Onzième Jour - La belle (5/12)
Nous réapparaissons dans une petite ruelle peu fréquentée. D'un rapide coup d'œil, je vérifie que tout le monde est bien là. Dwight a bousculé une poubelle métallique en se manifestant, et s'affaire pour l'empêcher de se renverser complètement, ainsi que de faire tomber ses voisines. Hannibal tire un coup sec sur son long imperméable noir, comme pour le défroisser, et l'époussette distraitement, de sa main libre. LeX regarde autour d'elle avec méfiance, comme elle doit certainement le faire à chaque fois qu'elle se trouve en terrain inconnu, voire à chaque fois qu'elle ne contrôle pas la destination d'une téléportation. Je comprends enfin ce discret sentiment sur lequel je n'arrive pas à mettre le doigt depuis ce matin : ça fait drôle de se balader en si petit effectif. Sans un mot, je donne le signal du départ, et sors de la ruelle, suivi de mes trois compagnons.
Dès que nous quittons notre havre de solitude, nous sommes happés par la foule. New York est l'une de ces villes qui ne désemplissent jamais. La population humaine n'est pas seulement stable en quantité, elle est également attachée à sa répartition sur le globe. Mais autant ce phénomène de société peut paraître étrange considéré isolément, autant je comprends pour ma part tout à fait cet attachement qu'on peut avoir pour Gotham en particulier. Il n'y a qu'à poser les yeux sur ce panorama, hérissés d'immeubles plus hauts les uns que les autres, défiant toujours plus la gravité et parfois même d'autres lois de la physique, dans leur architecture alambiquée. L'humanité en a construit, des monuments, et elle en a perdu un nombre certainement encore plus grand que je ne le pense, mais quelles que soient les catastrophes qui ont pu frapper cette ville-ci, elle reste toujours aussi splendide. Il se peut même que toutes ses mésaventures l'aient rendue plus belle encore.
— Qu'est-ce que je vous avais dit ? Gratte-ciels les plus pourris DE TOUS LES TEMPS ! s'exclame H à peine a-t-il quitté le couvert des bâtiments.
— C'est New York, H. Comment peux-tu dire ça ? je m'insurge, étendant les bras sur le paysage à couper le souffle.
(Oui, car quand je dis happés par la foule, ça reste relatif, étant donné ma présence.)
— J'y ai connu mieux, se contente de déclarer l'ange blond, sans plus de précisions.
— J'y ai vu pire… murmure alors LeX d'un ton sinistre, presque plus pour elle-même que pour contredire Hannibal.
Sur ce commentaire des plus encourageants, auquel pas même mon parrain ne trouve quoi que ce soit à rétorquer, nous entamons notre avancée dans la grosse pomme. Je remercie mentalement la personne qui a été à l'origine de cette organisation quadrillée des rues, car si je sais où je dois aller, le chemin pour y parvenir n'est pas toujours évident. Il ne faut pas oublier que je n'ai un guidage instinctif que lorsque je pars à la recherche d'un dérivé en péril, le reste du temps, je dois me débrouiller avec ce que j'ai, même en ce qui concerne mon trio de dérivés préférés. Nous ne sommes de toute façon pas très loin de là où je sais qu'Oscar se trouve, Dwight ayant en toute logique choisi le coin isolé qu'il connaissait le plus proche de là où moi je voulais aller. Nous ne risquons notre vie – ou tout de moins la mienne – à traverser la route que deux fois, avant d'arriver dans une nouvelle ruelle, aussi sombre et peu passante que la première.
Je me tourne d'un côté, puis de l'autre, avant de fermer les yeux et froncer le nez, me rendant tout à coup compte que j'ai commis une erreur d'inattention. Rouvrant les paupières et soupirant, sous l'œil attentif de mon escorte qui n'ose pas briser ma concentration malgré la forte envie de me demander ce qui se passe, je scrute le sol autour de nous, élargissant mon cercle de recherche jusqu'à repérer ce qu'il me faut. Le trio qui m'accompagne m'emboîte le pas comme mon ombre, toujours sans rien dire, alors que je m'enfonce un peu plus profondément dans le petit passage. Arrivé à la hauteur de ce que je cherchais, je souffle lourdement avant de retirer ma sacoche de mon épaule et de la tendre à Dwighty. Comme les autres, il a compris ce que je m'apprêtais à faire, quoique ce soit le seul à afficher un sourire compatissant. LeX a posé sa main devant sa bouche, l'air de rien, même si sans doute pour retenir son hilarité. La tête d'Hannibal est plus penchée que jamais.
Retroussant mes manches, je m'accroupis près de la plaque de métal circulaire ancrée dans le bitume. Il n'y a bien que dans les vieilles villes qu'on trouve encore ce type de bouches. Je ne dispose pas des outils des agents des ponts et chaussées, mais ce n'est – malheureusement ou heureusement, je ne sais pas – pas la première fois que je suis confronté à ce genre d'ouverture. Un court examen des gravures m'indique où placer mes mains et où envoyer une petite onde Magnétique pour faire pivoter le disque métallique sur lui-même, et ainsi le dégager de ses verrous. Une fois désolidarisée de son écrin, la plaque d'égout n'est pas très difficile à repousser sur le côté, dévoilant enfin l'accès aux tristement célèbres galeries souterraines. Dépoussiérant inutilement mes mains l'une sur l'autre, je jette un dernier coup d'œil à mes acolytes. Dwight n'a pas perdu son sourire encourageant, mais LeX a enfin réussi à se contenir, et j'ai même l'impression qu'elle admire ma dextérité avec une bouche d'égout. Quant à Hannibal, il n'a pas bougé, comme souvent. Après avoir pris une grande inspiration, je me faufile dans le conduit qui s'offre à moi, non content que personne n'ait songé à une plaisanterie quelconque sur le sujet des crocodiles.
Avant de me retrouver dans ceux de Cambridge, je n'avais jamais au grand jamais imaginé me rendre un jour dans des égouts. Aujourd'hui, après y avoir fait un détour à quelques reprises, je commence presque à m'habituer. L'odeur est, comme on peut s'y attendre, le pire obstacle à surmonter. Ensuite il y a la pénombre et les bruits peu ragoutants qui résonnent de temps à autre, ex-aequo avec les diverses substances visqueuses non-identifiables sur lesquelles on manque de glisser ou bien de poser la main à chaque pas. La vermine ne m'a, pour ma part, jamais posé de problème particulier. En tous cas, il est difficile d'imaginer un meilleur endroit pour se dissimuler du public humain. J'ai du mal à comprendre pourquoi Oscar voudrait se réfugier ici dans un moment pareil, mais je suppose que je ne vais pas tarder à le savoir.
D'après la légère résistance que j'ai ressentie en ouvrant mon point d'entrée, Oz s'est certainement introduite dans le réseau souterrain par un autre passage. Elle n'est cependant pas loin pour autant. Elle n'a pas beaucoup avancé depuis que je l'ai repérée à l'entrée de la ruelle tout à l'heure, quoiqu'en me trompant de niveau. Son rythme de marche faible dénote d'un dessein particulier, probablement la recherche de quelque chose, car si courir dans les égouts n'est jamais une bonne idée, se déplacer trop lentement n'en est pas non plus une excellente. D'une part, la probabilité de déraper et s'étaler dans toutes sortes de substances pour le moins écœurantes est proche de 1, de l'autre, passer trop de temps dans un endroit pareil n'est pas plus agréable que recommandé.
Alors que je ne suis plus qu'à quelques mètres de mon objectif, dans une conduite perpendiculaire à celle dans laquelle se trouve Oscar, celle-ci remarque ma présence. Ou en tous cas, elle détecte une présence, probablement loin de se douter de qui il s'agit, à l'alarme qui l'envahit. Mon estime en prend un coup d'avoir été repéré aussi facilement, mais je suis content que mes capacités Magnétiques me permettent de prendre en défaut tout effet de surprise. Je sens Oz se plaquer le plus possible à la paroi, et s'approcher aussi lentement et silencieusement qu'elle en est capable de l'intersection vers laquelle je me dirige également. Familier de ses réflexes incongrus face à l'adversité, je me prépare psychologiquement à ce qui va fatalement survenir sous peu. Ça ne rate pas, au moment où nous nous retrouvons face à face, la grande brune tente une approche similaire à la première fois que nous nous sommes "affrontés", si je puis utiliser ce terme. La situation est différente en ce que je suis préparé à ce qu'elle se jette sur moi, et pare par conséquent son attaque sans difficulté, l'empêchant de prendre prise sur moi.
— Vraiment ? Mon épaule ? Encore ?! je m'insurge lorsque sa main vient, à peine déviée, se poser sur ma clavicule droite, la vive douleur du déboîtement de mon humérus il y a de ça quelques jours soudain très présente à mon esprit.
— Josh !? Qu'est-ce que tu fous là ? s'exclame mon agresseur, me repoussant en arrière à peine moins violemment qu'elle ne m'a attaqué.
— Je te cherche, je me justifie platement, énonçant une évidence.
— Pourquoi ?
Elle croise les bras, hésitant parmi toute une panoplie de sentiments contradictoires.
— Parce que… tu es partie sans dire au revoir.
Eh bien, c'est raté si j'avais prévu de ne pas sembler trop pathétique.
— Désolée de ne pas t'avoir laissé un petit mot, mais il y avait urgence, elle me rétorque, sarcastique, continuant à me dévisager comme si elle ne croyait pas à ma présence ici.
— Tu serais arrivée plus vite si tu avais demandé à Dwight de te déposer, je lui oppose, pragmatique.
À son regard sombre, je me dis que je ne devrais peut-être pas faire le malin.
— J'avais besoin d'être seule. Ce que visiblement tu ne comprends pas…
Elle plisse les yeux et remet une mèche de cheveux derrière son oreille, agacée.
— Je m'inquiète, c'est tout, je m'excuse à moitié, pratiquement à voix basse.
— Pour rien. Tu m'as déjà sauvée. Trois fois, tu te souviens ?
J'ai visiblement touché une corde sensible, car elle se radoucit un peu. Juste un peu…
— Hannibal a trouvé le journal que tu as jeté ce matin, je commence, la laissant deviner la suite des événements m'ayant amené jusqu'ici.
— Quel détective.
Elle est de nouveau hostile, ce que je peux comprendre.
— Oscar, ton frère est en prison. Et pas pour une petite chose. Tu ne vas pas me dire que tu comptes l'y laisser.
J'espère évidemment que si, ou qu'en tout cas elle ne va rien faire de criminel pour l'en sortir, mais je ne me fais pas d'illusion pour autant. Je ne serais pas là si je la savais raisonnable, après tout.
— Qu'est-ce que ça peut te faire ?
Je ne m'attendais de toute façon pas à ce qu'elle nie quoi que ce soit, mais ça fait quand même drôle d'avoir cette confirmation, certes indirecte, mais on ne peut plus claire.
— C'est dangereux, Oz, j'énonce une fois de plus l'évidence.
— Je suis une grande fille, et c'est de mon frère dont on parle. Je prends autant de risques qu'il me plaît.
Rhâ ! J'ai l'impression de revivre la course poursuite avec Oudamou une nouvelle fois.
— N'y a-t-il pas une solution diplomatique à sa situation ? je propose, sans trop croire qu'elle va se laisser convaincre aussi facilement.
— Il est accusé d'avoir tué la fille d'un sénateur. Ils vont le crucifier.
Ah. Ce détail des faits n'était pas dans l'article. Ou alors il n'était évident que pour un lecteur New Yorkais.
— Est-ce que…
J'interromps ma question trop tard, Oscar a déjà compris où je voulais en venir.
— Non ! Bien sûr que non !
Ses yeux lancent des éclairs à la simple idée que je puisse croire son aîné coupable.
— Pourquoi est-il accusé, alors ? je l'interroge, ne voulant rien laisser au hasard.
— Va savoir. Ils peuvent faire des liens à partir de que dalle.
Elle se montre de plus en plus braquée.
— Bon. Si tu es certaine, je te fais confiance.
Elle doit me croire, car ses épaules se détendent un peu.
— Merci. Mais je n'ai quand même pas besoin de toi. C'est une affaire de famille, elle déclare, territoriale.
— Laisse-moi clarifier une chose : tu comptes bien le faire évader de prison, non ?
À ce stade, j'en suis déjà sûr, mais peut-être que le dire à haute voix va lui faire reconsidérer son idée.
— Oui.
Raté. Pas une once d'hésitation, ni même une tentative de mensonge ou d'embellissement de la vérité.
— Alors pourquoi tu refuses notre aide ? je tente une autre approche.
— Notre ? elle relève, ses yeux se plissant de nouveau.
— Eh bien… Dwight va où je vais, et H et LeX n'étaient pas près d'être laissés en arrière, j'explique d'une traite, pas exactement habitué à délivrer des nouvelles difficiles.
— Ça ne change rien. C'est un problème familial. On se débrouillait très bien avant que je te rencontre, et il n'y a aucune raison que ça change.
Je sens dans ses paroles cette puissante volonté d'indépendance enracinée si profondément en elle.
— Où est-il enfermé ? je demande, essayant de recueillir le plus d'informations possible.
De cette façon, même si elle ne m'inclut pas dans son plan, je pourrais tout de même surveiller de loin.
— Rentre chez toi, Josh ! elle m'ordonne, haussant la voix, pas dupe.
— Peu importe. Quelle que soit la prison, tu ne feras pas deux mètres avant de te faire repérer. Et dois-je te rappeler que tu as enfreint les termes de ta libération sur parole ?
Je ne sais pas quelle part de moi peut bien croire que ces arguments vont la convaincre.
— Tu sais quoi, juste parce que j'ai choisi de pouvoir rester en contact ne veut pas dire que j'ai envie qu'on soit siamois. Rentre, Josh !
Elle décroise les bras et me tourne ostensiblement le dos, s'en allant déjà.
— Tu as besoin de notre aide ! j'insiste, venant marcher à sa hauteur, non sans manquer de glisser, ce qui donne hélas un léger coup à mon argument.
— Non ! elle répond, obstinée.
— Quel est le problème ? je lui demande alors, convaincu de pouvoir y trouver une solution.
— Vous ne disposez pas du type d'aide dont on aurait besoin de toute manière.
Ça reste à voir…
— Mon meilleur ami peut se téléporter, mon parrain murmure à l'oreille de tout ce qui est électronique, et LeX est plus ou moins une arme de destruction massive à elle tout seule. Dis-moi ce que vous pourriez trouver de mieux, j'expose en écartant les bras.
Chacun d'eux pourrait sans doute atteindre l'objectif tout seul, en y réfléchissant.
— On est des gens normaux. Je ne veux pas mêler Scott et Clay à tout ça.
Ah. D'accord, je vois.
— Ils n'ont pas à savoir. On sait se montrer discrets. Je promets qu'ils ne verront rien. Tu prends la tête de l'opération, tu nous dis quoi faire. Autant que le public sera concerné, on sera tout ce qu'il y a de plus humains. Juste… laisse-moi t'aider.
Mon raisonnement se transforme peu à peu en supplique.
Devant mon ton implorant, Oscar s'arrête enfin, et je manque une fois de plus de tomber lorsque je fais de même, ayant visiblement moins d'expérience qu'elle dans ce type d'environnement. Fixant la pénombre droit devant nous, Oz se plonge dans une réflexion tellement intense que j'entendrais les rouages de son esprit tourner, si c'était effectivement comme ça que son cerveau fonctionnait. Je me garde donc de l'interrompre, et me contente de ne pas la regarder trop fixement, ce qui est loin d'être aisé puisque je n'ai pas non plus envie de la quitter des yeux. Depuis le moment où je me suis rendu compte qu'elle n'était plus à la maison, je n'ai pas eu une compréhension précise de son état émotionnel, et ça me dérange plus que ça ne devrait. Et pour ne rien arranger, voilà que son visage est dissimulé par sa longue chevelure brune, maintenant. Je me doute bien qu'elle considère ma proposition, mais ne pas être capable de dire si la balance penche en ma faveur ou non est insoutenable.
Après ce qui me semble avoir été un assez long moment, Oscar se retourne enfin vers moi. En avoir voulu à ses mèches se révèle finalement bête, puisque son expression faciale ne m'apprend rien quant à ce qu'elle s'apprête à me dire. Et je n'ai même pas l'excuse de l'obscurité, puisque nous nous trouvons en fait à moins de deux mètres de l'une de ces fentes rectangulaires horizontales, à la hauteur de notre plafond, qui permettent de recueillir tout ce qui pourrait s'écouler depuis le caniveau. Ainsi, un fin pinceau de lumière tombe commodément à hauteur de nos visages, trop faiblard pour nous éblouir mais suffisant pour que nous nous distinguions mutuellement. Ses yeux marron restent plantés dans les miens probablement aussi longtemps qu'ils ont scruté le vide juste avant. Je ne sais pas ce qu'elle cherche dans mon regard, mais je maintiens le sien sans broncher, n'ayant rien à cacher.
Tout à coup, sans prévenir, elle se penche vers moi et vient poser ses lèvres sur les miennes. Elle ne m'a pas laissé le temps de réagir, et une fois le contact établi, autant dire que j'en suis bien incapable. D'une part, ce type d'interaction, comme j'en ai déjà fait l'expérience, avec Oscar d'ailleurs, quoique dans des circonstances beaucoup moins paisibles, canalise ma perception Magnétique, la focalisant sur un seul et unique signal, à savoir celui de la personne avec qui je suis en train de partager le baiser, ce qui est assez déroutant lorsqu'on n'y est pas préparé. D'autre part, Oz est en train de m'embrasser, tout simplement. Même si je n'étais qu'un simple humain, si on peut parler d'humain simple, j'aurais quand même perdu tous mes moyens, voire des moyens qui ne m'appartenaient pas, si c'est possible. Elle a posé une main sur mon épaule droite, l'autre au niveau de mon cœur, et j'ai l'impression de n'exister qu'en ces quelques points en contact avec elle.
— On est dans un égout, je souffle entre ses lèvres, lorsqu'elle m'en laisse l'occasion.
Je suis connu pour sortir des phrases complètement décalées lorsque je suis pris au dépourvu, après tout.
— Tais-toi, elle me répond avec un faible sourire, curieusement encore plus beau à sentir qu'à voir.
Elle réitère son geste, me forçant efficacement à obéir à sa commande. Il n'y a évidemment aucune raison pour que je sois plus en position de l'arrêter qu'auparavant, même si j'en avais envie, et c'est donc elle qui met fin à l'échange, comme elle l'a initié. Sans s'écarter de moi, elle vient poser son front sur mon torse, laissant ses mains où elles sont, s'agrippant même doucement à ma veste. Sentant qu'elle a encore besoin de réconfort, je referme un peu plus mes bras autour d'elle. Je choisis en revanche de ne rien dire, pour diverses raisons. D'une part, je ne saurais pas trouver les mots, même en temps normal, et d'autre part, je retrouve peu à peu mes esprits, ce qui est à peu près aussi désorientant que de les perdre. En attendant qu'Oz se reprenne elle aussi, j'ai une petite pensée pour mes trois compères qui attendent au-dessus de nos têtes, dans le froid. Je me rassure en me disant que, contrairement à moi, ce ne sont pas les dernières personnes à toujours trouver un truc à dire.
— J'ai peur, Josh, m'avoue finalement Oscar, dans un murmure.
— Je sais, je lui réponds d'un ton qui se veut confiant.
On sait tous comment je réagis lorsqu'on s'en prend à ce qui se rapproche le plus de ma famille, alors je peux essayer de me mettre à sa place, même si j'ai jusqu'ici eu beaucoup de mal.
— Je suis quand même contente que tu sois là, elle poursuit ses confidences, toujours aussi bas.
— Enfin ! je m'exclame doucement, ne pouvant réprimer un sourire.
Elle me donne un petit coup sur le bras pour m'ôter mon air satisfait, même si elle ne peut pas le voir.
— La ferme. Depuis que je me suis fait prendre, et que j'ai dû couper tout contact avec mes frères, je me suis pas vraiment attachée à qui que ce soit. Je suis contente que vous soyez là.
Elle se redresse enfin, et passe une main dans ses cheveux, pour reprendre son aplomb.
— Toujours, je lui promets, rassurant.
— Ça ne veut pas dire que je pense que vous embarquer là-dedans est une bonne idée ! Mais… c'est plus gros que tout ce qu'on a jamais été amenés à faire. Et c'est Clay qui s'occupe d'élaborer des plans sans failles, d'habitude.
Malgré la fermeté de son ton, elle place ses deux mains sur le bas de son visage, recouvrant sa bouche et son nez, et respire profondément, essayant sans doute de ne pas céder à la panique.
— Une chance que ce soit la seule et dernière fois où tu aies à te débrouiller sans lui, je lui rappelle, posant mes mains sur ses épaules.
— Tu es si sûr de toi ? elle me demande, dégageant son visage.
— Mon speech de tout à l'heure ne t'a pas convaincue ? Parce que je peux aussi ajouter le fait que s'il a le choix, un être humain fera toujours en sorte de ne pas croiser mon chemin. Nous sommes littéralement l'équipe idéale pour ce type d'intervention. Sérieusement, le plus dur va être de ne pas en avoir l'air.
J'exagère volontairement l'assurance que je ressens, même si je ne pense pas vraiment mentir pour autant.
— Est-ce que justement ton petit problème de répulsion des humains ne risque pas d'être contre-productif, vis à vis de Scott et Clay ? elle m'interroge en haussant un sourcil.
— J'y ai pensé, figure-toi, et j'ai une solution. Ciblée sur ta lignée, donc ça ne m'empêchera pas d'être utile en ce qui concerne le reste de la population humaine.
Je n'entre pas dans les détails, malgré son regard suspicieux. Elle a appris à me faire confiance, après tout.
— Et comment vous comptez faire pour cacher… je sais pas… le fait que Dwight se téléporte ?
Elle insiste sur le dernier mot, ne voyant pas du tout comment trouver une explication plausible à un tel phénomène.
— Il ira en éclaireur, j'expose tout simplement, glissant mes mains dans mes poches.
— Okay. Et Hannibal, pour ses yeux, on fait comment ? elle poursuit, comprenant visiblement le plan plus vite que moi, certainement parce qu'elle est beaucoup plus habituée à recevoir des directives pour des opérations de ce type.
Parfois, j'essaye de m'imaginer ce à quoi a bien pu ressembler sa vie jusqu'à ce qu'elle se fasse prendre, mais j'ai rapidement le vertige, curieusement.
— Il est aveugle, j'explique expéditivement, tout en hochant la tête.
— Ça ne l'empêche pas légèrement d'être un magicien du clavier ? elle relève, plissant les yeux.
— Ça l'empêche uniquement de se rendre sur place. Mais j'y vais pour lui, je lui sers d'intermédiaire.
Plus j'y pense, plus ça me paraît bien pensé.
— Alors qu'en réalité il n'a pas vraiment besoin de toi, et toi tu sers d'humanifuge, elle continue mon explication pour moi, pour être certaine d'avoir bien compris.
— Ce néologisme est à la fois incroyablement vexant et excellemment trouvé, je lui fais remarquer avec une grimace.
— Il va vraiment falloir me laisser parler, avec Scotty, elle me prévient, apparemment vendue quant au camouflage de notre petite bande sur le papier, mais un peu moins sur nos talents d'acteurs, sans doute.
— Cela va sans dire, je lui rétrocède le contrôle de la situation sans broncher.
Premièrement, ça la sécurise. Deuxièmement, elle a raison, je ne sais pas si nous sommes capables de donner le change de façon convaincante si nous sommes trop sollicités. Et troisièmement, si son frère a la moitié de son caractère, ce dont je ne doute pas, je ne sais même pas si j'oserais lui adresser la parole dans des circonstances normales.
— Suis-moi, m'intime alors Oscar, récupérant son sac suspendu à un crochet dont l'utilité initiale m'échappe.
— On devrait peut-être aller chercher les autres, non ? je suggère, en indiquant le chemin par lequel je suis venu du pouce, par-dessus mon épaule.
— S'ils avaient tant envie que ça d'une balade dans les égouts, pourquoi ils ne sont pas tout de suite venus avec toi ? elle me rétorque d'un ton joueur, haussant un sourcil.
— On ne va pas voir ton frère, là ? je vérifie, pris d'un doute.
— Non, là je vais me renseigner sur où il est allé se planquer quand Clay s'est fait embarquer, elle m'apprend.
— Dans les égouts ?
Je conçois que son frère n'y soit pas, j'en suis même rassuré, mais qu'est-ce qu'elle y cherche exactement, alors ?
— On a chacun nos endroits fétiches pour laisser un message aux autres, dans l'éventualité où on serait séparés.
J'ai toujours du mal à voir où elle veut en venir.
— Et pour Scott, ce sont les égouts ?
Pour toute réponse, elle hausse les épaules.
Puisqu'il semble peu probable que j'obtienne quoi que ce soit de plus de ma nouvelle guide, je lui emboîte le pas sans autre question. Elle tire une lampe torche de son bagage, pour éclairer les parois au fur et à mesure de son avancée. Hannibal a bien dit qu'il avait tout pris dans sa chambre d'hôtel, après tout, il est donc logique que son incongru matériel de cambrioleuse en liberté conditionnelle l'ait suivi. Je ne peux d'ailleurs pas m'empêcher d'être impressionné qu'elle puisse voyager aussi léger. Et je ne dis pas ça par cliché que soi-disant les demoiselles ont toujours des valises plus lourdes que les messieurs, c'est juste qu'il est difficile d'imaginer que toute sa vie se résume à si peu de possessions matérielles. Je ne suis pas spécialement matérialiste moi-même, mais tout de même. À nouveau, ce sentiment de vertige inconfortable m'envahit, et je m'efforce de penser à autre chose.
N'ayant pas la moindre idée de la forme du message que recherche Oscar, je me contente d'avancer en silence derrière elle, faisant plus attention au poser de mes pieds qu'à son inspection des lieux, de toute manière incapable d'en jauger la pertinence. Le faisceau de sa lampe balaye les parois de l'égout, parcourant avec minutie chaque mur de haut en bas et de bas en haut. Bien que je ne voie pas tellement pourquoi, je suppose que Scott ne pouvait pas pu être plus précis quant à l'emplacement de son éventuel message. Avant que je ne craque et n'émette un commentaire sur le sujet, Oz fait enfin halte. D'un bond, elle enjambe le ruisselet insalubre qui coule au milieu de la canalisation et rejoint l'autre côté du conduit, sur la paroi duquel elle a de toute évidence repéré ce qu'elle cherchait.
— C'est un graffiti, je me permets d'observer, alors qu'elle sourit béatement au dessin pulvérisé à la peinture vert sombre sur les briques rouges.
— Exact. Si quelqu'un passe par hasard, il ne se doute pas que c'est autre chose que du vandalisme. Et on a essayé de choisir des endroits où personne ne se donnera la peine de nettoyer, ou même de recouvrir avec d'autres.
Le raisonnement est solide, même si ma question de la précision de l'emplacement reste sans réponse.
— Ingénieux. Et er… tu y comprends quelque chose ?
Parce que ça ne me rappelle rien du tout. Et je commence à en connaître un rayon en symboles obscurs.
— Oui. Ça me dit où Scott est allé s'enterrer. Ça n'a pas besoin de dire quoi que ce soit d'autre.
Elle hausse les épaules et éteint puis range sa lampe torche, n'ayant plus aucune nécessité d'une visibilité accrue.
— J'ai du mal à déduire une localisation de ce gribouillis, j'insiste, bien que je ne puisse de toute façon plus distinguer les contour du tracé.
— Ce type de message n'est pas destiné à tout le monde. Mais tu devrais en comprendre une partie quand on y sera.
Son ton est d'abord possessif, puis elle se radoucit, ayant pitié de moi.
— Tu ne veux pas m'expliquer ? je lui demande d'un air penaud, tentant de faire appel à sa sensibilité.
— Non.
Sans succès ; elle est catégorique.
— Tu vas bien devoir donner une destination à Dwight, je lui fais remarquer, retenant un léger sourire goguenard à l'idée du court-circuit que va subir son mystère.
— Et puis quoi encore ! Je ne vous ai pas demandé de venir. Si vous voulez m'accompagner, on fait comme j'avais prévu, et ça signifie qu'on va prendre le métro, comme des gens normaux, elle me rabroue sans remords.
— Il va être malade…
Je grimace, toute fierté oubliée, on ne peut plus sérieux.
— À ce point ?
À son regard, elle semble hésiter à me croire. D'un côté, elle m'estime visiblement capable d'inventer un mensonge aussi absurde, mais d'un autre elle a rencontré Dwight, et avec lui tout est possible.
— Oui, je lui réponds en tout honnêteté.
Ne me jugeant – à raison – pas assez bon menteur pour lui raconter des salades en la regardant droit dans les yeux, elle capitule avec un soupir.
— Très bien, je vais lui dire. Mais personne d'autre ne saura avant qu'on y soit ! Et de toute façon, ce n'est pas la partie du code qui désigne le lieu que je pense que tu pourrais comprendre.
Non pas que le décalage entre le moment où Dwight saura et le moment où on arrivera sera énorme, mais je préfère ne pas souligner ce détail, de peur de l'agacer encore plus qu'elle ne l'est déjà.
— Quelle autre partie du code existe-il ? je relève.
Elle a bien dit que ça l'informait d'un emplacement…
— Tu verras. On va mettre ta mémoire photographique à l'épreuve.
On a entendu moins cryptique, comme réponse.
Ne me laissant pas le temps d'ajouter quoi que ce soit, un point agacée que son plan doive subir encore plus d'altérations qu'elle n'en a déjà acceptées depuis mon arrivée, elle me contourne et commence à revenir sur nos pas. Nous nous déplaçons dans la pénombre ambiante cette fois, et à un rythme un peu plus soutenu, n'ayant plus rien à chercher. Emportée par son humeur, Oscar ne s'arrête que lorsque c'est nécessaire, c'est-à-dire à l'endroit où nous nous sommes retrouvés un peu plus tôt. Avant de lui indiquer le chemin, je capte son regard, afin de m'assurer qu'elle n'est pas trop en colère tout de même, et elle me tire alors la langue, se moquant de mon inquiétude compulsive. Au moins, je suis rassuré. Secouant la tête, je la guide jusqu'à l'échelle que j'ai utilisée pour descendre ici. Lorsque je m'apprête à lui céder le passage sur celle-ci, mon éducation ayant la vie dure, j'interromps soudain mon geste et ne fais que me retourner vers elle à la place, sans m'écarter de son chemin. Son sac toujours à l'épaule, Oscar hausse un sourcil à mon soudain contretemps.
— Ne te fâche pas, mais il faut que je demande, ne serait-ce que par curiosité pour le lien de fraternité que je n'aurai jamais : comment est-ce que tu peux être aussi sûre que Clay est innocent ?
Je préfère aborder le sujet maintenant, ne sachant pas quand sera notre prochain seul à seul, ni comment la présence de mes joyeux compagnons pourrait affecter sa réponse. Avide de toute information sur son état d'esprit que je pourrais obtenir, je scrute son visage pour la moindre de ses réactions ; mon sixième sens ne doit après tout pas supplanter les bonnes vieilles méthodes, simplement les compléter, il ne faudrait pas que je l'oublie.
— Hormis le fait que je lui fais plus confiance qu'à moi-même ? … Il a une peur bleue du sang.
Elle a marqué un temps avant de prendre la parole, mais il a sans doute été dû à la surprise, car lorsqu'elle répond enfin sa voix est on ne peut plus assurée. Une telle certitude ferait presque peur si elle n'était pas aussi admirable.
— Ah oui ? je réagis, la seconde partie de sa révélation un rien plus difficile à croire que la première.
Elle voit où je veux en venir.
— Oui. La moindre goutte le rend catatonique. Même s'il le voulait, il ne pourrait faire de mal à personne.
On dirait presque que ça l'embête qu'elle ne puisse pas l'innocenter par la simple force de sa volonté et soit obligée d'avoir recours à quelque chose d'aussi trivial qu'une preuve, un alibi. C'est bien la première fois que je la trouve idéaliste à propos de quoi ce soit.
— Voilà qui est étrange… je commente l'incongrue et violente phobie de son aîné.
— Pas si tu prends en compte le fait qu'il a vu son père tuer sa mère à l'âge de six ans.
Mal à l'aise avec le sujet, elle fait jouer son épaule, comme pour y caler les sangles de son sac plus confortablement. Ce détail m'était plus ou moins sorti de l'esprit.
— Il aurait pu devenir un parfait psychopathe, j'essaye de positiver, m'en voulant pas mal d'avoir fait dévier la conversation de la sorte.
Je ne suis cependant pas certain de la qualité de ma tentative.
— Il a dû s'occuper de nous, je suppose que ça l'a ancré. Quand tu as un garçon de douze ans et une fille de treize à ta charge à seulement dix-huit ans, tu n'as pas le luxe d'être cinglé.
Elle a un petit sourire contrit, comme pour me signifier qu'elle ne m'en veut pas, et je hoche la tête, lui promettant silencieusement de ne pas recommencer une telle indélicatesse.
Ma curiosité – je l'espère pas trop malsaine – satisfaite, je cède enfin le passage à la demoiselle, qui lève une fois de plus les yeux au ciel, comme à toute marque de galanterie. Elle grimpe avec agilité aux barreaux et émerge au-dehors, où je la suis presque aussitôt. Mon escorte nous attend sagement, mais nous accueille avec de drôles d'airs. Je voudrais interroger Dwighty du regard sur ce qui a bien pu se passer pendant que j'étais sous terre, mais celui-ci est déjà pris à part par Oscar, qui lui transmet notre destination, non sans d'abord lui reprocher son inadaptation aux moyens de transports au passage, à en juger par le pic penaud caractéristique dans son aura, au moment où la jeune fille lui donne un coup sur le bras. Retenant un sourire à la scène, et gardant mes questions pour plus tard, je récupère la sacoche que j'avais confiée au Jumper auprès de LeX, qui l'en a délesté au moment même où Oz s'est dirigée vers lui, pour une raison qui m'échappe. Je sais bien que j'ai besoin d'eux, mais je sens néanmoins que cette journée va être longue, et pas uniquement à cause de la tâche qui nous attend.
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