Dixième Jour - 7. 8. 9. (5/10)

Je n'ai pas été aussi content d'aller en cours depuis longtemps, même si ce cours concerne les matières techniquement non-scientifiques de mon programme, langues et culture générale confondues. Je ne suis pas un grand fan des langues vivantes, et ne me suis d'ailleurs inscrit à aucune, mais j'ai toujours été plutôt bon en langues anciennes (comme en tout, oui, je sais, mais j'ai dit que j'assumais). En plus, il s'avère que je leur ai trouvé une nouvelle utilité dans ma fonction de Magnet, donc j'ai vraiment tout pour aimer. Bien sûr, ce n'est pas comme si on enseignait le sumérien au MIT, mais certaines structures sont communes à tout un tas de dialectes, réels comme irréels, sans compter les alphabets qui se ressemblent. L'espace d'une paire d'heures, j'en oublierais presque les forces destructrices qui doivent être en train de converger des quatre coins de l'univers vers chez moi.

Pour une fois, je n'ai rien qui me presse à quitter mon professeur, mais je me rends rapidement compte que ça l'arrangerait peut-être, parce qu'elle n'est pas des plus à l'aise, coincée avec moi dans une petite salle pratiquement sous les combles. Il faudra vraiment que je contacte Ke(l)vin, pour savoir comment il a pu diminuer mon effet. Il n'est évidemment pas question de l'annuler totalement, ce serait trop beau, mais il doit bien y avoir des cas de figures où un Magnet a besoin d'interagir un minimum avec des humains, non ? Je ne dois pas être le seul que cette particularité agace, et pas seulement sur un plan personnel. J'expédie la fin de la leçon à regrets, et regarde ensuite mon enseignante s'éloigner, attendant qu'elle disparaisse au bout du couloir pour aller frapper à la porte du placard dans lequel Hannibal s'est caché, lui signalant ainsi qu'il peut en sortir. Autant j'ai pu l'emmener en amphi, autant s'il se tenait immobile dans un couloir désert, les gens se poseraient des questions.

Nous rentrons à la maison sans empressement, lui peu désireux d'être à nouveau confronté à Pro, moi peu motivé pour subir diverses tentatives messagères pour me faire choisir leur camp. À vrai dire, je trouve cette idée de tous les faire venir particulièrement stupide, même si ce n'était pas initialement prévu qu'ils débarquent tous en même temps. Je sais qu'ils vont tenter de me convaincre de les rejoindre, alors quelles que soient les techniques qu'ils emploieront, je n'aurai pas l'esprit ouvert. Je vais remettre en doute tout ce qu'ils me diront, et tout ce qu'ils feront, et je serai encore moins avancé après leur départ qu'avant leur arrivée. On n'a jamais vu qu'on prévenait les gens qu'on allait essayer de les convertir à quelque chose avant de justement essayer. Ou si ça s'est vu, ça a dû être l'enrôlement le moins efficace qui soit. Je pense que j'en apprendrais bien plus sur chaque camp en rencontrant des dérivés y appartenant qu'en étant présentés aux chefs de files.

Hannibal rentre devant moi, mais à peine a-t-il franchi le seuil de la cabine téléphonique qu'il disparaît. Je ne veux pas dire qu'il est parti, je veux dire que je vois des mains surgir d'un côté de la porte et agripper l'ange par la chemise, et l'instant d'après elles sont retournées d'où elles sont venues, en emmenant le grand blond avec elles. Je me fige sur le pas de la porte, ma propre porte, dont je possède une clé d'ailleurs autour de mon cou. Allez savoir pourquoi j'ai décidé de mettre la chaîne ce matin, mais bon, peu importe. Tout ce que je sais, c'est que mon parrain n'est pas en danger, mais ne rien recevoir d'autre n'est pas ce qu'il y a de plus rassurant non plus. Soufflant, un peu las de toujours me retrouver dans des situations ingérables, je décide de franchir le seuil à mon tour, et d'affronter quoi que ce soit que qui que ce soit a bien pu me préparer de l'autre côté. Il y a trop d'inconnues dans cette équation, mais au diable la prudence.

Mon analyse était correcte, et je suis effectivement embusqué à peine suis-je passé de la moquette au parquet. Les automatismes martelés par Dwight lors de ma première phase d'entraînement et mes réflexes naturels prennent ensuite le relais. C'est curieux que tous ces mécanismes me semblent mieux fonctionner lorsque je suis légèrement fatigué. C'est un peu comme un pilote automatique, pour lequel il faudrait d'abord neutraliser le pilotage manuel. Ou alors c'est peut-être tout simplement le fait de ne pas être crispé. Toujours est-il que j'esquive, certes à pas grand-chose mais esquive toutefois, une bonne partie de ce qui m'est balancé. Mais même ce que je n'évite pas, ça ne fait que me toucher, sans franchement me pousser ou quoi que ce soit. Le problème principal reste que je ne vois pour ainsi dire rien de ce qui est en train de m'arriver. Je dirais qu'il y a plusieurs présences, et je suis plus ou moins formel sur le fait qu'elle ne s'en prennent pas toutes à moi à mains nues, mais à part ça, flou total. En tous cas mes instincts sont tout à fait fonctionnels, ce qu'il est toujours agréable de constater.

— Il est rapide, commente au bout de quelques minutes une voix masculine, pratiquement dans un murmure.

— Et agile, renchérit une voix féminine, avec plus de tonalité celle-ci.

— Et apparemment très résistant à la brutalité ! Qui êtes-vous ?

Je fais plusieurs fois demi-tour sur moi-même, jusqu'à enfin découvrir mes assaillants, qui ont dû décider de s'aligner bien sagement lorsque j'ai ouvert la bouche.

Le premier individu en partant de la gauche est un homme de grande taille, aux cheveux noirs un peu hérissés et aux yeux bleu-vert. Il porte un pull bleu marine sur une chemise à carreaux clairs, ce qui parachève l'aura de garçon sage qu'il renvoie. À sa gauche se tient une jeune femme d'ethnie indéterminée, quelque part entre l'indien, l'africain, et certainement l'hispanique, voire d'autres encore. Elle affiche un sourire éclatant, qui illumine son visage, encadré de longs cheveux noirs, au diapason de ses iris abyssaux. Son côté exotique est mis en valeur par la tunique rouge sombre à manches longues qu'elle a passée par-dessus ses jeans, taillée dans un tissu léger et découpée au niveau des épaules. Un peu plus à droite encore, un frêle jeune homme blond, de ma taille, aux yeux d'un noisette très clair et à l'air réservé me sourit, quelque peu mystérieux, discret dans sa chemise blanche à peine trop grande pour lui et ses pantalons beiges. À côté de lui enfin, une jeune fille, blonde elle aussi, de quinze centimètres de moins que lui, et surtout aux yeux d'un surprenant violet, m'inspecte sans grande discrétion. Son expression rebelle n'est que mise en exergue par les deux débardeurs de coupes différentes qu'elle porte superposés, et par-dessus lesquels vient s'ajouter un holster, non dénué des deux petits calibres qu'il est de toute manière prévu pour transporter.

— 'mmanie, se présente la jeune femme à la peau mate, sa voix l'identifiant comme celle qui m'a qualifié d'agile.

— Kel, enchaîne le garçon blond, ayant pour sa part complimenté ma rapidité.

Mains dans les poches, c'est tout juste s'il ne se balance pas d'un pied sur l'autre tant il semble timide.

— Esk, poursuit la seconde jeune femme du quatuor, m'accordant un salut du menton, beaucoup moins effarouchée que son voisin.

— Teph, termine le dernier d'entre eux, qui doit cependant, d'après sa posture et la tonalité de sa voix, être ce qui se rapproche le plus du leader de la petite bande.

— Et moi qui croyais être le seul à avoir un prénom court, je commente leur introduction, me donnant le temps d'associer définitivement chaque nom au bon visage.

— Tu peux continuer. Nos prénoms entiers sont un cauchemar à mémoriser.

Le sourire de Teph atteint ses yeux turquoise.

— Reçu, je réponds, ne trouvant rien d'autre à dire.

— Tu t'en doutes certainement, mais nous sommes les Messagers du Bien.

Ciel, que cette phrase peut sonner creux.

— Il va falloir qu'on fasse un truc, parce que plus ça va, moins j'y crois, quand tu nous annonces.

Au moins Esk, la petite blonde, est d'accord avec moi.

— Rappelle-moi la dernière fois que j'ai été amené à dire ça ? lui réplique Teph.

Touché.

Elle sourit et hausse les épaules, espiègle.

— Désolés pour l'accueil, on a pensé qu'un petit test était de rigueur, enchaîne 'mmanie, rejetant une longue mèche d'ébène derrière son épaule.

— Je vais ignorer cette impression d'être traité comme de la marchandise, et vous excuser.

Mais qu'est-ce qui me prend, à dire tout ce qui me passe par la tête ?

— Viens, tout le monde t'attend. Il ne manque que les Témoins pour que l'assemblée soit au complet, poursuit la jeune femme sans relever, bien que l'ombre d'un sourire passe sur ses lèvres.

Un singulier spectacle m'attend au salon. Oscar est assise dans un canapé, entre Dwight et Zed, visiblement peu à l'aise. L'accoudoir à droite de Zed accueille LeX, à côté de laquelle encore se tient H, debout, mains dans le dos. L'ange m'accorde un regard mais n'émet aucun commentaire. Sur un autre canapé, perpendiculaire au précédent, Eren trône, royal, Pro sur l'un des accoudoirs. Les deux Messagers du Mal ont retiré leur imperméable, les deux pardessus accrochés à un porte-manteau dans un coin de la pièce, et j'avoue ne pas m'être attendu à ce qu'ils portent en dessous. Eren est acceptable dans le genre retro, avec ses jeans déchirés, son T-shirt punk rock par-dessus un sous-pull gris, et son keffieh autour du cou. Pro, en revanche, porte une robe noire presque uniquement faite de cuir et de tulle, et des bas résille sous ses grandes bottes à talons. Et elle sourit bien plus largement qu'elle ne le devrait à l'expression qui s'affiche sur mon visage lorsque je découvre sa tenue.

Les Messagers de l'autre pôle se répartissent rapidement à leur tour dans la pièce. Kel choisit de rester debout, les mains toujours dans ses poches, à côté du fauteuil que vient occuper Esk, un peu comme un garde du corps. La jeune fille, dont je remarque que certaines des mèches blondes sont tressées, les mains derrière la nuque, n'hésite pas à poser ses pieds chaussés de Rangers sur la table basse, bien qu'avec précaution. Qu'elle reste charmante malgré son comportement tient certainement à l'incongrue couleur de ses grands yeux, à laquelle je n'arrive pas à me faire. Teph, de son côté, non sans un regard un brin réprobateur à sa collègue, se joint à 'mmanie sur le troisième canapé de cette partie de la pièce, faisant face à celui qu'occupent Eren et Pro. Je n'ai pas besoin de demander pour déterminer si les deux duos sont bien deux couples, puisque ça crève les yeux.

— Question bête : en quoi consiste une assemblée, exactement ?

À part réunir des Messagers, j'entends.

— C'est une période de trêve causée par la réunion des trois pôles. Sans cessez-le-feu, ça devient vite ingérable. Sauf qu'il n'est pas rare que ça parte en vrille quand même… résume 'mmanie, faisant lever plusieurs paires d'yeux au ciel, notamment dans l'assistance féminine.

— D'accord. Et aujourd'hui, vous êtes réunis à cause de moi.

Il y a des choses qu'on se passerait bien de provoquer.

— Entre autres, oui.

Avant que je n'aie le temps de demander ce qu'elle veut dire, le bruit correspondant à des coups frappés à la porte de mon appartement se fait à nouveau entendre. Pas de repos pour les braves.

— Si vous voulez bien m'excuser un court instant…

Je lève une main pour les faire patienter, et m'en retourne d'où je suis venu, non sans en chemin intimer à HAG de cesser son vacarme.

Lorsque j'arrive à ma porte et ouvre pour la deuxième fois de la journée, une jeune femme brune aux yeux marron, pas beaucoup plus grande que LeX, se tient sur le seuil. Un sac à main à l'épaule, sur lequel repose sa veste, l'inconnue porte un chemisier blanc et une jupe plissée, et la dragonne d'un parapluie de poche est passée autour de son poignet, car ses bras sont occupés par un gros chat chartreux. L'animal me toise de ses grands yeux jaunes, avec cet air mécontent qu'on voit parfois chez les matous, et avant que ni elle ni moi n'ayons le temps de dire quoi que ce soit, il lui échappe et s'enfuit sans hésitation vers le salon, me laissant à peine le temps d'écarter ma jambe de son chemin. L'inconnue se redresse, réajuste son sac à son épaule, et m'offre un sourire d'excuse :

— Bonjour ! Moi c'est Lili. Est-ce que je peux entrer ?

C'est bien la première personne engageante que je rencontre aujourd'hui. Je me retire du passage.

— Josh. Est-ce que c'était un chat ? je me présente et demande, confus, mon regard allant de la porte du salon à ma nouvelle invitée.

— Finement observé.

Elle rit puis retire son sac de son épaule pour en sortir ce qui semble être des vêtements.

— C'est bien la dernière fois que je voyage comme ça, tempête une voix masculine en provenance du salon, me faisant sursauter.

— Tu dis ça à chaque fois, répond Lili, amusée, se rendant ensuite jusqu'à l'entrée de la pièce pour tendre les habits à celui qui est de toute évidence à l'intérieur.

— Dans l'espoir qu'un jour tu te décideras à ne pas me faire changer d'avis, rétorque l'homme invisible.

On entend à sa voix qu'il lutte cependant pour ne pas adopter l'humeur de sa comparse.

— Pourquoi tu te laisses toujours convaincre, aussi ?

Lili croise les bras, s'efforçant de ne pas sourire trop largement.

— Tu sais très bien pourquoi…

Un bruit de fermeture éclair se fait entendre et l'homme apparaît enfin.

De très grande taille, fin, aux cheveux châtains et aux yeux noisette, ce qui me surprend le plus c'est que je connais son visage. Dans son pull anthracite avec une fermeture sur la clavicule gauche et ses jeans blancs, il s'appuie d'abord à l'encadrement de la porte, bras croisés, toisant la petite Lili depuis sa propre hauteur. Ce n'est que lorsqu'il comprend qu'il ne gagnera pas ce combat de regards qu'il se tourne enfin vers moi. Il a un très bref coup d'œil de haut en bas de ma personne, qui relève plus du réflexe que de la démarche consciente, puis il me tend la main en souriant :

— Salut, je suis Tom.

Au moins, son identité est la première chose qu'il me dit, ce qui n'est pas le cas de tout le monde ces derniers temps. Ces deux-là me plaisent.

— Je savais ça… je réponds, serrant la main qui m'est tendue, tout en commençant à replacer le visage de mon dernier invité en date.

— Hey, tu ne vis pas dans une grotte !

Il me donne une tape sur l'épaule, comme pour me féliciter.

— Tu es partout.

Je flashe sur le studio de LeX, décoré de posters de films, que je trouvais d'ailleurs étonnamment récents pour elle. Le lien s'établit ridiculement lentement dans mon esprit.

— Parles-en à ma publiciste.

Tom désigne Lili du menton, qui fait rouler ses yeux, derrière lui.

— Mais vous êtes les Témoins…

J'ai vraiment du mal à faire fusionner l'image de célébrité à celle d'acolyte de Messager Neutre. Et quand je dis célébrité, ce n'est pas à moitié, croyez-moi. Mannequin, acteur, chanteur à ses heures de charité, pas mauvais danseur ou humoriste quand il en a besoin, c'est l'archétype de la star polyvalente, que dis-je, absolue.

— Ils sont déjà tous là, pas vrai ? déduit Lili de ma remarque.

— Oui. Mais revenons en arrière une minute. Vous êtes réels. Je veux dire, vous vivez – ou mourrez, peu importe – dans le monde réel. Vous n'êtes pas cachés. Loin de là, même.

Il y a des jours avec, et des jours sans ; il a fallu qu'aujourd'hui soit un jour sans.

— Non, en effet, acquiesce Tom sans vraiment voir où je veux en venir.

— Tous les dérivés ne cherchent pas à se faire discrets, explique Lili, un peu plus perspicace.

— Vous n'êtes pas de simples dérivés. Vous êtes des Témoins.

Je les regarde tour à tour, surtout lui, qui en plus est arrivé sous forme de chat. Non pas que je sois particulièrement calé sur le sujet des Témoins, mais du peu que j'en sais, ils sont à ranger au même rang que les Quatorzes. Avec une âme humaine, bien sûr.

— Donc, on est moins que des dérivés. En théorie, on est même toujours vivants. Notre longévité est acquise de par notre proximité à Zed et LeX. Comme le reste de nos particularités d'ailleurs… Lili s'emmêle dans son enchaînement d'idées.

— Oh, je dis, encore plus perdu qu'elle.

Elle a un rire gêné.

— Je suis désolée, mais je ne crois pas qu'on ait le temps d'entrer dans les détails maintenant. La mythologie Messagère est vraiment fastidieuse. Une autre fois peut-être ? elle propose, avec une nouvelle mimique d'excuse.

— Er… Bien sûr. Pourquoi pas ?

Je ne suis plus en cours pour longtemps, après tout, et même si je ne lui en tiens nullement rigueur, ce n'est pas Dwight qui m'apprendra quoi que ce soit sur mes nouveaux amis les Messagers.

— Merci. Où sont-ils ? Est-ce qu'ils en sont déjà venus aux insultes ?

Elle va droit au but.

— Pas que je sache, je réponds, avec le plus de précision possible.

— On n'est pas si en retard que ça, alors.

Elle donne un coup de coude à Tom, qui lève les yeux au ciel.

— Si vous le dites.

Sur ce, j'ouvre la marche jusqu'à la maison.

J'ai malheureusement parlé trop vite, et lorsque nous faisons notre apparition dans le salon, nous trouvons l'ensemble des Messagers à la gorge les uns des autres. À peu de choses près. Zed grogne au visage de 'mmanie, dont les iris pourtant originellement si sombres ont viré au jaune, et qui lui débite un flot de paroles que je ne peux pas distinguer d'où je suis, surtout dans le brouhaha ambiant. Le Loup est dos à dos avec LeX, qui pour sa part montre les crocs à Eren, tout aussi bavard que sa collègue métisse du pôle opposée, quoiqu'un ton plus bas peut-être. Kel, l'air alarmé, est interposé entre Pro et Esk, une main tendue vers chacune d'entre elles, ses yeux devenus rouge vif allant de l'une à l'autre alors que celles-ci s'invectivent à qui mieux mieux. Seul Teph sait apparemment se tenir, toujours assis, son menton posé sur ses mains entrelacées, l'air à la fois stoïque et désespéré. Hannibal et Dwight sont à l'écart, debout devant Oscar plaquée à un mur, protecteurs. Je fais un pas dans la pièce, suivi de près par les deux Témoins tout aussi incrédules que moi, et prends la parole, avec ce que je m'efforce d'être de l'autorité :

— Ça suffit ! Personne ne va se battre avec personne. Pas aujourd'hui, pas dans cette maison. On a saisi, vous êtes opposés, et vous, vous êtes coincés entre les deux ; dur, mais on penserait que vous vous y seriez faits, depuis le temps.

Ma première injonction a attiré l'attention et interrompu les vitupérations qui volaient de partout. Le reste fait simplement baisser les têtes et se rasseoir ceux qui étaient debout, bien qu'ils restent fulminants.

— Pour changer de sujet : est-ce que vous auriez vu Oxy et Ori ? reprend Lili après un assez long silence.

Allons bon, comme si on n'était pas déjà suffisamment nombreux.

— Ils sont entrés avec nous. Sue et Plu également, répond Teph, posé.

Est-ce que ça les ennuierait d'éviter de faire référence à des inconnus pour deux minutes ? Et puis, Oxy et Ori ? Sue et Plu, sérieusement ? Ils n'en ont pas marre des prénoms raccourcis ?

— Merci, lui accorde poliment la Témoin.

Je devine un peu tard qu'ils sont en réalité certainement en train de parler des Quatorzes associés aux deux derniers arrivants. Au moins, le sanctuaire de ma mère reprend de l'activité.

— Mais de rien.

Je suppose que le chef des Messagers du Bien ne pouvait pas être moins qu'absolument charmant. Cet homme est la gravure du gendre idéal.

— Tu me donnes envie de vomir, commente néanmoins Eren, avec la mimique qui convient à ses paroles.

— Rien de neuf, dans ce cas ? lui rétorque son opposé, avec un léger sourire.

Je comprends pourquoi leurs débats dégénèrent si rapidement, et donc pourquoi les Messagers Neutres sont effectivement nécessaires.

— Er… Loin de moi l'envie de ruiner vos retrouvailles, mais combien de temps est-ce que vous comptez rester ? j'interromps la joute verbale.

C'est curieux, mais j'aurais presque un élan de nostalgie pour les affrontements de Vik et Dwighty.

— Le temps qu'il faudra, répond 'mmanie, ses iris à nouveau noirs, ce qui me rassure un peu, je ne le cache pas.

— Huh huh ! Pas question ! Vous étiez supposés avoir un jour chacun, et ce sera le cas, intervient LeX, faisant non de la tête et de l'index.

— Mais on est là en même temps, proteste Esk, fronçant les sourcils quoique ne haussant pas le ton.

— Pas mon problème, lui réplique l'autre petite blonde.

Autant Esk a l'habit du soldat, et je ne doute pas de ses capacités, autant LeX me fait plus peur encore, même en faisant abstraction de tout ce que j'ai vu d'elle. Certainement quelque chose dans le regard.

— Nous sommes déjà l'après-midi, fait remarquer Kel à son tour, surprenant tout le monde, ne devant que rarement prendre la parole.

Ses yeux ont également retrouvé une teinte normale.

— J'ai l'air d'en avoir quelque chose à faire ?

La Panthère pointe son propre visage du doigt, son expression parfaitement indifférente.

— Suis-je le seul qui commence à trouver ce principe de visite particulièrement attardé ? demande alors Eren à la ronde, confortablement enfoncé dans son canapé, le bout de ses doigts joints.

— Non, je laisse échapper pratiquement sans m'en rendre compte, récoltant quelques sourires.

— C'était l'idée de qui, déjà ? interroge Esk, se tournant vers les uns et les autres.

— Ne me regarde pas comme ça ! Vous vous êtes débrouillés, je n'avais qu'un droit de véto, se défend LeX lorsque les yeux violets se posent sur elle.

— Vous n'allez pas me dire qu'on n'est pas foutus de se rappeler qui a proposé ça ? s'exclame Pro depuis son accoudoir, l'air écœuré par cette simple idée.

— Si je devais deviner, je dirais qu'on a certainement mis ça au point ensemble. Il n'y a que comme ça qu'on peut créer des plans aussi foireux, de toute manière, propose 'mmanie, après un court silence qui vaut bien une réponse positive à la question de son opposée.

— Forcément, avec votre participation… commente cette dernière, railleuse.

— Il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas, réplique Esk, à la défense de sa collègue.

Habitué aux manifestations dérivées intempestives dès que le ton monte un peu, je suis surpris qu'à part le changement de couleur des yeux de 'mmanie et Kel, les Messagers n'aient jusqu'ici rien déclenché d'autre. À leur place, il y a longtemps qu'Hannibal aurait fait péter les plombs, et Vik ou même June brilleraient de leur couleur associée. Peut-être que je traîne trop avec des dérivés dysfonctionnels, après tout.

— Et je n'ai pas besoin de vous rappeler votre première tentative de prise d'otage, renchérit Teph, sans perdre son calme.

Vraiment, ils vont encore faire référence à des choses qu'eux seuls peuvent connaître ?

— Ce n'est pas comme si vous aviez vaincu grâce à votre préparation, si ? se permet d'intervenir Eren.

— Vous non plus, je signale, rétorque 'mmanie.

— Stop ! On connaît tous cette histoire, et personne n'a envie de l'entendre une fois de plus.

Lili s'impose avec une aisance surprenante, et sans particulièrement hausser le ton, faisant simplement un pas en avant. Je lui suis reconnaissant de son intervention, bien qu'un peu déçu de ne pas avoir eu plus de détails sur cette histoire que, contrairement à ce qu'elle en dit, je ne connais pas.

— J'la connais pas, moi, marmonne Dwighty dans son coin, foudroyé du regard par Hannibal et Oscar à ses côtés, respectivement sévère et alarmée.

On ne peut pas lui en vouloir de dire tout haut ce qu'on pensait tous tout bas.

— Je te prêterai le livre, si tu veux, lui suggère Tom, désinvolte.

Voilà ce qui arrive lorsqu'on ne traîne qu'avec des gens hors du commun : on ne peut même plus murmurer en paix.

— Tu l'as enfin fini ? s'étonne Lili, récoltant un regard qui tue de la part du top model vers lequel elle s'est retournée.

— Est-ce qu'on pourrait se concentrer, s'il vous plaît ? Je suppose que vous avez tous bien mieux à faire que de vous éterniser dans les parages.

Je sens une migraine pointer le bout de son nez, et il y a beaucoup trop de monde ici pour que ça s'arrange. Surtout que ce ne sont pas les invités les plus tranquilles qui soient. On m'a sûrement connu plus curieux, mais il y a plus urgent que les petites mésaventures des Messagers au fil du temps.

— Eh bien, quoi qu'il ait pu être préparé à ton intention, je doute qu'on puisse mettre quoi que ce soit en place maintenant, à moins de se lancer dans de nouvelles négociations qui vont à coup sûr traîner en longueur, résume LeX, blasée.

Ce n'est pas optimiste, mais ça fait avancer les choses.

— Je me répète, mais c'est ta faute.

Eren ne lève même pas les yeux de ses mains, qui semblent le fasciner.

— Pas entièrement, se défend LeX entre ses dents.

— Sois un peu responsable, lui suggère 'mmanie, avec plus ou moins de tact.

— Arrière ! Zed grogne, faisant réapparaître l'éclat jaune précédemment observé dans les yeux de la Messagère du Bien.

— Assez !

Une fois de plus, Lili tue toute hostilité dans l'œuf, décidément la plus adulte de toute la troupe, hormis peut-être Teph.

— Vous n'avez pas un peu l'impression de tourner en rond ? demande Tom, dégagé, comme s'il n'était pas concerné.

— Comme si tu n'avais jamais été convié à une assemblée… lui fait remarquer Esk.

Ce doit être la joie, si c'est comme ça à chaque fois qu'ils se retrouvent.

— J'ai voté pour que vous deviez toujours y être. Enfin, toi, pas elle, Pro juge bon de glisser, avec un haussement de sourcils peu discret à l'intention du mannequin.

— Ça n'arrivera pas.

Au moins, ça a le mérite d'être clair. Mais j'ai quand même l'impression que ce n'est ni la première ni la dernière fois qu'il repousse ses avances.

— Sinon, on peut aussi vous laisser, je propose, leur comportement aussi puéril que stérile me tapant sur le système.

— Ne le prends pas personnellement, me conseille Lili.

Et comme elle se tourne vers moi et pose sa main sur mon bras, quelque chose retient son attention. Pensant que j'ai quelque chose sur moi, je vérifie mon pull et mes jeans, et vais même jusqu'à porter une main à mon visage, sans pourtant trouver quoi que ce soit, à part peut-être ma balafre naissante, mais déjà, il faudrait presque savoir qu'elle est là pour noter sa présence. Rapidement, les regards de tous les Messagers rejoignent celui de la Témoin, intrigués d'abord, puis franchement perplexes. Zed se rapproche de LeX, Pro d'Eren, Kel d'Esk, et 'mmanie de Teph. Finalement, ce dernier se lève et s'approche de moi, alors que je ne comprends toujours pas ce qui est en train de se passer, pas plus qu'Hannibal et Dwight, toujours au fond de la pièce, encadrant Oscar de toute façon perdue depuis plus longtemps que ça encore.

— Est-ce que ça va ? me demande le Messager du Bien, ses yeux cyans semblant me traverser.

— Pardon ?

Peut-être que si je savais ce qui lui faisait ressentir le besoin de me poser cette question, je serais plus apte à lui offrir une réponse cohérente.

— Est-ce que tu es sous l'influence d'une substance quelle qu'elle soit ? réitère Teph, on ne peut plus sérieux.

— J'ai peur de ne pas comprendre…

Je regarde tout le monde tour à tour, mais ça ne m'apporte pas beaucoup d'information.

— Ça m'embêterait presque de le dire, mais tu es complètement défoncé, déclare Eren, qui s'est redressé dans son canapé, intéressé par la tournure des événements.

— Pas du tout !

Je ne sais même pas si j'ai déjà pu être qualifié de "défoncé" une fois dans ma vie, alors ce n'est pas aujourd'hui que ça va commencer.

— Comment est-ce qu'on peut même rendre un Magnet défoncé ? interroge Esk, pragmatique.

— Er…

Hannibal réfléchit, à ma plus grande surprise. J'aurais espéré un peu plus de soutien de sa part.

— H ? insiste LeX, de la part de laquelle un peu d'aide aurait également été bienvenue.

— Je connais quelques façons, répond finalement le grand blond, avec au moins ce qui me semble être une grimace d'excuse à mon intention.

— Et ? l'incite Pro à poursuivre.

— Que je sache, il n'est dans aucune des situations auxquelles je pense.

Merci.

— Tu ne pourrais pas nous laisser être les juges de ça ? persévère 'mmanie, comme si je n'étais pas dans la pièce.

— Je peux savoir pourquoi vous êtes tous tout à coup convaincus que je ne suis pas dans mon état normal ? je viens au secours de mon parrain, ses allégeances visiblement tiraillées.

— C'est difficile à expliquer…

Je me rends seulement compte que Lili a toujours sa main sur mon bras.

— Sérieusement, quel est le problème ? je demande en me dégageant doucement.

— Touche-le encore. Peau contre peau cette fois, ordonne Eren à Lili.

— Je peux savoir ce qui se passe ?

Sans brusquerie, j'esquive néanmoins la tentative de la demoiselle de m'attraper la main.

— Comme tu le sais certainement, nous n'avons aucun accès à toi. Quel qu'il soit. Cependant, ta nature n'est pas entièrement sans effets physiques, commence Teph.

— Quand je t'ai touché, ta signature magnétique s'est réverbérée sur moi, explicite Lili.

— Et bien alors arrête !

Je l'empêche une nouvelle fois de se saisir de moi, plus vivement qu'auparavant.

— Nous ne sommes peut-être pas des experts, mais nous savons ce qu'un Magnet est supposé renvoyer.

Teph a beau rester très calme, la façon dont il m'inspecte me met mal à l'aise.

— Je ne suis pas un Magnet comme les autres.

Et ça me cause toujours plus de problèmes que ça ne me donne d'avantages, j'ai l'impression.

— Ils n'imaginent rien, Lil'Hu, intervient LeX, dont l'opinion fait loi à mon sujet.

— Je ne mords pas. Fort, plaisante Lili, avec un joli sourire.

Avec un soupir, j'offre ma main à la Témoin, paume vers le haut. Elle me sourit, rassurante, et y pose la sienne. J'ai l'étrange impression d'être le protagoniste d'un film de science-fiction, qui entre en contact avec une espèce venue d'ailleurs. Quand on y pense, vu le nombre de fois où ça m'est arrivé, c'est curieux que ça ne se soit jamais passé de manière aussi clichée. La brunette soutient mon regard sans broncher, cherchant sans doute à me rassurer. De tous les moments où quelque chose pouvait clocher chez moi, il a fallu que ce soit maintenant. Super. D'après les diverses expressions faciales qui se répandent dans la pièce, je pense que Lili n'a pas une lecture aussi précise que les Messagers purs et durs, et ne peut que vaguement sentir que quelque chose cloche. Ça m'aurait bien suffi. Je n'ai jamais aimé l'idée d'être examiné. Je sais que c'est hypocrite de ma part, étant donné mes propres capacités sur une énorme catégorie d'individus, mais bon, on n'a pas toujours le contrôle de ses opinions.

— Ne me dis pas que tu ne t'es pas senti ne serait-ce qu'un peu ralenti, commente 'mmanie après un instant de silence, l'incrédulité lisible sur son visage.

— Je croyais que j'étais rapide ? je rétorque, faisant référence au commentaire offert plus tôt par Kel.

— Rien de physique dans ce qui t'atteint, me répond le blond en question.

Ils commencent à m'inquiéter…

— Qu'est-ce que tu ne veux pas voir ? me demande Esk, s'avançant un peu plus dans son fauteuil.

— Je te demande pardon ? est ma réponse instinctive.

— Il y a une sérieuse bride sur ton radar. Et très localisée.

La petite blonde secoue la tête lentement, ne comprenant pas ce qu'elle constate.

— Tu crois que c'est ça, petite sœur ?

Allons bon, Teph et Esk sont frère et sœur. Non pas que ce soit capital, mais tout de même, j'aimerais être tenu informé de ce genre de détails.

— Qu'est-ce que tu perçois, toi ? Esk lui renvoie la balle.

— Si tu vois juste, c'est dirigé… vers là.

Le Messager se retourne vers H, Dwight, et Oz.

— C'est absurde. Dwighty et Hannibal sont les deux dérivés que je repère le mieux. Dans l'univers !

Oui, rien que ça.

— Ange. Jumper. Écartez-vous l'un de l'autre.

Ils ont des prénoms, Eren, tu sais. La façon dont il leur parle me hérisse le poil. Les deux interpellés s'exécutent cependant, quoiqu'en serrant les dents.

— C'est elle, s'exclame Pro, elle non plus n'en revenant pas de ce qu'elle détecte.

— Quoi !? s'offusque Oscar, pointée du doigts par la Messagère du Mal.

— Comment est-ce qu'Oscar pourrait me poser problème ? Elle a à peine un…

Un soudain besoin d'oxygène m'empêche de finir ma phrase.

Je retire brusquement ma main de sous celle de Lili, non sans générer un incongru échange d'électricité statique, et recule de quelques pas, vacillant. Tom s'avance, prêt à m'empêcher de basculer au besoin, mais je tiens sur mes pieds, alors il me laisse mon espace. J'hyperventile, mais n'arrive pas à déterminer si je dois m'arrêter ou continuer. Comment est-ce que j'ai pu rater ça ? Comment est-ce que j'ai pu ne pas y réagir ? Pas étonnant que j'aie été un peu ralenti – puisque dans le fond, je ne peux pas le nier – si je me suis caché ça à moi-même. Mais comment est-ce que Oz n'a pas été affectée ? Qu'est-ce que j'ai ENCORE fait d'anormal ? Il doit y avoir un point à partir duquel je n'aurai plus rien à découvrir sur ce dont je suis capable. Il doit.

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