'Hannibal, avant qu'il ne soit… recollé. Et il avait les yeux bleus. Et ça a été le déclic. Ces photos de LeX n'avaient pas été prises à des moments différents. Elles avaient été prises au même moment, mais de différentes personnes, d'une certaine façon. C'était tellement clair dans ma tête.

Je me souviens de June me disant que LeX n'avait pas de jumelle, la première fois que je suis tombée sur ces photos. Je me souviens d'avoir cru halluciner en voyant le contenu du cadre blanc, et d'Hannibal me tendant le gris et le noir, dans l'espoir de rendre ce que je voyais plus cohérent. Ce qui n'a pas été le cas, voire a eu l'effet inverse. Je me souviens aussi de la réaction de la Messagère, qui ne voulait pas en parler. En y repensant, j'aurais dû comprendre plus tôt. Lorsque je lui ai demandé s'il y avait quatre version d'elle, elle m'avait corrigé en disant trois. Et lorsque j'avais protesté en disant que sa version actuelle n'était pas sur ces photos, elle m'avait assurée que si. Mais encore une fois, je me suis trop reposé sur mes capacités Magnétiques. Ne recevant pas de signal de sa part, je n'avais pas imaginé qu'il puisse avoir un quelconque point commun avec celui d'Hannibal. Sans compter que la particularité de celui d'Hannibal est si douloureuse que je ne préfère pas m'imaginer que d'autres la partagent, même si c'est forcément le cas, pour des raisons similaires ou non.

— J'ai quand même demandé vérification à l'intéressée, pour être sûr que je n'imaginais rien. Ce qui aurait pu être le cas, après la journée que je venais d'avoir. Et qu'on puisse volontairement séparer les parts Bonne, Mauvaise, et Neutre de son âme, ça paraissait un peu trop beau pour être vrai. Mais je lui ai parlé de ma conclusion, et elle l'a confirmée.

Je vois les Messagers principaux sourire, soupirer, ou lever les yeux au ciel, selon leur niveau de retenue. Ils avaient deviné où je me dirigeais dès que j'ai parlé de la chute de mon parrain, mais m'entendre le dire confirme leur pressentiment. Non pas qu'ils semblent agacés ou déçus de ma décision. Ils vont m'avoir dans leur camp, d'une certaine façon. Que les autres m'aient aussi dans le leur n'est pas pour leur plaire excessivement, mais ils peuvent faire avec, puisqu'ils savaient que c'était une éventualité depuis le moment où ils ont décidé de me laisser le choix. À vrai dire, ils semblent plus excédés par cette capacité chez LeX qu'autre chose. Mais après tout, qu'est-ce qui chez elle ne les irrite pas au moins un peu ? Le courant qu'elle défend est officiellement apparu bien plus tard que les leurs, et je crois qu'ils ont encore du mal à le considérer comme un alignement à part entière. En un sens, les préjugés sur la Neutralité sont pires que ceux sur le Bien et le Mal. La plupart des gens estiment qu'il s'agit d'un refus de se prononcer. Ce qui n'est pas le cas. C'est se prononcer en faveur de l'équilibre au lieu d'un extrême.

— Alors je me suis dit, si elle peut, pourquoi pas nous ? Donc je suis ici, devant vous tous, à choisir tous les alignements. Pas parce que je refuse d'en choisir un, mais pour vous, parce que vous le valez, parce que je vous le dois, parce que je ne peux pas ne pas le faire si c'est possible. Je vous l'ai dit lorsque vous avez envoyé un Assassin à mes trousses, et je vous le redis aujourd'hui : je suis de votre côté. Et je n'ai pas l'intention que ça change pour quelque raison que ce soit.

Et voilà la fin de mon discours. Tout est dit. Rien à ajouter. Je suis moi-même bluffé par la qualité de ma propre conclusion. Si j'avais eu un micro, je l'aurais peut-être lâché. Enfin, les convives se mettent à discuter entre eux, échanger leurs réactions, se poser des questions. Un léger brouhaha s'élève tandis que je reste où je suis, me demandant si l'une de ces interrogations qui semblent circuler vont m'être adressées. Rien ne vient, cependant. Après un échange de regards et plusieurs haussements d'épaules vaguement résignés, les Messagers s'extirpent de la foule et rejoignent Oscar, Dwight, et moi sur la scène. Nous les suivons tous les trois des yeux alors qu'ils prennent place derrière nous, face à la population qu'ils représentent. Ils nous accordent leur admiration silencieuse, sous forme de hochements de tête et de sourires qui en disent long. Je m'attendais à de l'outrage, et au lieu de ça tout le monde semble simplement inquiet pour notre bien-être. Je ne sais pas si je devrais m'en réjouir.

Je n'ai aucune idée de ce qu'il va se passer. Que je sache, personne ne s'attendait à ce que j'aie cette idée, et je doute que LeX ait pris le risque de l'évoquer à qui que ce soit avant que je lui confirme que c'était ma décision. En théorie, les Messagers devaient donc être préparés à ce que je choisisse l'un de leurs groupes seulement. Sauf que, même si ça avait été le cas, je n'aurais pas su comment l'orientation en elle-même allait se dérouler. Donc finalement, ça ne change pas grand-chose. Peut-être qu'ils vont tout simplement faire ce qu'ils avaient prévu de faire seuls, mais ensemble. Ça semble un peu facile pour une démarche aussi radicale, mais il faut parfois favoriser la parcimonie. Alors qu'Oz, Dwighty, et moi sommes maintenant entièrement retournés vers eux, dans l'expectative, Pro ne peut pas retenir un sourire pour le moins inquiétant. Oscar commence à se rapprocher de moi, mais LeX secoue la tête, le lui interdisant, toujours sans un mot.

Alors que la grande brune se fige sur place, Pro se met soudain à chanter. Elle fredonne une succession de quelques notes, tout doucement, sans ouvrir la bouche, et sans perdre son sourire malin. Peu après, Esk, de l'autre côté de l'estrade, l'imite, quoiqu'à un rythme un peu plus rapide et une tonalité plus aiguë. Rapidement, 'mmanie se joint à l'harmonie que forme déjà les deux Messagères opposées, avec une tessiture intermédiaire. Toutes restent très impassibles, mains dans le dos, concentrées sur leurs mélodies, distinctes mais étonnamment en parfait accord. LeX finit par les accompagner, quoiqu'avec des claquements de doigts plutôt que sa voix. C'est Zed qui se met à chantonner ensuite. Juste après, Eren commence quant à lui à siffler doucement, ajoutant une nouvelle courte mélodie à la boucle déjà en cours. C'est ensuite enfin au tour de Teph de mêler sa voix au concert, avant que Kel ne se mette à taper discrètement dans ses mains, se contentant d'un rythme, à l'instar de LeX.

Les Messagers ne chantent pas seuls longtemps, car des voix qui s'élèvent bientôt derrière nous nous font faire volte-face vers notre public. Pas d'entrées successives prévues dans la musique pour eux, qui s'y joignent dès qu'ils s'y sentent prêts, par vagues de nombreuses personnes. Tout le monde ne donne pas de la voix, certains tapant du pied, d'autres des mains. Parmi les mélodies chantées, on retrouve tantôt des airs liés, tantôt des bruits un peu plus primitifs. La symphonie improvisée et sans instruments emplit bientôt tout le hall, me donnant presque l'impression que les murs en vibrent. Alors que le volume est raisonnable et l'harmonie magnifique, j'ai tout de même cette étrange impression que je devrais me couvrir les oreilles. Je me tourne vers Oscar et Dwight, qui grimacent eux aussi, également perturbés sans savoir pourquoi. Ce n'est ni douloureux ni dérangeant, et pourtant très éprouvant.

Alors que ma vue se trouble, je suis pris de vertiges et me raccroche au pupitre derrière moi. Oscar et Dwight, sans doute affectés de la même manière par ce mystérieux chant, ne tardent pas à carrément s'asseoir et s'agenouiller par terre. Je les imite bientôt, me laissant glisser le long du meuble en bois dans mon dos. C'est officiellement la sensation la plus étrange que j'aie jamais ressenti. C'est un peu comme lorsque le froid extrême nous brûle, parce que nos récepteurs à la douleur ne savent pas ou en tous cas n'ont pas besoin de faire la différence entre les deux dangers. Je suis essoufflé sans avoir la moindre difficulté à respirer. Et mes perceptions Magnétiques font à peu près n'importe quoi, ce qui ne m'aide par conséquent pas du tout à comprendre ce qui est en train de m'arriver exactement. Sur le fond, je le sais, mais quand même. Avec une dernière grande inspiration commune, Oscar, Dwight, et moi perdons connaissance ensemble.

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