Onzième Jour - La belle (3/12)
Dwight, à ma droite, me demande de quoi parle l'article, mais je n'ai pas le courage de le lui dire à haute voix, alors je lui tends le journal à la place. Si je ne lui en ai jamais tenu rigueur, c'est bien la première fois que je suis content que mon Tuteur lise lentement ; en l'occurrence, ça me laisse le temps de digérer la nouvelle. Bien qu'elle ait sans aucun doute possible lu par-dessus mon épaule, LeX, à ma gauche, s'abstient de tout commentaire, au même titre qu'Hannibal, devant moi de l'autre côté du comptoir. Ça tombe bien, car le silence facilite également le traitement de l'information par mon cerveau. J'essaye vainement d'imaginer l'effet de cette lecture sur Oscar. Mais je n'ai aucun frère ni sœur, je ne peux pas savoir ce que ça fait d'avoir le sien, aîné qui plus est, accusé de meurtre. Tout ce que j'arrive à conclure, c'est qu'elle n'avait effectivement pas d'autre choix que de partir comme elle l'a fait. Finalement, avoir trouvé la raison de son départ soudain ne me soulage pas autant que je l'aurais voulu.
— Qu'est-ce qu'on fait ? je finis par demander, sans destinataire précis.
— Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ?
C'est LeX qui répond. Son ton est égal. Je n'arrive pas à déterminer son opinion de ma question.
— Je ne sais pas. C'est bien pour ça que je demande…
On ne va quand même pas partir dans le même dialogue que les vautours de la version Disney du Livre de la Jungle, si ?
— Elle va bien, non ? me questionne la petite blonde, toujours indéchiffrable, quoique ne tentant pas de me brusquer, pour une fois.
— Elle est déterminée. Et inquiète. Un peu en colère. Et triste aussi. Coupable ? C'est un gros mélange.
Ça touche à des choses que je ne connais pas, et j'ai par conséquent du mal à démêler les émotions.
— Mais elle va bien, répète la Messagère, sans que ce ne soit une question cette fois.
— Physiquement, oui. Mais…
Je lève enfin les yeux vers mon interlocutrice, et l'indifférence que je lis dans son regard fait mourir les mots dans ma gorge. Quels mots, de toute façon ? Je ne sais même pas ce que je m'apprêtais à dire.
— Tu veux la rejoindre, avoue, me lance la Panthère, toujours impassible, bien que son discours laisse déjà plus transparaître sa ligne de pensées.
— Je… Je n'ai aucun droit. Aucune raison et aucun droit. Déjà qu'elle pouvait rentrer chez elle si elle le voulait avant, ce n'est pas maintenant que je vais le lui interdire.
J'ai d'abord été blessé qu'elle parte sans rien dire, mais maintenant que je sais pourquoi, je ne lui en veux absolument pas.
— Je ne te parle pas de l'intercepter, mais de la rejoindre.
Quelle tête de mule, quand elle s'y met !
— Elle n'est pas en danger. Ce serait me mêler de ce qui ne me regarde pas.
Je me retourne et m'adosse au bar que j'avais auparavant devant moi. Je perds mon regard dans le paysage de mon jardin de la banlieue de Philadelphie, par la fenêtre.
— Tu es certain qu'elle n'est pas en danger ? m'interroge LeX, insistante.
Je ne sais pas où elle veut en venir, surtout qu'il n'y a décidément aucune émotion sur son visage.
— Si je me lance après elle sur un mauvais pressentiment, elle va m'arracher les yeux.
Connaissant Oscar, elle n'est jamais totalement hors de danger. Et vu les circonstances, elle pourrait même être capable de se mettre en danger toute seule. Mais je ne reçois pas grand-chose de définitif pour le moment, alors je ne peux rien faire.
— Bon, tu sais quoi ? Grâce à Dwight, on peut être là-bas instantanément. Tu n'as qu'à prendre un peu de temps pour y réfléchir.
La Messagère lâche enfin l'affaire.
Sur ce, la petite blonde se repousse du comptoir et quitte la pièce. Je la regarde partir, sans la moindre idée d'où elle va. Mes yeux tombent alors sur Dwight, qui me couve du regard, préoccupé par mon état. Je lui offre un sourire en coin, pour le rassurer. Il est pratiquement aussi conscient de mes états d'âmes que je le suis des siens. J'étouffe un éclat de rire au ridicule de notre situation : les deux potes abandonnés par des filles desquelles ils n'étaient de toute façon pas en position d'attendre quoi que ce soit. Tout ce qu'elles ont fait, c'est rentrer chez elles, après tout, ça ne devrait pas nous mettre dans des états pareils. Le Jumper fronce les sourcils, ne comprenant pas mon hilarité soudaine, et je secoue la tête, lui faisant comprendre que ça ne le ferait probablement pas rire.
Je me retourne à nouveau, pour consulter Hannibal, qui n'a pas bougé. Tête baissée, les bras le long du corps, mâchoires serrées, le grand blond fait un peu peur à voir, malgré ses traits si angéliques. Depuis qu'il m'a rencontré, ou tout du moins depuis que je sais qu'il existe, tout n'a été qu'une descente aux enfers, pour lui. Je l'ai mis dans une situation inconfortable après l'autre, allant crescendo. Je ne dis pas que je suis la cause de tous ses problèmes, mais j'ai sans nul doute ma part de responsabilité. Je l'ai martyrisé lors de la perte de mon Tuteur, je l'ai emmené à un mariage et fait assister à une réunion d'amants maudits alors qu'il déteste toute manifestation d'affection, il a dû s'opposer au reste de la communauté dérivée juste pour prendre mon parti dans la décision la pire qu'un Magnet pourrait prendre, il a eu à tuer pour se et indirectement me défendre, bref, me servir de parent par procuration n'aura pas été de tout repos pour lui.
— Je n'ai rien à te dire. Je n'ai aucun conseil à t'offrir. J'en ai déjà trop fait. Si tu veux bien m'excuser, il faut que j'aille changer de chemise, maintenant.
Il a certainement dû croire que mon regard insistant était un appel à l'aide.
Je n'ai pas le temps de le détromper qu'il a déjà pris la porte. Je soupire, m'en voulant de ne pas avoir su trouver les mots plus rapidement. M'en voulant de ne pas savoir trouver les mots tout court, d'ailleurs. Je suis doué pour savoir quoi dire à des dérivés étrangers, ça me vient tout seul, mais devant mon propre parrain, je suis réduit au mutisme. C'est rageant. En y réfléchissant bien, communiquer avec lui n'a jamais été facile. Sauf qu'initialement, ce n'était dû qu'au fait qu'il est incroyablement agaçant et complètement dérangé. Aujourd'hui, j'ai l'impression que c'est moi qui pêche. Comme tout le monde ici, il a de très bonnes raisons d'être fatigué, et je crois que ça commence à éroder sa façade, à faire refaire surface aux raisons de sa folie ; et c'est peut-être tout ça qui me fait me remettre en question. Plus le temps passe, plus le fait qu'il me connaît depuis plus longtemps que je ne le connais pèse sur moi, me donnant le sentiment de ne jamais être à la hauteur.
Je me rends compte que j'ai versé une larme lorsque celle-ci atteint le coin de ma bouche. Je la chasse en m'humectant les lèvres. Saleté d'empathie magnétique hors de contrôle. Accéder à ses capacités angéliques a pour fâcheux effet secondaire, chez les déchus, de rouvrir la plaie de leurs ailes, et ce n'est jamais beau à voir, pas plus qu'à ressentir. Je fais le tour du comptoir par la gauche, pour voir si le sang de l'ange mécanique a coulé jusqu'au sol, mais non. Avec un éclat de rire creux, je secoue la tête. Comme toujours, il souffre en silence et sans laisser de traces. Je n'arrive décidément pas à concevoir comment mes parents ont pu abandonner un dérivé comme Hannibal. Premièrement il est leur Tuteur, ce qui implique un lien aussi ineffable qu'indéfectible. Deuxièmement, c'est un dérivé qui est en détresse en permanence. Et troisièmement, Magnets ou pas, il est attachant, le bougre.
Je lève le menton vers mon propre Tuteur, qui observe ses mains avec fascination. Il tortille sa bouche de droite à gauche, dans l'une de ses nombreuses expressions enfantines de réflexion. Si je le connais bien – et j'ose dire que c'est le cas – ça signifie qu'il va bientôt trouver comment formuler ce qui lui trotte dans la tête. Posant une main sur le bar, je me penche vers lui, autant pour mieux le voir que pour attirer son attention. Son regard dévie sur moi un quart de seconde avant de retrouver ses mains, seul signe qu'il m'a remarqué, le reste de sa personne au beau fixe. Je plisse les yeux devant tant de sérieux de sa part, mais lui laisse le temps d'ordonner ses idées. Finalement, il fourre ses mains dans les poches de son hoodie kaki d'un geste décidé et se retourne vers moi de la même façon, quoique la tête toujours baissée.
— Alors, on part quand ? il lâche, ne relevant les yeux vers moi qu'après avoir parlé.
— Hein ?
Il faudrait compter le nombre de fois où je laisse échapper cette onomatopée par jour. Ce n'est pas Lil'Hu qu'on aurait dû me surnommer…
— T'vas pas m'dire qu'tu vas la laisser toute seule maint'nant, s'explique mon Tuteur, haussant un sourcil, me défiant de le contredire.
— Je ne suis pas avocat, je ne vois pas en quoi je pourrais être utile, je me dédouane en me détachant de mon appui.
Si Oscar avait voulu de mon soutien moral, elle l'aurait demandé.
— Parc' que t'crois vraiment qu'elle va attendre l'verdict du tribunal ?
Le sourcil de Dwight monte encore plus haut si c'est possible.
— …
Je mets trop longtemps à répondre pour que mon oui sonne vrai, alors je m'abstiens.
— C'bien c'que j'pensais. Et même si elle est pas en danger là tout d'suite, t'crois qu'elle va pas l'être, quand elle va essayer d'le faire sortir ?
Quelquefois, quoique rarement, j'aimerais que mon Tuteur soit aussi naïf qu'il peut parfois en avoir l'air.
— … Si, je lâche à contrecœur, incapable de démonter son raisonnement.
— Bon, ben on attend quoi ?
Il appuie sa question d'un regard insistant, me faisant presque les gros yeux.
— Ce n'est pas une bonne idée.
Je secoue la tête, bien que le cœur n'y soit pas. Pourtant, il devrait y être, parce que ce n'est pas le type de projet que qui que ce soit de sain d'esprit envisage. Et pourtant, j'ai beaucoup de mal à me retenir de ne pas foncer.
— Qu'est-ce qui t'gêne ? me demande Dwighty, pas près de laisser tomber pour si peu de résistance.
— Ses frères sont humains.
Je n'y pense que maintenant, mais c'est vrai que c'est un argument de poids. Ça ne devrait pas être le premier contre ma participation à une évasion de prison, mais tant pis, en l'occurrence ça l'est.
— Ah ouais, mince. Ben… ç'veut juste dire qu'i' faut qu'on potasse un peu avant d'y aller. Mais ç'tombe bien, on a un peu d'temps, non ?
J'ai un soupir incrédule à la réaction de mon Tuteur à l'obstacle imprévu. Il est véritablement d'un optimisme à toute épreuve, ça n'arrêtera jamais de me surprendre.
Voyant que je ne bouge pas d'où je suis, le Jumper contourne à son tour le comptoir de la cuisine, et vient me saisir par le bras. Je résiste d'abord à sa traction, avant de me laisser entraîner dans les escaliers. C'est comme si mon corps savait que je ne devrais pas m'engager sur cette voie, mais que ma tête était en désaccord complet. Ça me fait penser à cette espèce de dissociation cognitive qu'on ressent parfois, quand on ne peut pas apprécier une activité pourtant plaisante parce qu'on sait qu'on devrait être en train de faire autre chose. À ceci près qu'en le cas présent, ce que je m'apprête à faire n'a rien de plaisant. Ça risque même d'être carrément rébarbatif, pour ce qui est de la bibliographie vers laquelle Dwight et moi nous dirigeons, puis tout bonnement dangereux, pour la suite des événements. Et pourtant, j'ai cette irrépressible envie de le faire quand même.
Le fait que Dwight ne nous téléporte pas tout simplement dans le bureau de mes parents en dit long sur sa détermination à lui aussi. Cette ascension doit lui paraître durer une éternité, même à ce rythme de marche décidé. Il m'a lâché dès que nous avons franchi le seuil de la cuisine, voyant que je ne lui opposais plus aucune résistance, et c'est mieux, parce qu'il aurait très bien pu m'arracher le bras, à foncer comme un dingue de la sorte. Cependant, une fois arrivé au dernier étage, il ne fait que quelques pas avant d'enfin passer au point mort. Je le vois regarder à droite et à gauche plusieurs fois, avant de finalement se retourner vers moi avec une grimace perdue.
— Bon er… On fait comment ? il me demande, passant une main derrière sa nuque.
— Il y a des livres sur le réel, là-dedans, je commence, me tournant vers l'étagère des lettres classiques, que j'ai beaucoup consultée durant mes dernières années de lycée.
— Ouais, m'c'est probablement à part, me rétorque Dwight, non sans une légère grimace instinctive de dégoût pour ce type d'ouvrages.
— À leur place, j'aurais classé par thème, en allant du plus réel au plus irréel.
J'accompagne mon raisonnement du geste, plaçant le réel paradoxalement proche de la porte secrète de l'antre d'Hannibal, et l'irréel à l'autre bout de la longue pièce.
— Alors faut qu'on aille au fond. On d'vrait bien trouver une section Magnétisme, nan ?
Pour toute réponse, je lui fais signe d'ouvrir la voie, et lui emboîte le pas dans la direction indiquée. Mais au fur et à mesure de notre avancée, je me souviens d'avoir parcouru chacun de ces rayonnages en long en large et en travers, et de ne jamais avoir rencontré quoi que ce soit de plus irrationnel qu'un roman. Certes, avant-hier soir, j'ai bien vu mon parrain y dénicher un livre d'images visiblement référencées par message, mais même si j'étais tombé dessus étant plus jeune, je n'aurais jamais soupçonné quoi que ce soit. Plus nous progressons, plus je me dis que quelque chose m'échappe. Autant dire que je ne suis pas ravi à l'idée qu'il me reste encore à découvrir certains secrets de cette maison ou en tous cas de mes parents, mais ça me semble l'hypothèse la plus probable. Pourquoi mes géniteurs auraient-ils une armurerie entière mais une bibliothèque incomplète ? S'ils ont dissimulé leurs armes, possessions clairement anormales pour une architecte et un businessman, peut-être ont-ils dissimulé la partie de leur bibliothèque qui n'était pas non plus tout à fait logique pour eux de détenir. La question, maintenant, est où.
— ' y a que dalle, vieux, constate Dwight alors que nous atteignons le mur d'en face, comme pour confirmer mes soupçons.
— C'est ce que j'étais en train de me dire. Ce qu'on cherche est probablement à l'abri du premier regard. Parce qu'il n'y a pas moyen que mes parents n'aient rien eu du tout, je partage ma réflexion avec lui.
Surtout que 'mmanie m'a vanté les mérites de la collection de Gold et Copper hier, et que lors de sa première visite dans la cabine téléphonique June a trouvé sans problème une encyclopédie capable de nous définir les divers types d'âmes.
— P't-'êt'e qu'i' faut tirer un livre, suggère Dwight.
C'est classique, mais il y a une bonne raison à cela. Cependant…
— Ils n'auraient pas pris le risque que je puisse tomber dessus par hasard. S'il y a un mécanisme à activer avec des livres, ce sera une combinaison. Mais ça, ça m'amène à penser que ce ne serait pas assez rapide d'accès pour eux non plus, je réfléchis tout haut, tout en observant attentivement autour de moi, à la recherche du détail qui n'aurait pas retenu mon attention avant que je ne sache ce que je sais aujourd'hui.
— Bah alors c'est un aut'e truc. Mais i' doit y avoir un mécanisme. Et ici, parce qu'i' y a pas d'raison qu'ce soit ailleurs.
Je suis plutôt d'accord, mais quoi ?
— Et si…?
Non. Premièrement, je n'aime pas envisager cette éventualité, parce qu'elle me met encore plus mal à l'aise que s'il y avait effectivement quelque chose de physiquement actionnable. Deuxièmement, avec tout ce que je viens de réfléchir sur la question, si ma simple requête mentale à ma maison de m'ouvrir un passage vers une bibliothèque secrète suffisait à ce que ça se produise, nous y serions déjà.
— T'as une idée ? Dwight relève.
— Pas la moindre.
Je secoue la tête à la négative. Plus la moindre, en tous cas.
Avec un haussement d'épaules et un petit soupir résigné, Dwight entreprend de consciencieusement regarder derrière chaque livre de l'étagère à sa droite. Pour quelqu'un qui voyage instantanément d'un point à un autre, il lui arrive tout de même d'avoir parfois des accès de patience. J'envisage pour ma part la bibliothèque qui nous fait face, et imite la manœuvre de mon Tuteur, tout en continuant à réfléchir à un autre mécanisme déclencheur potentiel. Après tout, mes parents m'ont donné cette maison, ils ont dû faire en sorte que je puisse l'utiliser à son plein potentiel, non ? J'ai trouvé presque immédiatement qu'il fallait que je frappe la porte à m'en briser les os de la main, pour sortir, la première fois que j'y ai remis les pieds en tant que Magnet. Il n'y a pas de raison que la solution de cette énigme-ci ne me soit pas accessible. Pourtant, Dwight et moi passons bien quarante-cinq minutes à fouiller bêtement, allant jusqu'à déplacer les tableaux et pousser les meubles pour les inspecter sous toutes les coutures… sans rien trouver de concluant.
— Puis-je savoir ce que vous être en train de faire ? s'élève soudain la voix d'Hannibal dans notre dos, faisant sursauter Dwighty.
— On aimerait bien chercher comment Jo' pourrait aider Oz a'c son frangin, explique le Jumper, sans se rendre compte que c'est très approximatif.
— Parce qu'il est humain, je précise, haussant une épaule, fataliste.
— Vous êtes au courant que c'est le premier sujet de recherche de tous les Magnets ? nous fait remarquer l'ange, repoussant les pans de son manteau en arrière pour pouvoir glisser ses mains dans les poches de son pantalon.
— En quoi ça aide ?
Est-ce qu'il essaye de nous dire que nous n'allons rien trouver en si peu de temps, même si nous mettons enfin la main sur la supposée bibliothèque secrète de mes parents, ou bien que la réponse est toute désignée ?
— Tu es le fils de deux d'entre eux, et non des moindres. Si quelqu'un a une solution, c'est bien eux.
Content que l'ange ne nous décourage pas de trouver une solution à notre problème. Et surtout content qu'il puisse mentionner mes parents sans devoir aller enfiler des gants de cuir.
— Tu vas mieux, je note avec un sourire, suffisamment agréablement surpris pour me détourner de mes recherches d'entrée dérobée.
— Je suis pratiquement resynchronisé. Merci de le remarquer.
Le grand blond sourit et s'incline. Seul un léger tressautement de sa joue rappelle qu'il y a de cela une heure à peine son dos était barré de deux longues plaies béantes. Évidemment, son côté mécanique n'est pas étranger à cette rapidité de guérison.
— C'est bien, je me réjouis de la nouvelle en hochant la tête, mon sourire s'élargissant.
Je n'ai rien de mieux à dire, mais il peut sentir à quel point je suis soulagé pour lui.
— Pas pour tout le monde… il répond cependant, plissant ses yeux hétérochromes de manière inquiétante.
Je suppose que cette menace était pour mes parents. Je ne peux pas savoir s'ils ont rétabli la liaison avec lui, mais que ce soit le cas ou non, il est désormais en mesure de leur faire entendre ses récriminations, et je doute que ce soit un bon moment à passer.
— Nan mais, on s'en doute qu'i's ont des trucs là-d'ssus, les darons, mais où ? Dwight recentre la conversation, n'ayant même pas essayé de comprendre le sous-entendu de la phrase de l'ange.
— Il s'avère que les dérivés peuvent avoir besoin de retourner à des Humains, parce qu'ils sont de la même famille, ou bien parce qu'ils ont une quelconque relation avec eux, explique mon parrain sans sourciller, ignorant partiellement voire complètement la question de mon Tuteur, qui lève les yeux au ciel.
— Alors, si la mission d'un Magnet est de réunir un dérivé et un humain, la répulsion est contournée ? je raisonne, oubliant le règlement de compte que le grand blond peut bien avoir avec mes parents, puisque je ne les verrai de toute manière pas avant une bonne vingtaine d'années.
— Non. LeX n'a pas dû penser à ces cas de figures, parce que même une mission ne prend pas le pas sur la répulsion Magnétique, me détrompe le déchu.
Ou peut-être que la révulsion de la Panthère pour l'Humanité a pris le pas sur sa logique, allez savoir.
— Alors quoi ? j'invite H à me réorienter sur la bonne voie.
— Alors les Magnets ont fait des recherches. Parce qu'il y en a quand même qui sont spécialisés dans les réunions, donc ça devenait vite handicapant.
Certes. Mais il doit connaître le résultat de ces recherches, puisqu'il ne nous a pas directement dit où le trouver nous-mêmes.
— Je m'en doute, oui.
Hannibal a souvent besoin qu'on acquiesce à son discours pour le poursuivre, comme s'il cherchait l'approbation de son auditoire. Il faut s'y faire, ce n'est pas aujourd'hui qu'on le changera.
— Dans l'éventualité où un dérivé a un lien de parenté avec des humains, il est possible de calibrer un contre-signal ciblé, qui permet au Magnet d'approcher les individus en question. Ça tombe bien, parce que c'est justement la situation dans laquelle tu te trouves.
Il sourit, le sourire le plus humain que je lui ai jamais vu.
— Et sans lien d'parenté ? demande Dwighty, curieux tout comme moi.
— Autant que je sache, rien n'a encore été trouvé de radical. C'est plus au cas par cas, et beaucoup moins efficace, pour le peu de fois où on trouve quelque chose à faire. Mais c'est vrai qu'il est plus rare de devoir réunir un dérivé à un humain qui n'est pas de sa famille. Dans ces cas-là, en général, c'est le Tuteur qui finit la mission seul, comme avec les situations familiales avant qu'un contournement du problème ne soit découvert.
On sent qu'il voudrait hausser les épaules mais en est incapable.
— LeX est au courant du procédé dont tu parles ? je m'enquiers, cherchant le piège à cette solution miracle.
— Oui. Et elle n'en est pas ravie. Mais ça reste gérable, puisque le contre-signal ne fait effet que pour une durée limitée.
Je grimace. Je n'ai pas deviné juste, mais je me disais bien que c'était trop beau.
— Ça fonctionne combien de temps ? j'interroge, non sans appréhension.
— Tout dépend de la force de l'exposition de chaque humain concerné. Si tu serres dans tes bras pendant une heure, ça peut devenir dangereux. Mais si tu prends en filature de loin, tu en as pour plusieurs jours. Après, il y aussi une question de fréquence. Même à petites doses réparties dans le temps, l'effet finit par s'estomper.
Je me demande dans quelles circonstances mes parents ont pu être amenés à utiliser un tel procédé.
— Et pour ce que j'envisage ? je précise ma question.
— Je ne sais pas à quel point tu vas avoir besoin de te rapprocher, mais à la louche, les frères McAddams devraient te tolérer comme si tu étais un Humain normal pendant… une petite journée ?
J'espère que son estimation est pessimiste.
— C'devrait êt'e suffisant, nan ? s'exclame Dwight avec enthousiasme.
Je me retourne lentement vers lui, le désarroi sur mon visage.
— Qui a dit que je n'avais pas de spécialité ? Je suis un expert des missions coup de poing ! je me laisse faussement emporter par l'humeur de mon Tuteur, pas aussi optimiste que lui.
— Non, pas du tout, me corrige H en fronçant les sourcils.
Il n'a visiblement pas perçu le sarcasme, comme souvent.
— Ne casse pas mon groove… je le somme, bien qu'il n'ait fait qu'énoncer tout haut la vérité dont j'avais déjà conscience.
— Comment on l'fait, ton truc ? interroge Dwight, pragmatique.
— Le contre-signal ? relève l'ange avec un haussement de sourcil, connaissant pertinemment la réponse mais choisissant de souligner l'imprécision du terme utilisé par le Jumper.
— Ouais, confirme Dwight en levant une nouvelle fois les yeux au ciel.
Il va falloir que je fasse quelque chose pour gérer ses deux-là, parce que leur petite rivalité infondée pourrait tout à fait dégénérer.
— Avec les dernières améliorations apportées à la montre de Gold, et les perceptions impressionnantes de précision de Lil'Hu, ça ne devrait présenter aucune difficulté, il énonce avec sérénité.
— Impressionnantes de précisions, huh ? je raille, toujours peu convaincu de ce qu'il peut bien savoir de mes perceptions.
— C'est bien, tu as retenu que tu ne devais pas en parler.
C'est la première fois qu'il fait référence au conseil lugubre qu'il m'a donné, la fois où j'ai eu le malheur de mentionner que je voyais son aura. J'avoue l'avoir relégué au fond de mon esprit sans y avoir jamais trop repensé, mais le suivant malgré tout.
— Parler d'quoi ? demande Dwight, perdu.
— Du fait que je vois des auras.
Pas de secret avec mon Tuteur. Je suppose qu'Hannibal s'y attendait, puisqu'il a lui-même abordé le sujet en sa présence.
— Ce sont bien plus que de simples auras, il me reprend.
Je ne vois toujours pas comment il pourrait le savoir, sur une simple description de ma part.
— Peu importe ce que je vois exactement, c'est ce que tous les Magnets voient, non ?
Ça n'a rien d'extraordinaire, que je sache.
— Justement, la perception des Magnets est très particulière. Peu de dérivés perçoivent autant d'informations sur les autres, et parmi ceux-ci, très peu encore ont une influence sur ce qu'ils perçoivent.
Il est donc finalement plutôt adapté que nous soyons à peu près programmés pour ne pas faire de mal.
— Dans ce cas, je ne serais pas le seul à devoir me taire sur ce que je perçois, je raisonne, pensant mettre l'ange en défaut.
— C'est le cas. Ceci étant dit, tous les Magnets ne perçoivent pas autant que toi. Ils sont restreints à un rayon d'action, et leur perception est affinée sur une catégorie de dérivés, alors que de ce que j'ai pu voir, il n'y a pas tellement de limite à ton radar.
Très honnêtement, j'ai hâte de rencontrer un autre Magnet pour plus de quelques minutes. Je ne doute pas de ma supériorité dans certains domaines, bien que ça ne présente pas toujours que des avantages, mais je continue à croire que je peux apprendre beaucoup de mes congénères.
— Pourquoi les perceptions Magnétiques seraient-elles un sujet à éviter ?
Je ne comprends toujours pas.
— Parce que les Magnets ne sont pas aussi bien connus que tu ne pourrais le croire, et on pourrait vouloir les exploiter. Toi plus encore que les autres.
C'est si simple qu'il n'a pas besoin d'élaborer.
— Pas cool… est le seul commentaire de Dwight, qui fait la moue à cette idée.
J'acquiesce, d'accord avec lui.
Après tout, je savais déjà que le sang de Magnet avait une forte valeur marchande, pour diverses raisons plus ou moins honorables, alors pourquoi est-ce qu'on n'en voudrait pas à d'autres parties de nous ? Toutes les espèces de l'univers, réelles ou non, belliqueuses ou pacifiques, ont au moins un prédateur, c'est la dure loi de la jungle. Il faut bien, en même temps, pour une question d'équilibre. J'avais juste eu l'impression que la mise en garde sinistre de l'ange m'était plus personnelle que ça. Il faut croire que je m'étais trompé. Je soupire à l'idée que, même lorsque l'attention indésirable que je reçois à cause de mon ascendance et mon apolarité sera passée, je pourrais toujours me retrouver pourchassé pour d'autres raisons plus triviales. Avec de la chance, peut-être que les conséquences de ces autres intérêts qu'on peut me porter seront plus faciles à gérer que celles des actuels. Hannibal qui reprend la parole me tire de mes considérations :
— Et sinon, puisque vous vous posiez la question, il faut que tu poses la main à plat sur le tableau, là-bas, pour ouvrir la seconde partie de la bibliothèque. C'est exactement le même système que pour ouvrir chez moi…
Le grand blond indique de la main le tableau au fond à gauche de la pièce.
Dwight et moi faisons volte-face comme un seul homme. L'arrangement semblable des deux extrémités de la pièce ne m'avait pas interpellé, me semblant une décision décorative logique. Et même si j'avais noté l'agencement copié-collé, je ne savais de toute façon pas comment ouvrir l'antre d'H avant qu'il ne le dise à l'instant. Après tout, la seule fois où j'ai ouvert cette porte, c'était de l'intérieur, en plaquant ma main à côté de l'endroit où aurait pu se trouver une poignée, et non pas en plein milieu à hauteur de regard, comme au niveau d'un judas invisible. Sans nous concerter par plus qu'un regard, Dwight et moi nous élançons. Nous dérapons plus ou moins bien sur le parquet, et s'il percute lourdement l'étagère à droite du mur, en faisant tomber quelques ouvrages, j'arrête pour ma part ma course en plaquant ma paume à plat sur le tableau. Il est vrai qu'il ne viendrait jamais à l'idée de personne d'à peu près civilisé de faire un tel geste. À mon contact, la paroi coulisse de la même façon que le passage vers chez mon parrain s'ouvre, quoique sans le bruit de dépressurisation.
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