Onzième Jour - La belle (7/12)

La table basse de la planque est ensevelie de paperasses diverses et variées. Majoritairement, je repère des photographies de ce qui n'a pu être qu'un repérage des lieux, ainsi que des plans bleus en plusieurs exemplaires. J'essaye de ne pas imaginer comment ces derniers documents ont été obtenus. Des bouts de papiers déchirés et parfois même défroissés viennent parfaire l'effet fouillis du meuble, certains gribouillés de numéros de téléphones, de noms, et d'adresses, et d'autres listant ce qui ressemble vaguement à des questions ou des hypothèses, à en juger par les points d'interrogations épars. Je suppose que Scott ne doit pas ses cernes qu'à son inquiétude pour son frère aîné, mais également à son travail sans relâche pour trouver un moyen de le sortir de sa fâcheuse situation. Au moins, Oscar et lui ont eu la même idée.

— Pour commencer, j'ai besoin que tu m'expliques exactement ce qui s'est passé, commence Oz, s'efforçant de rester posée.

— Tu l'as appris comment ? lui demande Scott, certainement pour savoir où elle en est.

— New York Times. Le frère et la sœur partagent une grimace.

— Dur, Sis, il compatit.

— M'en parle pas. Détails. Maintenant. Comment est-ce que ça a pu arriver ? elle poursuit, son impatience difficile à contrôler.

— Un soir il est pas rentré. J'suis allé à son taf, et j'ai découvert qu'il avait été embarqué pendant sa pause déjeuner, va savoir pour quel motif. Le temps que je me retourne, il était déjà bouclé.

La gorge serrée par l'impuissance, Scott baisse les yeux sur ses mains jointes, qu'il ne manque pas de tordre dans sa frustration.

— Juste comme ça ? demande Oscar d'une voix étranglée, s'imaginant sans difficulté la détresse qu'a dû ressentir son cadet au moment des faits.

Après tout, c'est cette même détresse qu'elle a ressenti ce matin en ouvrant son journal, et je doute qu'elle souhaite ça à son petit frère.

— Juste comme ça. J'ai même pas eu le droit de le voir. Alors j'me suis terré ici, et je me suis débrouillé pour obtenir mes propres nouvelles, puisque personne voulait m'en donner.

Il hausse une épaule pour paraître détaché, mais ne trompe personne.

— Qu'est-ce que ça a donné ? l'interroge Oz.

— Pas grand-chose d'encourageant.

Il serre les mâchoires, en colère.

— Tu comptais faire quoi, si j'étais pas revenue ? elle lui demande ensuite, voulant à son tour savoir où il en est.

Rappelons que, techniquement, elle a déjà un semblant de plan, grâce à nous. La difficulté maintenant est de le faire coller à celui de Scott sans qu'il ne soupçonne quoi que ce soit.

— Ils l'ont embarqué le jour même où cette meuf a été tuée. Le jour-même ! La police scientifique avait pas encore remballé son matos que déjà il était sous haute sécurité. Je sais même pas s'il est passé par la case interrogatoire. Tout ça c'est bidon. L'affaire est un peu médiatisée et ça y est, ils mettent tout ça sur le dos du premier mec un peu criminel qui leur tombe sous la main, rage le grand brun.

Bien qu'il n'ait pas répondu à la question posée, je peux comprendre son énervement. Sans surprise, hélas, ce n'est pas ce point de vue de l'affaire qui a été exprimé dans le Times. Au contraire, à en lire le journaliste, avoir trouvé "le" coupable aussi rapidement est tout ce qu'il y a de plus rassurant et normal. Voilà pourquoi je ne suis que peu intéressé par les médias : le filtre qu'ils appliquent aux faits ne devrait pas avoir lieu d'être. Ça et le fait qu'ils n'annoncent jamais que des mauvaises nouvelles.

— Je sais aussi bien que toi qu'il est faussement accusé. D'ailleurs, s'ils l'avaient interrogé, ils seraient au courant qu'il est incapable d'un truc pareil. Ça veut juste dire que, comme d'hab, on peut pas faire confiance au système, et qu'on va devoir le faire sortir nous-mêmes, c'est tout. Mais de toute façon, tu étais conscient de ça, sinon tu n'aurais pas surveillé l'endroit, réplique Oscar, en désignant de la main l'étalage de documents sous nos yeux.

Heureusement qu'elle est aussi indignée par la situation que son petit frère, sinon je doute qu'elle aurait accepté qu'il ignore ouvertement sa question.

— C'est pas qu'il faille le faire sortir le problème. Pas seulement. C'est aussi et surtout qu'on a pas le temps. Ça fait même pas une semaine qu'il est dedans, et aux infos on entend déjà des histoires d'avancer le procès. Même avec tout le repérage fourni, il faut plus de deux semaines à Clay, avec toute l'expérience qu'il a, pour préparer un casse de haut niveau. Et autant le dire tout de suite, le machin où ils le gardent, c'est pas juste un braquage difficile, c'est une foutue triple banque enceinte de bijouteries siamoises. Le temps qu'on prépare un truc potable, il sera déjà transféré.

LeX n'est parvenue à garder son calme face à la métaphore qu'en attrapant le bras d'Hannibal. Je serais impressionné par son self control si l'ange ne grimaçait pas à la pression qu'elle exerce sur son poignet. Je me penche en avant, l'air de rien, pour dissimuler la scène au benjamin McAddams, bien qu'il soit concentré sur sa sœur.

— Ça me plaît pas plus qu'à toi, mais on peut toujours attendre qu'il soit quelque part de manière plus durable, suggère Oscar, non sans grimacer comme si elle avait mal quelque part.

— Où ce sera pire encore ? pose Scott, en rhétorique pure.

— Seulement si vraiment on n'arrive pas à mettre quoi que ce soit sur pied à temps. Quoi qu'il arrive, on va pas lâcher l'affaire, alors autant se préparer à toutes les éventualités, même les moins sympas, déclare Oz, de l'acier dans la voix.

On devine que Scott partage d'ordinaire sa ténacité, mais qu'il est tout simplement trop fatigué pour la maintenir. Elle tombe à pic, on dirait.

— Qu'est-ce qui rend cette prison si imprenable ? interroge tout à coup LeX, n'y tenant plus.

Le grand brun soupire lourdement avant de répondre :

— C'est un complexe sur une île. La surveillance numérique dépend de quatre serveurs distincts, qui fonctionnent en interne, et chacun contrôlant des capteurs un peu partout. Il n'y a qu'une seule entrée, qui sert aussi de sortie. Les portes sont tantôt mécaniques, tantôt électroniques, tantôt magnétiques, tantôt activées par des portiers, qui sont dans des cages de verre auxquelles on accède par le toit. Des gardes font en permanence des rondes irrégulières à travers tout le bâtiment.

Au fur et à mesure de son exposé, il dégage successivement différentes versions du plan de la prison, annotées différemment, mettant chacune en valeur chacun des points dont il fait mention. Il repasse par-dessus ses légendes du doigt, pour être sûr que tout le monde suive ses explications.

— Est-ce que l'accès à l'île en question est restreint ? s'enquiert la petite blonde, nullement impressionnée par l'époustouflant système de sécurité qui vient de nous être présenté.

Scott, qui jusqu'ici n'avait pas vraiment prêté de réelle attention à quelqu'un d'autre que sa sœur, la dévisage, interloqué par sa placidité face à ses révélations.

— Vous voulez sérieusement me faire croire qu'avec la description que je viens de vous faire, vous pensez avoir une chance de ne serait-ce que faire un pas là-dedans ? il lui demande, plissant les yeux dans son incrédulité aiguë.

— Tu n'es plus tout seul. Et je te connais, je suis sûre que même quand c'était le cas, tu avais bien une petite idée, intervient Oscar, modérant le calme surréaliste de LeX à moitié en le justifiant et à moitié en faisant diversion.

— Ouais, j'ai pensé à de l'infiltration. Mais ça prendrait trop de temps à préparer. Il faut un milliard de formulaires pour sortir un prisonnier, sans compter plusieurs gardes.

Je suppose que lorsqu'on connaît suffisamment bien quelqu'un, le distraire ne relève plus vraiment de la tentative.

— Je doute en effet qu'on puisse se permettre autant de finesse, commente cependant LeX, anéantissant l'effort d'Oz, qui lui accorde un regard agacé.

— Nan mais sans rire, vous pensez vraiment pouvoir entrer ? reprend Scott, allant presque jusqu'à sourire tellement il n'en croit pas ses oreilles.

— Tu l'as dit : si ton frère est déplacé, ce sera pire encore. Autant tenter notre chance maintenant, raisonne LeX, on ne peut plus pragmatique.

Trop.

— On peut pas se risquer à "tenter notre chance". C'est quitte ou double. Si on n'arrive pas à le faire sortir, on est cuits aussi.

Incroyable mais vrai, il semblerait que la Panthère ait réussi à faire entrer le jeune Humain dans son jeu. Je ne comprends pas comment, avec sa méfiance naturelle, il n'a pas déjà rejeté en bloc un comportement aussi anormal, mais je ne vais pas m'en plaindre. Peut-être est-ce la fatigue ou l'inquiétude qui lui font baisser sa garde.

— Ce à quoi je voulais en venir, c'est que ta sœur a dit qu'elle ne se rabattrait sur l'idée d'attendre son déplacement qu'en dernier recours. Et autant que je sache, on n'en est pas encore là, si ? poursuit LeX, non sans un petit sourire.

Si je ne savais pas mieux, je jurerais qu'elle est en train d'user de ses charmes pour convaincre son interlocuteur de sa logique. Mais j'ai brutalement et à mes dépens appris mieux, le jour où je l'ai rencontrée.

— Tu les as trouvés où ? s'exclame alors Scott à l'intention de sa sœur, écartant les bras.

Au moins, je n'ai plus à douter que LeX n'a utilisé que des méthodes purement réelles pour négocier, car dans le cas contraire elle aurait prévalu sans résistance. En un sens, ce serait beaucoup plus simple pour nous si LeX avait recourt à l'une de ces fameuses capacités surnaturelles, mais je n'arrive pas à me convaincre qu'ôter son libre arbitre à qui que ce soit, et encore moins à quelqu'un avec un tempérament aussi fort qu'un McAddams, vaille quelque résultat que ce soit. Non pas que lui mentir soit beaucoup plus noble, mais bon.

— J'en ai trouvé qu'un, dit Oscar, laissant ingénieusement place à l'imagination dans sa réponse.

Scott comprendra le sous-entendu qui lui plaira. Et il ne comprendra surtout pas qu'elle parle de moi et non de Dwighty, ce qu'elle ne peut plus se permettre de lui avouer à ce stade. Je réprime pour ma part un sourire à l'allusion, et me promets notamment de me racheter auprès d'elle pour l'avoir forcée à mentir à sa famille.

Pendant un instant, Scott ne parle plus. Il est clairement partagé entre la confiance absolue qu'il a en sa sœur et sa méfiance instinctive des étrangers. Surtout quand ceux-ci sont aussi surprenants que nous. Ou que LeX, en tous cas. Pour une fois que ce n'est pas Hannibal qui rompt la charade. Quoique je ne puisse pas vraiment dire que la charade est rompue, puisque l'Humain qui peut en juger délibère encore. En intense réflexion, Scott passe une main dans ses cheveux, manifestant sans le savoir une similitude comportementale de plus avec son aînée. C'est le moment où il décide ou non de passer outre nos excentricités, pour le bénéfice de la liberté de son grand frère. Il ne connaît ni nos compétences, ni même nos noms. Il n'a même pas entendu la voix de certains d'entre nous. Et pourtant, il faut qu'il décide si le risque de s'en remettre à nous en vaut la chandelle. Le pire, dans sa situation, c'est qu'il doit penser qu'il n'a pas vraiment le choix, alors que la réalité est qu'il n'aurait pas pu espérer meilleure occasion. Enfin, sa mâchoire se contracte et son regard s'assombrit un peu plus qu'il ne l'était déjà, signe qu'il a pris une décision et compte s'y tenir.

— Qu'est-ce que vous entendez par moins de finesse ? il finit par demander, son regard passant sur nous tous mais s'arrêtant plus particulièrement sur LeX.

Le soulagement de mon équipe se joint au mien.

— Je propose une entrée brutale, annonce la petite blonde, confiante.

— Premièrement, je suis pas spécialement fan de la violence. Deuxièmement, les gardes, c'est ça.

Scott exhume plusieurs clichés du tas de paperasses, où des gardes cagoulés et armés jusqu'aux dents apparaissent, tantôt pendant ce qui ne peut être autre que leur pause déjeuner, tantôt en train d'escorter un prisonnier à l'intérieur du pénitencier, tantôt en train de faire leur ronde sur le toit.

— Ta sœur à quelques rudiments de self-defense, je trouverais étrange que toi non. Ça n'ira pas beaucoup plus loin que ça, promis.

Intentionnelle ou non, la mention d'Oscar aide à dissimuler le fait qu'elle n'a réellement résolu qu'une seule des objections.

— Si l'alarme sonne, c'est total lock down. Personne n'entre ni ne sort. On est morts.

Apparemment, si Scott accepte notre participation à l'opération, il n'a pas l'intention de nous rétrocéder le contrôle pour autant, ce que je trouve plutôt bien pour lui.

— Je suis tout à fait d'accord. Il suffit d'être plus rapides que les gardes.

LeX a au moins la bienséance de ne pas prendre cet air d'énoncer une évidence, comme il lui arrive souvent de le faire lorsqu'elle expose une logique qui n'en est une que pour elle.

— Et tu comptes faire ça comment ?

Il est absolument certain que cette question va vexer la Panthère au plus haut point, mais pour une fois elle ne peut pas se laisser aller à le faire savoir.

— Une fille doit avoir ses secrets, elle répond avec un sourire en coin que je connais hélas plutôt bien.

Si je pouvais, j'interviendrais immédiatement pour protéger le jeune homme, mais je suis malheureusement contraint de rester inactif, faute d'une raison normale pour devoir le défendre d'une petite blonde d'un mètre soixante et cinquante kilos qui ne fait rien d'autre que lui sourire.

— Sans vouloir heurter ta féminité, c'est de l'évasion de mon frère qu'il s'agit, donc il va me falloir un peu plus que ça, Scott insiste, ne faisant sans le savoir qu'aggraver l'état d'irritation de la Panthère.

— Je sors avec un terroriste. Disons qu'il n'y a pas que mon tempérament qui est explosif. J'ai deux trois cordes à mon arc, et trois quatre tours dans mon sac, elle déclare en haussant une épaule avec nonchalance.

Le trait d'humour ferait presque sourire Scott. Je ne suis pour ma part pas certain qu'il y ait un quelconque mensonge dans cette annonce.

— Tes astuces, elles se partagent ? Parce que les gardes sont pas tous accessibles depuis l'intérieur… rappelle le grand brun, tapotant sur le plan du toit les écoutilles par lesquelles les gardiens responsables de portes entrent dans leur petite bulle de verre blindé.

Plus on en parle, plus j'ai de respect pour le niveau de sécurité de la prison. Tant d'ingéniosité est admirable.

— Ceux qui ne sont accessibles que depuis l'extérieur sont les seuls à être fixes, donc les seuls qu'on ne puisse pas contourner, donc les seuls qu'il est réellement nécessaire de mettre KO, raisonne LeX, presque robotique.

— Er… contourner les gardes ? ne peut s'empêcher de relever, et à juste titre, son interlocuteur.

— Du moment qu'on donne l'accès à Hannibal, rien de ce qui touche au numérique ne sera un problème. Y compris la surveillance, annonce LeX, introduisant habilement – et enfin – un de nos noms dans la conversation.

— Les serveurs sont en interne. Pas d'accès à distance possible, oppose le jeune McAddams, son regard oscillant d'un blond à l'autre, ne sachant pas trop s'il doit continuer à s'adresser à la Messagère.

— Juste parce qu'ils n'émettent pas ne signifie pas qu'ils ne peuvent pas recevoir. Combien y a-t-il d'étages à ta prison ? intervient alors H, prenant le relais puisque c'est désormais de son domaine dont on discute, et résolvant ainsi l'hésitation de Scott.

La réponse à la question de l'ange se trouve évidemment dans les plans étalés sur la table au milieu de nous, mais en tant qu'aveugle, il n'est pas censé pouvoir les consulter lui-même. Je me demande si pour ne pas commettre d'impair il n'a pas carrément désactivé sa vision. Si tant est qu'il puisse faire ça, ce qui ne m'étonnerait qu'à moitié.

— Trois dont un sous-sol, pourquoi ? répond le grand brun en fronçant les sourcils, perdu.

— Quel que soit le niveau où sont situés tes serveurs, avec des émetteurs sur le toit, je peux accéder au système sans encombre, annonce Hannibal avec placidité.

Je déduis de son absence de fou rire que Scott n'est pas calé en informatique, ce qui va jouer en notre faveur. Bien qu'H base ses procédés sur la réalité, ils vont tout de même légèrement défier les lois du possible, et quelqu'un d'un peu versé dans le domaine s'en serait sans nul doute rendu compte sur-le-champ.

— Juste une question : voir que dalle, ça t'embête pas trop, en tant que hacker ?

Étant donné la pression sous laquelle il est présentement, et puisqu'il n'a pas eu de parents, je ne peux pas tenir rigueur à Scott de ne pas faire preuve de plus de sensibilité envers un invalide. Aussi, je ne peux pas lui en vouloir d'avoir été intrigué par ce détail incongru depuis le moment où il a posé les yeux sur Hannibal. Ni d'absolument vouloir, par principe, avoir quelque chose à redire à chaque idée que nous lui proposons.

— Tu n'es pas le premier, et certainement pas le dernier, que ma cécité fait douter de mes compétences. Tu seras, en revanche, le premier à en bénéficier et non en pâtir, se contente de rétorquer H très calmement, relevant le menton avec fierté.

— Tu parles de bidouiller de la vidéo, là, quand même, se permet de souligner le grand brun, pas encore tout à fait convaincu.

— C'est moi qui gère sa sortie écran, j'interviens, suivant ma couverture à la lettre.

— C'est ça, ta compétence spéciale ?

Au moins, je sais ce que LeX a ressenti quand il a remis en question son aptitude à neutraliser quelques gardes.

— En fait, à la base, Josh est notre électricien. La tâche lui est simplement retombée dessus parce que son domaine est le plus proche. Si tu y tiens, tu peux t'en charger à sa place, mais ils ont leur petit jargon bien à eux, qui leur fait gagner pas mal de temps, réplique justement la Panthère à ma place, voyant que je lutte pour ne pas paraître insulté.

Le naturel de son intervention est en tous cas frappant. Je nous trouve tous décidément bien à l'aise dans nos rôles. L'entrée en matière un brin particulière de la Messagère paraît bien loin maintenant.

— Okay. Électricien ? Scott s'intéresse à ma véritable fausse compétence, qu'il ne semble pas cerner précisément.

— Tu as bien parlé de portes magnétiques, non ? répond encore une fois LeX à ma place.

— D'accord. Ça nous laisse les portes mécaniques. Oz ?

Je me rends seulement compte à cet instant que la jolie brune n'a pas pris part à l'échange depuis que son frère nous a officieusement acceptés. Il semblerait qu'elle ait redirigé son attention sur les plans, une fois assurée que son cadet allait nous tolérer.

— Dwight va devoir me filer un coup de main, mais c'est faisable, elle donne son expertise, en relevant la tête du schéma.

Dwight acquiesce du chef, pour donner le change. Il est évident qu'il n'a aucune compétence réelle en crochetage, comme dans aucune activité que sa téléportation peut lui éviter, mais comme le reste d'entre nous, il suit son rôle.

— Donc, vous serez trois à l'intérieur, récapitule Scott comme pour lui-même.

Je suis content qu'il ne discute pas le nombre, car notre présence à l'intérieur est indispensable à la réussite de la mission, plus qu'il ne le saura jamais, ou en tous cas avant fort longtemps.

— T'en es pas ? s'enquiert le Jumper, convaincu de ne plus savoir compter.

— Oz vous a pas dit ? J'suis préposé au transport. Et vu qu'on sera sur une île, on va avoir sacrément besoin de mes talents.

Plus j'en apprends sur la famille McAddams, plus son fonctionnement m'échappe.

— Oh. Cool, réagit Dwighty avec un sourire crispé.

Discrètement, je viens tapoter son épaule, sentant son appréhension à la simple idée de se retrouver dans un véhicule. On lui a épargné le métro, mais je crains qu'il ne puisse malheureusement pas esquiver ce voyage-ci.

— C'est moi, ou on a un plan ? observe Oscar, braquant son regard sur son frère.

Nous avons un plan depuis le début, notre seul objectif maintenant est de le faire accepter à Scott au plus vite.

— Est-ce que tu pourrais aussi pirater les téléphones dans la prison, avec ton installation à distance ? Scott interroge Hannibal.

— Tu voudrais faire sonner les fixes pour faire diversion ? demande le grand blond, curieux de l'origine de la question.

— Non. Le registre des prisonniers est sur le smartphone du directeur.

Un dernier petit obstacle pour la route, tout de même. Je me disais aussi.

— Alors pour l'obtenir il va falloir qu'on me place un transmetteur à proximité du monsieur, déclare l'ange après brève considération.

Comme je le sais tout à fait capable de complètement contrôler la totalité des appareils électroniques sur un rayon de… beaucoup, je prends note mentalement de le féliciter plus tard d'avoir aussi bien collé à sa couverture. Il aurait pu continuer à jeter de la poudre aux yeux de Scott, puisqu'il n'y connaît rien, mais a préféré s'ajouter une petite difficulté, pour donner du réalisme à notre intervention. Très malin, vraiment.

— Il paraît qu'il se balade dans les couloirs, objecte doucement le grand brun.

— J'ai besoin de cinq secondes. Josh le repèrera sur la vidéo, nos infiltrés s'approcheront au coin du couloir, et s'éclipseront aussitôt. Ce sera un petit détour, mais rien de bien périlleux.

Il est bon à savoir qu'il y a des limites à se mettre des bâtons dans les roues tout seul.

— Les mecs, j'espère vraiment que vous êtes à la hauteur de la réputation que vous vous faites, parce que vous êtes franchement en train de me faire croire qu'on peut peut-être sortir Clay de là, nous avoue Scott, la voix un peu serrée.

Toute la fatigue et le stress accumulés doivent peser leur poids sur lui.

— Au moindre problème, tu pars, Scott. Tu n'es pas à l'intérieur, il n'y a aucune raison qu'ils nous aient tous les trois.

En d'autres circonstances, j'aurais été vexé du peu d'égards pour nous autres, membres honoraires du groupe, mais le lien qui lie la fratrie McAddams commence peu à peu à m'apparaître.

— Sauf qu'il n'y aura pas de problème, donc on n'en arrivera pas là.

Autant ça me fait plaisir de voir LeX s'impliquer de la sorte, même si je ne le lui admettrai jamais, autant je trouve son assurance déstabilisante.

— Je peux juste demander quel genre de casses vous faites en temps normal ? interroge alors Scott à la ronde.

Il a fait les frais de cet excès d'aplomb depuis notre arrivée, et bien qu'il ait décidé de le passer outre pour le bénéfice de sa mission, il doit toujours chercher à lui trouver une justification.

— Du… cyber crime… assisté, improvise Dwighty, donnant malgré lui plus de pompe qu'il ne devrait à sa déclaration.

— Oz a dit qu'c'était ton groupe, mais en fait, c'est elle le chef, non ? demande ensuite le grand brun, désignant la Messagère du doigt.

Présomption logique, étant donné le rôle prédominant qu'elle a tenu dans la discussion.

— C'est une table ronde. On n'a pas de chef. Vous connaissez ça, non ? rétorque l'intéressée.

— C'est Clay notre leader, réplique Oscar du tac au tac.

— Définitivement Clay, surenchérit le benjamin en hochant la tête.

— Eh bien, il serait fier de vous, leur accorde LeX, avec un petit sourire, sincère pour une fois.

— Je dirais même plus : il va l'être sous peu, ajoute Hannibal, faisant jouer ses doigts sur sa canne blanche, qu'il tient repliée dans sa main.

— Il vous faut combien de temps pour vous préparer ? s'enquiert Scott, machinal.

— On ne vient pas de le faire ? répond alors LeX.

— C'est pas le moment… lui répond Scott, pensant en toute logique qu'elle plaisante.

Un court silence tombe alors. Je ferme les yeux un instant, sachant que ce qui va suivre ne va pas être plaisant. D'un côté, je ne vois pas ce que la Panthère aurait pu répondre d'autre, mais d'un autre, je pense qu'elle aurait pu trouver une façon moins détachée de le dire. Tandis que la petite blonde fait comme si elle ne comprenait pas ce qu'avait compris Scott, Dwight baisse les yeux sur ses baskets, Hannibal garde son regard sur le vide, évidemment, mais lutte pour ne pas sourire, et je porte pour ma part mon attention sur le plafond craquelé. Quant à Oscar, elle reste interdite. Si près du but, ce serait tout de même dommage de perdre la confiance de son petit frère, et pourtant…

— Sans rire ? Vous voulez pas vous préparer ? comprend tout à coup Scott, non sans ahurissement.

— Tu te prépares toujours ? lui retourne LeX, s'enfonçant.

— Er… Ouais ! il s'exclame, ouvrant de grands yeux.

— Il n'y a rien là-dedans qu'on n'ait jamais rencontré auparavant. Oscar ? la Panthère en défère à la sœur, peut-être inconsciemment consciente de l'effet modérateur que cette dernière a sur son cadet.

— Si Dwight est okay, je peux suivre, elle choisit de ne pas se mouiller de trop.

Le Jumper hausse les épaules, n'ayant aucune expertise réelle à apporter, et faisant donc ce qu'il pense être attendu de lui, à raison pour cette fois.

— Sis ! Te fous pas d'moi ! Je t'ai vu passer un mois à t'entraîner sur un seul type de verrou. C'est quoi ces conneries d'y aller à froid ? s'offusque Scott, déboussolé.

— LeX a raison. Il n'y a rien là-dedans que je n'ai jamais rencontré au moins une fois. J'ai déjà passé le temps qu'il fallait sur chacun de ces types de verrous.

Les mots ont du mal à sortir, mais elle sait qu'elle n'a pas d'autre choix.

— Parce que ça t'arrive jamais d'être rouillée, raille son frère.

Surtout qu'elle vient de passer plusieurs mois hors de son élément. Quoiqu'il soit bien possible qu'elle ait entretenu ses compétences durant cette période, même hors conditions réelles.

— On est deux sur le coup, elle se rabat à nouveau sur Dwight, qui a son sourire doit être en train de prier intérieurement pour qu'on arrête de le prendre à parti.

— Tu as bien dit qu'on devait agir vite, non ? revient LeX à la charge.

— Ça veut pas dire qu'on doit foncer comme des abrutis ! C'est pas comme si on pouvait réessayer plus tard si ça foire ! s'énerve le grand brun, commençant à gesticuler.

— Si ça se trouve, on ne pourra même pas essayer plus tard, insiste la Messagère, choisissant de jouer sur l'anxiété du transfert de l'aîné.

— On est même pas sûrs d'avoir rien oublié, il oppose encore.

Il est vrai qu'il est coutumier d'attendre un peu après avoir mis au point une stratégie, pour pouvoir revenir dessus avec un regard frais. Ce n'est cependant, même pour les Humains, pas toujours possible.

— Ça fait combien de temps que tu étudies l'endroit ? Si on avait oublié quelque chose, je pense que tu t'en serais rendu compte. Et d'ailleurs, le temps que tu as passé à rechercher tout ça ne joue pas en ta faveur : plus ça va aller, plus tu vas être fatigué et stressé. Jusqu'à ce que ton frangin soit dehors, tu ne seras jamais en meilleure forme que maintenant. Et ça vaut aussi pour ta sœur.

Ordinairement, une telle déclamation aurait été conclue d'un léger grognement, mais malgré l'insistance anormale dont elle fait preuve, la Panthère ne va pas jusqu'à se permettre de sortir les crocs.

Serrant les mâchoires, Scott fixe LeX avec intensité. Malheureusement pour lui, elle vient, sciemment bien évidemment, de lâcher son dernier et meilleur argument ; il ne peut la réfuter en rien, et lui comme elle le savent pertinemment. L'esprit compétitif et méfiant du grand brun ne lui permet cependant pas de capituler aussi facilement. Je me demande si ce serait plus facile pour lui d'admettre la défaite s'il savait à quel point il était désavantagé. Difficile de lutter contre quelques millénaires d'expérience, quels qu'ils aient été, et quelque intensité qu'ait eu sa propre courte vie. Après un moment, le grand brun ferme fortement ses yeux, puis amène ses mains sur sa nuque et lève la tête au plafond. Le voilà face à sa deuxième décision cruciale de la journée. Ce qu'il ne sait pas, c'est que si on n'agit pas aujourd'hui, ce n'est pas seulement lui et sa sœur qui seront épuisés, mais aussi mon contre-signal, ce qui diminuerait les chances de réussite de 80%, en étant optimiste. Ce n'est pas que je veux me placer comme indispensable, mais aucun de nous n'est de trop pour ce que nous cherchons à accomplir.

— D'accord… D'accord, tant pis, peu importe. Foutus pour foutus, cède finalement Scott, ramenant son menton à l'horizontal et posant bruyamment ses mains sur ses cuisses.

— Tu ne le regretteras pas, ne peut s'empêcher de lui annoncer la Messagère, victorieuse.

Si elle n'était pas perchée sur l'accoudoir, je pense que j'aurais eu le courage de lui donner un coup de pied au tibia.

— Je peux avoir une minute avec ma frangine ? rétorque le grand brun, plissant les yeux.

Puisque la question était plus rhétorique qu'autre chose, LeX, Dwight, Hannibal, et moi acquiesçons du chef, avant de nous lever de concert. Je n'oublie pas la précieuse sacoche que m'a confiée H au moment du départ, dont j'ignore d'ailleurs toujours le contenu véritable. De son côté, mon parrain offre son bras à la Panthère, pour qu'elle le guide, ce qu'elle accepte de faire de bonne grâce, consciente que sa canne blanche n'est pas plus utilisable en intérieur qu'elle ne l'était lors de notre arrivée. Oscar et Scott se lèvent à leur tour, pour nous laisser la place de passer, et choisissent de rester debout ensuite. Chacun les mains dans ses poches, ils se fixent, sans parler encore, mais communiquant pourtant déjà. Nous quittons le studio au plus vite, les laissant à leur premier vrai tête-à-tête depuis des mois.

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