Onzième Jour - La belle (6/12)
Il faut un peu plus d'une minute à Oscar pour décrire l'endroit où elle veut nous emmener, mais il ne faut pas trente secondes à mon Tuteur pour situer le lieu, et encore moins de temps pour déterminer son point de jump le plus proche. Je le vois hocher la tête avec de plus en plus de ferveur au fur et à mesure de son raisonnement, jusqu'à afficher un grand sourire fier. Son triomphe n'est hélas que de courte durée, car son visage se ferme ensuite dans une grimace d'incompréhension, comme s'il lui était tout à coup venu à l'esprit une raison de penser qu'il s'était trompé. Avant que je ne puisse m'enquérir de la cause de son doute, il chasse son incertitude d'un haussement d'épaules et nous invite du geste, LeX, H et moi, à nous rapprocher d'Oz et lui. Nous nous exécutons de bonne grâce, et tout le monde pose une main sur lui, sur ses épaules pour mon parrain et moi, et sur ses bras pour Oz et LeX.
Nous lâchons prise comme une seule personne une fois transportés, et Oscar remercie mon Tuteur d'un discret hochement de tête, victime de la difficulté de rester en colère après lui. Il lui sourit puis s'engage dans une direction, sans la moindre hésitation. Désorientée pour sa part, et refusant de totalement perdre le contrôle de la situation, elle prend le temps de regarder autour d'elle pour se repérer avant de lui emboîter le pas et ainsi confirmer son guidage. Le Jumper lève les yeux au ciel mais ne dit rien, compréhensif. Retrouver ses frères, qu'elle n'a pas vus depuis plusieurs mois, dans des circonstances comme celles-ci, ne paraît en soi pas très alléchant. Alors le faire en plus accompagnée de la bande de zarbis que nous sommes, je préfère ne pas imaginer. Il est donc logique et charitable que nous lui laissions quelques libertés.
Nous trouvant dans une partie moins fréquentée de la ville, nous avons très peu de distance à parcourir depuis le point de jump de Dwighty avant d'arriver à notre destination finale. Les bâtiments sont également beaucoup moins admirables que précédemment. Le panorama glorieux de New York est toujours visible, mais bien plus loin qu'auparavant, ce qui explique que son aura de distinction n'ait pas débordé sur l'architecture du quartier. Nous nous arrêtons devant un petit bâtiment à l'air inachevé, d'un anthracite terne qui se fond dans la masse. La grille noire qui sert de rambarde à l'escalier de béton brut descendant jusqu'à la porte est parsemée de rouille et tordue par endroits. Nous descendons les quelques volées de marches nous menant à l'entrée, plongée dans la pénombre par sa situation en-dessous du niveau du trottoir.
— Aha ! J'savais bien qu'je connaissais c't endroit ! s'exclame Dwight lorsque nous sommes tous en bas.
— Er… Permets moi d'en douter, le corrige Oscar avec un haussement de sourcil un rien condescendant.
— Nan, j'suis sûr d'avoir livré d'la bouffe ici quand j'avais genre… quatorze ans.
Le nez en l'air vers la façade, le Jumper sourit, se rappelant ses jeunes années. J'avoue que comme livreur, on peut difficilement faire mieux qu'un téléporteur. On doit pouvoir faire mieux que Dwight si on veut livrer quelque chose de fragile, mais pour le reste, sa nature le rend assez idéal.
— C'est une planque. Tu ne peux pas y avoir eu accès, insiste Oz, gentiment mais tout de même une pointe de territorialisme dans sa voix.
— P'tit un : i' faut du sacré matos pour m'interdire l'accès à où qu'ce soit. P'tit deux : j'crois qu'on fait partie du même réseau !
Il commence par défendre son honneur avant de revenir à des propos amicaux.
— Quoi ?! Oscar manque de s'étouffer, livide et les yeux écarquillés.
— Quoi "quoi" ? relève Dwight plus doucement, prenant visiblement la découverte beaucoup mieux qu'elle.
— Tu ne peux pas être membre. C'est juste impossible.
Dwighty grimace à ce mot qu'il refuse d'admettre dans son vocabulaire.
— Er… Et pourquoi ça ?
Il croise ses bras sur son torse, commençant à se sentir attaqué. Il m'a souvent parlé de cette micro société de dérivés plus ou moins orphelins au sein de laquelle il a grandi, et joue d'ailleurs toujours un rôle aujourd'hui. C'était la seule constante de son existence avant qu'il ne me rencontre, la junk food mise à part, il est donc logique que ça lui tienne à cœur et qu'il n'apprécie pas qu'on remette en cause son appartenance.
— Parce que tu n'es pas humain.
Tout le monde grimace dans l'assistance aux mots d'Oscar, et je suis pour ma part content que le pouvoir de Dwight ne soit que très faiblement offensif. Ceci étant dit, je trouve que cet argument, aussi crûment qu'il ait été délivré, réfute de manière assez efficace l'hypothèse selon laquelle les deux orphelins feraient effectivement partie de la même communauté.
— C'est une excuse toute pourrie. ' y a deux branches, c'' tout.
Nouveaux éléments ; retournement de situation.
— … Tu es en train de me dire que j'ai été en contact avec des dérivés toute ma vie sans le savoir ?
Sans s'en rendre compte, Oscar justifie enfin son hostilité, ce qui fait un peu retomber la tension accumulée.
— Nah. Enfin, p't-êt'e que'ques uns, mais pas tant qu'ça. ' y a qu'les intermédiaires qu'ont un pied dans chaque monde, et i's sont autant humains qu'dérivés.
Oz semble se détendre un peu à cet éclaircissement.
— Loin de moi l'idée d'intervenir à brûle-pourpoint, mais même en dehors de cette histoire de réseau, tu as probablement été en contact avec des dérivés toute ta vie, tu sais. Tous les Humains sont exposés. Ne jamais avoir croisé de dérivé de sa vie, surtout sans le faire exprès, relève du statistiquement impossible. À moins d'avoir une vie très courte…
Hannibal penche la tête sur le côté après avoir parlé, comme pondérant ses propres propos.
— Tu n'aides pas, là, je me permets de dire, à haute voix pour une fois, tous les regards portant cet exact message n'ayant jamais à ma connaissance eu l'effet désiré sur l'ange mécanique.
— Il ne peut quand même pas y avoir plus de dérivés que d'humains, si ? s'assure Oscar, mal à l'aise.
— Sachant qu'il y a plus de morts que de vivants : si. Et comme les dérivés ne se limitent pas aux morts…
LeX n'a aucune pitié.
— Sur Terre, le ratio est très certainement plus équilibré, je positive du mieux que je peux.
— Saviez-vous que la masse totale des vers de terre surpasse celle de tous les animaux et Humains au-dessus du sol ? demande alors la Messagère, sans merci, ne pouvant jamais faire les choses à moitié.
— Je n'avais pas besoin de savoir ça. Ew.
Le dégoût d'Oscar prend heureusement le dessus sur son inconfort.
— C'était pour te donner de la perspective ; on dirait que tu as le vertige.
La Panthère est décidément lancée dans un combo d'anti-diplomatie. Mais je dois cependant reconnaître qu'elle n'a pas tort, car Oz est plutôt pâle.
— Oui, eh ben ça, il ne faut pas se demander d'où ça vient. Je ne suis pas faiseur de miracle, explique et proteste à la fois Hannibal, dans sa barbe inexistante mais pas assez bas pour que tout le monde n'entende pas.
— Stop ! Ça suffit ! On va aller voir Scott maintenant, et je ne veux plus entendre parler de dérivation, de morts, ou même de faits divers sur les vers de terre. Est-ce que c'est clair ?
Oz se prend la tête dans les mains puis poursuit son geste en ramenant ses cheveux en arrière. Non pas que le résultat soit définitif, mais je peux comprendre que ça rafraîchisse.
— Cristal, confirme H, toujours aussi inapproprié.
— Merci, lui adresse tout de même Oz, avant de se retourner vers la porte derrière elle.
Inspirant puis soufflant bruyamment pour se donner du courage, puisqu'elle va en avoir besoin pour nous introduire auprès de son cadet, Oscar retrousse consciencieusement sa manche droite, puis place son avant-bras devant un petit capteur carré ancré dans le mur, en-dessous de la sonnette. Au début, je ne comprends pas bien ce que c'est supposé détecter, puis une petite lumière bleue émane du quadrilatère, faisant apparaître un symbole sur la peau d'Oz. Je crois d'abord que c'est une projection, avant de me rendre compte qu'il s'agit d'un tatouage à l'encre invisible, révélé par de la lumière noire. Surpris par ce dessin dont je ne soupçonnais même pas l'existence, je penche la tête afin de déterminer ce qu'il représente. Ma mâchoire se décroche lorsque je reconnais enfin l'objet, et j'ai même un léger mouvement de recul. Ma réaction n'échappe pas à Oscar, qui plisse les yeux à mon intention, par-dessus son épaule.
— Pas un mot, elle m'intime, comprenant très bien l'origine de mon trouble.
— Je n'allais rien dire, je l'informe en levant les mains en signe d'innocence, et sans mentir.
Qu'elle ait cet objet en particulier tatoué de façon aussi personnelle sur le bras me laisse absolument sans voix.
— Tu penses trop fort, elle rétorque, avant de regarder à nouveau devant elle.
— Faux, proteste H, recevant alors à son tour un regard sombre.
Je suppose qu'il n'est plus à un près.
— Pourquoi est-ce que tu as besoin de ton badge d'adhérente pour entrer ? Est-ce que ton frangin ne peut pas ouvrir de l'intérieur ? s'impatiente LeX, lassée de notre échange, sans doute parce qu'elle n'a pas fait attention au motif du tatouage d'Oz.
— Si, mais au moins comme ça il est sûr que ce n'est pas une ruse des flics, explique calmement Oscar.
— Ton frère et toi n'avez-vous pas un moyen infaillible de vous identifier ? insiste la Panthère, bras croisés sur sa poitrine.
— Si. Un tatouage invisible.
Bien répondu. LeX détourne la tête.
— Tu crois qu'le mien march'rait ? demande soudain Dwight, retroussant sa propre manche.
— Tu vas embrouiller la base de données !
Avant qu'elle ait pu l'en empêcher, Dwight a à son tour placé son avant-bras devant le capteur, et son propre tatouage, dont j'ignorais également l'existence, apparaît à son tour. Encore ignorer des choses sur Oscar ne me dérange pas, au contraire, mais ne pas savoir que mon meilleur ami et colocataire a un tatouage à l'encre invisible sur son avant-bras droit, ça, ça m'en bouche un coin. D'un autre côté, je ne vois pas très bien dans quelles circonstances j'aurais pu me rendre compte de ce détail à son sujet. Et le soulagement qui l'envahit lorsque le petit dessin fait son apparition sous l'action de la lumière noire me fait oublier toute contrariété ; il est vrai qu'il n'est pas retourné dans sa communauté depuis sa mort, et autant il devait savoir que ce genre de chose resterait, autant en avoir la preuve tangible est agréable. Néanmoins, je ne peux m'empêcher de réagir au motif qui orne son bras :
— Dwight, je l'interpelle d'un ton égal.
— Yep ? il répond, avenant.
— Pourquoi est-ce qu'il y a un pingouin tatoué en encre invisible sur ton avant-bras ? je l'interroge posément, m'efforçant de ne pas laisser transparaître combien je trouve cette question absurde.
— Parce qu'il est maladroit, non ? suggère Oscar, sans beaucoup d'hésitation.
— En quoi est-ce une supposition logique ? je proteste, ne voyant même pas le début d'un lien.
— 'lle a raison, confirme cependant mon Tuteur.
— Ma question persiste.
— Les pingouins ne sont pas particulièrement adroits, si ? me souffle LeX, amusée par mon trouble.
Personne n'a le temps de m'éclairer plus que ça, car la porte se déverrouille soudain, dans un cliquetis sec caractéristique. Le temps que qui que ce soit esquisse un geste, un second cliquetis se fait entendre, dans le vide celui-ci, sans doute en réponse au tatouage de Dwight devant le capteur. Au moins, on a confirmation qu'il aurait effectivement pu ouvrir seul. D'un bras levé, Oscar nous fait signe de rester derrière elle, et par inférence de la laisser parler le moment venu, au cas où nous n'aurions pas déjà tous déduit que c'était la conduite la plus sage à adopter. Je choisis de rester près d'Hannibal, le seul qui pourrait éventuellement ne pas avoir compris. Il est également parmi les plus à même de laisser échapper un commentaire déplacé, sciemment ou non, et surtout le seul de ceux-ci sur lequel j'ai du poids. Dwight est, pour une fois, dans son élément, et pour ce qui est de LeX, je suis bien obligé de lui faire confiance.
Tout à coup très assurée, Oz tourne la poignée de la porte et la pousse. D'un nouveau signe du bras, elle nous demande de rester à distance, avant d'avancer. Alors que je découvre l'intérieur, je me dis que le terme de planque est vraiment approprié : aucun mobilier superflu n'encombre le peu d'espace de toute façon disponible, et il n'y a pas trace de la moindre tentative de décoration. À moins que les trous dans les murs puissent être considérés comme de la déco…? L'entrée en elle-même ne doit même pas faire deux mètres carrés, après quoi se révèlent deux zones à la séparation floue, cuisine sur la gauche, salon sur la droite. Deux portes au fond de cette première salle commune doivent certainement mener à une pièce d'eau et une chambre. Je trouve ça d'un impersonnel déprimant, mais je suppose que personne n'est jamais censé rester ici bien longtemps.
Oscar fait quelques pas, le son de ses bottes à peine étouffé par la moquette élimée à la couleur douteuse qui recouvre le sol, que je devine de ciment nu en-dessous. Mais je suppose qu'elle fait aussi un peu du bruit exprès. Elle jette un œil à droite, puis à gauche. C'est dans cette dernière direction qu'elle repère visiblement son petit frère, puisqu'elle se tourne alors vers la partie de la cuisine qui nous est toujours invisible depuis derrière elle. J'aurais pensé qu'elle se précipiterait vers son cadet, mais il me manque apparemment des informations, car ce n'est pas du tout ce qui se passe. Laissant tomber son sac à terre d'un geste désinvolte, elle croise les bras, et attend en silence, levant le menton dans une expression de défi. On entend celui qui lui fait face se redresser de l'appui qu'il devait avoir pris sur un meuble, et s'avancer dans la pièce, jusqu'à apparaître à notre vue. Bras croisés lui aussi, il a cette même insubordination sur le visage. Oz tourne sur elle-même, le suivant dans son déplacement. Il ne la quitte pour sa part des yeux que pour noter notre présence, à laquelle il n'accorde pas spécifiquement d'importance, pour le moment du moins.
Scott est à peu près aussi grand que Dwight ou Hannibal, mais beaucoup plus élancé que même le plus fin de mes deux acolytes. Il n'a pourtant pas l'air frêle, simplement agile. Sa mâchoire carrée ne fait curieusement que souligner la finesse de sa silhouette, et ses légers cernes ainsi que son fond de barbe ne font qu'accentuer cet état de choses. Ses cheveux en bataille sont un peu plus clairs que ceux de sa sœur, mais ses yeux sont un peu plus sombres, en plus de paraître plus petits, comme s'il les plissait encore plus souvent qu'elle, pourtant déjà grande amatrice de cette expression faciale. Pour ce qui est de ses traits, il ressemble donc beaucoup plus à son frère, du peu que j'ai vu de ce dernier, qu'à sa sœur, mais il a cependant ce même air de bête sauvage au fond du regard, que je semble retrouver chez tous les membres de la fratrie. Voire en plus poussé, d'ailleurs. Le T-shirt kaki troué par-dessus un pull gris dans le même état et les jeans noirs déchirés qu'il porte n'aident pas à contrebalancer son aura de jeune délinquant, pas plus que sa petite collection de bracelets et de colliers de ficelle.
— P*tain d'merde, Sis ! commence finalement le benjamin McAddams, sa brusquerie nous prenant tous de court, Oz mise à part, bien sûr.
— P*tain d'merde ? Vraiment ? Tu te fous de moi ? explose Oscar à son tour.
Elle s'avance vers lui et lui assène une tape sur le côté de la tête, pas spécifiquement forte mais en tous cas bruyante.
— Aouch ! réagit Scott, portant sa main à sa tempe, quoique plus pour accuser le coup que par réelle souffrance.
L'espace d'un instant, on a la preuve irréfutable que c'est bien lui le petit dernier, mais c'est extrêmement furtif.
— Ça, c'est pour ne pas m'avoir appelée la seconde où ils l'ont emmené. Mais qu'est-ce que t'as dans le crâne, bon sang !?
Elle se retient au dernier moment de lui donner un second coup, provocant chez lui un imperceptible mouvement de recul.
— T'étais en conditionnelle. J'étais pas censé te faire revenir, il se justifie, quoique sans baisser le ton.
— Tu te fous de moi ? Sérieusement ? J'ai violé ma conditionnelle il y a trois jours ; ne vas pas me dire qu'ils ne t'ont pas demandé où j'étais.
Ce n'est décidément pas du tout ce à quoi je m'attendais quand j'ai envisagé ces retrouvailles.
— Bah je suppose qu'ils savent pas où je suis, réplique le frangin, désignant la planque dans laquelle il se trouve en ouvrant les bras.
— Conneries. Ils savent très bien te contacter quand ça les arrange. Et puis en plus, tu as des oreilles partout ; tu as forcément appris, insiste l'aînée, recroisant ses bras.
— Si t'étais tellement libre, pourquoi t'es pas venue directement, huh ?
L'apostrophe pique Oscar au vif.
— Essaye même pas, elle lui crache entre ses dents, serrant les poings.
— Toi essaye même pas ! T'es son témoin référent. T'es la seule qu'ils croient à peu près. Mais j'suppose qu'on peut plus compter sur ça, maintenant…
Il lève les bras au ciel, hors de lui.
— J'arrive pas à l'croire ! Tu sais très bien que je prends pas ce genre de décision à la légère. C'était un cas de force majeure, comme on avait dit, elle se défend férocement, en venant elle aussi aux grands gestes.
— Et ça t'a empêchée d'appeler ? Merde, Sis, j'ai flippé grave !
Premier signe d'inquiétude, masqué par la colère. Il m'est très étrange d'être pris au dépourvu par ce genre de subtilité de l'humeur. Mais c'est aussi plutôt rafraîchissant.
— J'ai appris que ce matin. Je suis venue aussi vite que j'ai pu, Oscar achève de se justifier.
— P*tain d'merde quand même, Scott lâche pour toute répartie, à court d'arguments mais pas encore calmé.
— T'es qu'un p'tit con, l'admoneste sa sœur, avant de l'attirer vers elle dans une étreinte que personne n'avait vue venir.
L'image de mes parents, qui débattent au lieu de se disputer, me revient tout à coup en mémoire. Quel curieux développement. Après s'être hurlé dessus comme des putois enragés, les deux plus jeunes McAddams se serrent l'un l'autre, comme on aurait pu s'y attendre dès le départ pour un frère et une sœur aussi proches qui ne se sont pas vus depuis aussi longtemps qu'eux. Un sentiment de soulagement intense submerge Oscar, comme j'en ai rarement observé chez quelque dérivé que ce soit. À mes côtés, Dwight sourit, attendri, tandis qu'Hannibal penche la tête sur le côté, comme s'il ne comprenait pas la scène. LeX se contente de regarder ailleurs, tout simplement ennuyée. Par acquit de conscience, je m'assure pour la sixième fois depuis que Scott est apparu dans mon champ de vision que mon contre-signal est bien en place, mais sachant que j'en ai relégué l'émission à ma montre, je ne vois pas pourquoi je m'inquiète. Oscar s'écarte enfin de son cadet, ne gardant que ses mains sur ses épaules, et le toise de bas en haut, comme pour s'assurer de son état physique, ce à quoi il secoue la tête avant de la repousser gentiment.
— Et eux, c'est qui ? Scott daigne enfin s'intéresser au reste d'entre nous, qui nous faisons aussi petits que possible dans l'entrée.
— Des renforts, résume Oscar grossièrement, avec un geste vague de la main.
— Je peux savoir où est-ce que t'es allée nous dégoter un patriarche ?
J'ai raté quelque chose ?
— De quoi tu parles ? lui demande sa sœur, me rassurant quant à mon incompréhension.
— La porte a été ouverte deux fois. Une par toi, et l'autre par…? il laisse sa phrase en suspens, attendant que l'un d'entre nous la complète.
— Moi, révèle Dwight, levant brièvement une main pour se manifester.
— Ah ouais ? J'aurais pas parié sur toi, commente Scott, sans que personne ne le suive.
— Scotty, de quoi tu parles ? répète Oscar, visiblement un peu plus au courant que moi, mais tout de même un peu perdue.
— Si tu l'as pas ramené parce que c'est un patriarche, je peux savoir pourquoi ? il lui demande, haussant un sourcil.
— Nan mais… d'où tu sors que j'suis patriarche, d'abord ? intervient Dwight, n'appréciant pas plus que n'importe qui qu'on parle de lui comme s'il n'était pas là.
— La couronne ailée, ça te dit rien ?
Un vague geste en direction du bras du Jumper achève d'éclaircir ce dont il est question ; j'avais remarqué les attributs dont est orné le pingouin sur le bras de mon Tuteur, sans m'y attarder, mais il doit s'agir de la marque du rang qu'il occupe au sein de leur société secrète d'orphelins. Et Scott en a connaissance parce que tout ce qui est détecté par la lumière noire à l'extérieur est transmis à l'intérieur de la planque, sans doute. Le système de sécurité est bien la seule chose de pointe dans cet endroit, mais il ne l'est pas à moitié.
— J'me disais bien qu'i' y avait un truc différent ! s'exclame alors Dwighty, récoltant une œillade suspicieuse du seul humain en présence.
Non pas qu'il n'était pas déjà méfiant.
— Wow. C'est pas une blague quand ils disent que l'intronisation est secrète, commente le grand brun.
S'il faut mourir pour obtenir ces fameuses ailes, puisque je ne vois pas pour quelle autre raison Dwight ne serait pas au courant de leur présence sur sa peau, secret est le moins qu'on puisse dire.
— On a pas discuté hiérarchie. On s'est rencontré au tournoi auquel j'ai été envoyée le mois dernier. C'est aussi un coach, improvise tout à coup Oz, désirant éviter à son frère de répéter ses questions et donc de soupçonner quoi que ce soit.
— Quel sport ? enchaîne le benjamin, consciencieux dans son interrogatoire.
— Football américain, répond Dwight du tac au tac.
Je l'ai rarement vu mentir avec autant d'aisance. Il faut dire aussi que, par chance, l'expression qu'il affiche peut aussi bien signifier qu'il se surprend lui-même – ce qui est certainement le cas – qu'il est en train d'énoncer une banalité évidente.
— Et c'est quoi, ton histoire ? poursuit Scott, tenace.
— Plus ou moins pareil que moi, intervient à nouveau Oscar, gardant le contrôle de la situation.
— C'est sa bande ? lui demande son petit frère en nous désignant du menton.
Ses interruptions ne l'embêtent pas, puisqu'il préfère visiblement s'adresser à elle, ce qui n'est pas étonnant, d'après ce que nous savons de lui.
— Oui, confirme Oz.
Les meilleurs mensonges sont parfois les plus simples. Et l'un dans l'autre, puisque Dwight fait partie du même réseau que les McAddams, il est le seul à bénéficier d'une certaine légitimité à leur yeux, et il coule donc de source de le placer comme responsable de nous autres.
— Ils en sont aussi ? s'enquiert Scott.
— Non, ne peux que répondre Oscar, le contraire impossible à prouver.
— 's ont pas l'profil, complète Dwighty, avec une assurance que je lui ai rarement vue.
— C'est-à-dire ? relève le grand brun, incertain de comprendre.
— …
Pour toute réponse, mon Tuteur frotte son pouce contre ses autres doigts. Je mets une seconde à comprendre son geste, et m'efforce alors de retenir une grimace froissée.
— Vous faites ça pour le FUN ? s'étonne Scott, incrédule.
LeX est la première à hausser les épaules avec détachement. Hannibal penche la tête sur le côté comme s'il n'avait même pas compris la question. Pour ma part, je prie pour que la façon dont je regarde autour de moi passe pour de la nonchalance.
— Comme si tu t'amusais jamais… fait remarquer Oscar à son frère, essayant de détendre un peu l'atmosphère, jusqu'ici plutôt tendue quand même.
— Quand même, il répond avec un léger hochement de tête impressionné.
— Bon, maintenant que tu es satisfait du pedigree des gens que je t'amène pour nous aider, est-ce que tu peux nous mettre au courant de ce qui se passe ? demande Oz en posant sa main sur son épaule, pour être sûre d'avoir son attention.
— J'ai pas trop le choix, si ?
Je n'arrive pas à déterminer s'il doit réellement faire un effort pour nous accepter ou bien se rebelle plus pour la forme qu'autre chose. Dans l'ensemble, il paraît jusqu'ici plutôt sur les nerfs, ce qui n'a rien d'étonnant étant donné la situation, mais à part ça, il dissimule très bien son jeu.
— Pas vraiment, non, confirme sa sœur, avec l'ombre d'un sourire, disposant des mêmes compétences d'ambivalence que lui.
— Installez-vous où vous pouvez, nous propose alors Scott, avec un large geste en direction de l'espace salon, effectivement pour le moins encombré.
— Classique, souffle Oscar entre ses dents pendant que son cadet essaye de faire de la place pour tout le monde.
Le sourire de la grande brune, bien que discret, n'est pas en accord avec son ton de réprimande. Elle est clairement plus que ravie d'avoir retrouvé son petit frère, à la façon dont elle regarde ce dernier s'affairer à rassembler tout ce qui s'apparente à un document quelconque sur la table basse, et tout ce qui tient plus du détritus sous son bras, non sans pester dans son fond de barbe. Ce que j'ai déjà perçu quand elle parlait de ses frères n'est rien en comparaison de ce qu'elle ressent à être auprès de l'un d'eux. Je souris à mon tour, content qu'elle se sente mieux que tout à l'heure dans les égouts, puis vais m'asseoir avec les autres, avant qu'elle ne me remarque.
Le vieux canapé placé contre le mur, faisant face à la cuisine, accueille déjà Dwight et Hannibal, le premier ayant guidé le second. Je viens me mettre entre eux, ne laissant à LeX d'autre choix que de prendre place de l'autre côté de l'ange blond, sur l'accoudoir. Oscar prend le fauteuil près de la seule fenêtre de l'appartement, à gauche de LeX, tandis que son cadet vient finalement, après avoir déposé sa cargaison dans la poubelle, occuper celui en face d'elle de l'autre côté de la pièce, à la droite de Dwight. Puisqu'il est établi que nous nous apprêtons à préparer une évasion de prison, je me demande tout de même pourquoi je ne peux pas participer à une réunion autour d'une table basse sans que quelque chose de terrible ne s'ensuive, planifié lors de ladite réunion ou non.
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