Huitième Jour - Credo (4/7)
Doucement, Oz porte à son visage la main qu'elle n'a pas posée sur le bras que j'ai autour de sa taille, effleurant la mienne, cherchant à se dégager de mon bâillon. Je retire ma main de sa bouche, puis finis de lui rendre son équilibre perdu pour la lâcher entièrement. Elle ne fait qu'un pas, pour se détacher de moi, mais nous restons tous les deux immobiles ensuite. Une grande fenêtre, quelques mètres sur notre droite, inonde de lumière le nouveau couloir dans lequel nous venons de faire irruption. Pourtant, il aurait sans doute mieux fallu que nous restions dans le noir, pour cette fois. En dehors des nombreuses portes que tous les couloirs dans ce bâtiment de malheur doivent comporter, ce corridor-ci a la particularité d'avoir des espèces de vitrines incrustées dans ses murs. Certaines exposent des roches, d'autres des animaux empaillés, ou encore des collections entomologiques. C'est assez glauque. Le pire, cependant, reste les taches et traînées de sang qui décorent le tout, prenant souvent une forme se rapprochant de manière troublante de celle d'une main. Nous nous trouvons sur la scène d'un crime particulièrement violent.
— Qu'est-ce qui s'est passé ici ? murmure Oscar, comme si faire du bruit allait ramener le coupable.
Pour en avoir perdu abondamment devant elle, je sais qu'elle n'a pas peur du sang, mais ce genre de vision bouleverserait n'importe qui. J'en ai d'ailleurs moi-même un haut-le-cœur.
— Aucune idée.
Je peux juste affirmer que ça n'a rien à voir avec Oudamou. Les Assassins sont efficaces, chirurgicaux. Il leur arrive de se battre, mais pas au point de laisser ce genre de témoignage derrière eux.
— Tu crois que c'est ancien ?
Il n'y a que celui qui est au sol qui est encore à peu près fluide. Les murs et les vitres sont secs.
— Je crois que ça fait partie du décor. Je ne pense pas qu'on doive s'en inquiéter.
Nous avons d'autres choses à craindre, de toute manière.
Comme si elle avait pensé la même chose que moi, Oscar se secoue, se sortant de sa stupeur. Elle se retourne alors et commence à inspecter la porte qu'on vient de franchir, passant sa main le long de la jointure des deux battants, puis sur les deux longues poignées. Je suppose qu'elle aimerait bien verrouiller cette issue, mais aucun mécanisme prévu à cet effet n'est visible. À vrai dire, je crois que c'est une porte coupe-feu, conçue pour être hermétique mais jamais complètement bloquée. Oudamou a beau toujours être en bas, continuant à prendre son temps, je suis tout à fait d'accord avec l'idée de le ralentir encore plus. C'est là qu'Oscar tire sur le bas de son pull, considérant le tissu détrempé d'un air songeur. Alors que je fronce les sourcils, elle relève les yeux vers les deux poignées métalliques, puis commence tout à coup à retirer son haut.
— Er… Qu'est-ce que tu fais ? je lui demande, interloqué, même si elle porte un débardeur blanc en dessous de son pull marron.
— Je coince la porte. Ce n'est peut-être pas le seul chemin jusqu'ici, mais ça devrait quand même retarder l'autre cinglé.
Joignant le geste à la parole, elle fait passer son vêtement à travers chacune des poignées, puis fait plusieurs nœuds avec les manches, qu'elle serre bien. Malin. Comme c'est mouillé, ce sera très difficile à déchirer, et les portes étant hermétiques l'une de l'autre, aucune lame ne devrait pouvoir passer pour trancher le montage.
— À propos de lui : aurais-tu l'amabilité de me dire ce qui s'est passé en bas, exactement ?
Je me rappelle seulement qu'un Maître Assassin s'est retrouvé étalé sur le sol sans que je n'aie le temps de comprendre.
— Tu n'as pas vu ? Je l'ai frappé.
Naturellement…
— Pardon ?
Elle accorde un dernier coup d'œil satisfait à sa barricade avant de me faire face.
— Je l'ai tapé. Je lui ai mis mon poing dans la figure.
Elle lève son poing gauche au niveau de son menton, histoire que je comprenne bien, un petit sourire au coin des lèvres.
— Mais pourquoi tu ferais une chose pareille ? je m'alarme.
— C'était un pur réflexe, d'accord ? J'ai grandi entourée de garçons !
Elle glisse les mains dans ses poches, comme si sa justification était acceptable.
— Ah oui ?
Malgré moi, je suis plus intéressé par le détail qu'elle vient de donner que je ne suis en colère à cause du risque qu'elle a pris.
— Ouais, pourquoi ?
— Je ne te trouve pas si garçonne.
Elle plisse les yeux.
— …
Je crois qu'elle hésite sur la façon dont elle doit prendre mon commentaire.
— Les accès de violence à part, bien entendu, j'ajoute alors.
Je souris à mon tour, et me détourne en secouant la tête. Elle hausse les épaules.
Ayant repris notre souffle, nous continuons notre exploration des lieux, sans courir mais de bon pas. Oscar continue à essayer d'ouvrir toutes les portes qu'on croise mais, jusqu'à celle qui coupe le corridor en lui-même, nous barrant la route, aucune ne daigne bouger. De l'autre côté de la seule porte ouverte, donc, le couloir bifurque, tout droit et sur la droite. Choisissant en toute logique de mettre le plus de distance entre Oudamou et nous, nous prenons le tournant, et nous retrouvons à devoir passer une autre double-porte. Nous pénétrons alors dans une nouvelle sorte de couloir, aux murs couverts d'immenses fenêtres sur toute sa longueur, et au sol parqueté. De grands meubles d'aciers, fortement bosselés, sont placés à intervalles réguliers sous les fenêtres. Je jette un œil au-dehors, et me rends compte que nous nous trouvons en fait pile au-dessus du cloître du début. Je comprends de moins en moins l'organisation de ces bâtiments.
— Mais qu'est-ce que c'est que cet endroit ? je laisse échapper tout bas, n'attendant pas particulièrement de réponse.
— Une école. Quoique… plutôt un lycée, en fait, affirme Oz avec fraîcheur.
— Hein ?
Je me retourne vers elle.
— Tu croyais quoi ? Que c'était un MANOIR ?
Effleurant un meuble métallique du bout des doigts, elle me sourit par-dessus son épaule, moqueuse.
— Er…
Ça m'avait traversé l'esprit.
— Tu n'avais vraiment pas reconnu ?
Elle reprend un peu de sérieux, se rendant compte que je ne plaisante pas vraiment.
— Et à quoi tu reconnais un lycée, toi ? je la défie, un rien vexé sur les bords.
— J'en ai fréquenté suffisamment pour repérer les signes distinctifs.
Ah oui ?
— Qui sont ? je demande, curieux.
— Je ne sais pas. Les longs couloirs, les portes numérotées, la cour. Des petites choses.
Il y a des numéros aux portes ? Elle a été plus observatrice que moi, sur ce coup.
— Tu pourrais tout aussi bien décrire un hôpital, je défends faiblement ce qu'il me reste de fierté.
— Sauf qu'on n'est pas dans un hôpital. C'est un lycée, j'en suis sûre. C'est une atmosphère, je vois pas comment l'expliquer autrement. Je sais comment les choses fonctionnent…
Elle détache sa main du meuble défoncé qui, maintenant qu'elle a identifié le bâtiment, rappelle peut-être un groupement de casiers d'élèves, si on veut.
— Je te fais confiance, je l'assure.
Oscar baisse les yeux et détourne la tête, poursuivant son avancée. Je la suis à quelques mètres, et profite de la pause dans la conversation pour intensifier ma surveillance des déplacements d'Oudamou, qui n'a pas quitté un coin de mon esprit. L'Assassin a mis un moment à s'engager dans les escaliers, la blessure reçue à son amour propre pour s'être fait étendre par une fille d'abord trop cuisante pour qu'il s'engage dans une course-poursuite tête baissée. Mais il a fini par se ressaisir et arriver jusqu'à la porte que nous avons bloquée. Il a immédiatement remarqué que cette barricade n'était pas du même type que ce qui coince les autres portes, et n'est pas monté plus haut, certain que nous étions passés par là. Laisser une traînée d'indices permettant de nous suivre à la trace est bien l'inconvénient majeur à placer des obstacles derrière nous pour retarder notre poursuivant.
Désormais dans la plus vaste des deux cours qu'on a vues, l'Assassin ne devrait pas tarder à user de sa Vision d'Aigle pour nous repérer, dans l'éventualité où nous nous trouverions à une fenêtre donnant justement sur cette cour. Sachant que les bâtiments sont couverts de fenêtres, c'est un bon pari. Surtout qu'en l'occurrence, s'il lève la tête vers moi, il me verra à coup sûr. Rapidement, j'exécute un pas chassé pour rejoindre Oscar de l'autre côté du couloir, et surveille qu'Oudamou ne décide pas de changer de point d'observation. De toute façon, plus vite on sera dans un endroit sans fenêtre, mieux ce sera. À l'instar de tous les membres de sa Confrérie, il va vite préférer prendre de la hauteur, et on ne pourra plus lui échapper aussi facilement qu'avec un simple pas sur le côté.
— Sérieusement, tu as fréquenté combien de lycées dans ta vie ?
Oz reprend alors que nous arrivons à une énième double-porte pare-feu. Elle ne saisit décidément pas toute l'ampleur du danger dans lequel nous nous trouvons, mais je choisis de ne pas la détromper pour le moment.
— Un seul.
Pourquoi, c'est anormal ?
— Cette histoire de vie parfaite, c'est pas du mytho, alors.
Trop normal, donc…
— Ça dépend de ta définition de perfection, je réponds machinalement, distrait car dépité que la suite du couloir comporte toujours d'aussi grandes fenêtres, même si sur un seul mur cette fois, de nouvelles portes s'offrant à nous sur la paroi de gauche.
— C'est ce que je me disais aussi, elle commente, attirant alors un peu plus mon attention.
— C'est-à-dire ? je lui demande, tandis qu'elle recommence à vérifier que chaque porte qu'elle rencontre est bien verrouillée.
— Dwight m'a fait un bref résumé, et d'où je suis, tu étais plutôt… ennuyeux, comme garçon, avant de devenir… ce que tu es aujourd'hui.
Ça fait beaucoup d'hésitations pour une seule phrase.
— "Plutôt ennuyeux".
Ce n'est pas dit méchamment, mais c'est quand même un commentaire assez particulier à recevoir.
— Le prends pas mal ! C'est juste que… j'ai trouvé ça assez triste qu'il ne te reste pratiquement rien de tes dix-neuf premières années.
Elle grimace, sincère.
— Comment ça, il ne me reste rien ?
Je sais qu'elle a raison, mais ce n'est pas facile à entendre.
— Tu n'as eu qu'une seule copine, et elle a mystérieusement disparu de ta vie, ne laissant pas grand-chose derrière elle. Et, à part elle, à ce que j'ai vu, il n'y a pas eu beaucoup de monde avec qui tu as dû perdre le contact. Tu ne m'apparais pas comme quelqu'un de solitaire, mais tu étais quand même tout seul avant que Dwight ne te rentre dedans.
J'ignore si Dwighty lui a expliqué ce qui est effectivement arrivé à Zarah et si Oscar a fait elle-même licence des détails, ou si le Jumper est volontairement resté vague. L'un dans l'autre, il y a quelqu'un envers qui je suis reconnaissant.
— Oh.
Elle n'a plus hésité, sur cette tirade, en tous cas.
— Désolée. Je cherchais pas à être méchante, elle s'excuse.
Je la crois. Mais alors pourquoi est-ce que j'ai eu l'impression étrange qu'elle m'en voulait tout à coup, pour une raison inconnue ?
— Il n'y a que la vérité qui blesse, je réponds, sans chercher à être original.
— Non, vraiment, oublie. J'aurais mieux fait de me taire…
C'est la première fois que je la vois rougir.
— Arrête. Je ne peux pas t'en vouloir d'être perspicace. Je n'avais juste jamais trop réfléchi à ma période pré-magnétique, si tu veux tout savoir.
Elle choisit son moment pour me pousser à la catharsis, mais bon.
La plupart des portes closes que nous croisons dans ce couloir ont la particularité d'être en partie vitrées, et l'hypothèse (qui n'en était pas tellement une), selon laquelle nous nous trouverions dans un établissement scolaire, est confirmée. Dans chaque pièce, des rangées de tables et de chaises font face à un bureau et un tableau noir. Certaines des salles de cours présentent des ravages similaires à ceux qu'on a observés depuis le début de notre fuite, mais plus nous avançons, plus ce type de décor ravagé se fait rare. Il faut dire que toutes ces fenêtres amènent beaucoup de lumière et diminuent grandement la possibilité d'établir un éventuel effet morbide, contrairement à la pénombre des premiers couloirs, qui les rendait plus que lugubres, que ce soit avec ou sans les artifices. Le souvenir récent me ferait presque froid dans le dos. Je me demande de quel genre d'imagination dérangée un endroit comme celui-ci peut bien dériver.
— Sur une note positive, j'ai comme une excuse pour ne jamais avoir vraiment eu d'amis. Mes parents étaient des Magnets, donc, leur influence devait se ressentir sur moi, je continue la discussion, toujours désireux de préserver une illusion de légèreté.
— Lourd bagage, m'accorde Oz, avec un sourire railleur, sa contenance toute retrouvée.
Et elle dit ça sans même saisir les implications de cette ascendance. La vision épurée des choses dont elle bénéficie encore sans s'en rendre compte ferait presque envie.
— Je crois que tout le monde a une histoire.
Dwight, Perry et June. Définitivement Hannibal, alors qu'il me manque encore de nombreux passages de son histoire. Même Vik et LeX, bien que je sois encore flou sur les détails des leurs. Et tous les dérivés qu'il m'a été donné de rencontrer n'étaient jamais sans leur passé non plus. Je suppose qu'on peut en dire autant des êtres humains.
Une nouvelle fois, Oscar baisse les yeux et détourne la tête. J'ai la vilaine impression d'avoir dit quelque chose qu'il ne fallait pas. Elle ne brise cependant pas la marche, et nous passons l'ixième double-porte du jour, juste pour tomber sur un tournant à 90° sur la droite, à l'issu duquel le couloir aux larges fenêtres se poursuit. Comme je l'avais prévu, Oudamou a escaladé la façade, et se déplace désormais sur le faîte du toit, probablement ramassé sur lui-même, rapide et silencieux. Nous sommes pour l'instant dans l'un de ses quelques angles morts, mais ça ne saurait durer, et si on prend le chemin qui s'ouvre devant nous, nous allons nous faire repérer à coup sûr. Pris d'une inspiration soudaine, et aussi avec un vœu pieu, j'essaye de pousser les battants de la porte directement sur notre gauche. À la surprise générale, l'un des deux n'est pas bloqué et, en évitant d'afficher une expression trop incrédule à ce coup de chance monumental, je m'empresse d'inviter du geste Oscar à prendre les devants. Elle reste pourtant immobile devant l'ouverture, me dévisageant intensément, visiblement en proie à un débat intérieur, jusqu'ici insoupçonné par moi.
— Mon père a tué ma mère, elle finit par déclarer, s'empressant ensuite de franchir le seuil, comme si elle ne voulait pas voir ma réaction.
— Ah, est tout ce que je trouve à dire, plus pour émettre un son qu'une opinion.
Sa déclaration m'a laissé figé sur place.
— Tout le monde a une histoire… elle me cite, fataliste.
C'est sûr, après ça, ce n'est pas peu dire.
— Je crois que parents menteurs est un peu faible devant père uxoricide, je me permets de faire remarquer, tout en la suivant enfin.
— Je sais pas.
Elle hausse les épaules et se retourne vers moi, même si elle est toujours incapable de rétablir un contact visuel.
— Pourquoi tu me dis ça maintenant ? je lui demande, décidant que c'est la question la moins déplacée de toutes celles que je pourrais lui poser.
— Pour que tu comprennes pourquoi je t'ai un peu agressé, avant.
Certes. Si on qualifie ma vie de parfaite alors qu'elle est simplement insipide, quel espoir reste-t-il pour les gens comme elle ?
— Tu ne l'as pas eue facile, je résume.
Je n'arrive pas à imaginer les conséquences d'un tel événement sur la vie de quelqu'un.
— Nan, pas vraiment. On était des enfants placés, mes frères et moi.
Elle croise les bras et s'adosse sur la rampe d'escalier derrière elle. Avec tout ça, je n'ai même pas fait attention qu'on ne se trouvait pas dans un nouveau couloir mais sur un palier d'escalier en pierre. Et aucune grande fenêtre sur cour à l'horizon…!
— Au moins vous n'avez pas été séparés.
Rien qu'à la façon dont elle dit "mes frères", on sent qu'ils comptent beaucoup pour elle.
— C'est probablement ce qui a fait qu'on n'a jamais été adoptés. Ça, et le fait que notre père était un tueur.
Sa main gauche monte anxieusement à son pendentif. J'en connais une autre qui a ce reflexe lorsqu'elle est dans une situation difficile.
— Je ne connais pas tes frères, mais je dirais que s'ils s'en sont sortis à peu près aussi bien que toi, ce n'était peut-être pas forcément un mal.
Je parle de l'adoption, évidemment.
— On s'en est tous sorti pareil… Oscar déclare avec une certaine amertume, ce qui clôt la discussion.
Elle se mord la lèvre inférieure, retenant une larme qu'elle doit sans doute verser à chaque fois qu'elle partage cette partie de son existence. Je sais bien que je lui ai sauvé la vie, et que c'est quelque chose qu'elle percute tout à fait, mais jusqu'ici je n'avais jamais autant eu l'impression d'avoir sa réelle confiance. Après tout, je suis un parfait étranger pour elle (sans vouloir jouer sur les mots). Pire, j'ai tenu un rôle dans ce qui restera probablement l'une des expériences les plus traumatiques de son existence. Même si j'ai cette inexpliquée connexion à elle, vérifiée par mon succès dans la création d'une aurore polaire au beau milieu du Massachussetts, je pensais que ça n'allait que dans un sens. C'est probablement le cas, mais c'est justement quelque part agréable de découvrir que je peux toujours établir des relations avec des gens de façon à peu près artisanale. C'est futile, parce que tout ça va s'envoler en fumée dans quelques jours à peine, mais qu'importe. Je ne serai peut-être même plus vivant, dans quelques jours, de toute façon.
Alors que je me retiens une fois de plus d'écarter une mèche de son visage, geste qui reste toujours aussi déplacé même après notre épisode de rapprochement, je décide de monter les escaliers, et non pas de les descendre. Je sais bien que j'ai dit que je laissais le privilège d'explorer le monde matériel à Oscar, pendant que je m'occupais du monde Magnétique, mais du peu d'informations que je reçois, je ne peux réagir qu'à une seule, et c'est la détermination d'Oudamou. Et par réagir, j'entends fuir. S'il nous trouve, il n'hésitera plus. Il n'engagera pas la conversation, il fera juste ce qu'il fait le mieux. Je ne peux pas prendre le risque de le laisser s'approcher d'Oscar dans ces conditions. Et si la recherche d'une porte de sortie nous mènerait plus logiquement vers le bas, c'est là qu'on nous cherchera, et ce n'est donc pas là qu'il faut qu'on soit.
Oz ne proteste pas à mon initiative, et ne met que quelques secondes à me suivre. Il est fort possible qu'elle soit encore un peu troublée par notre conversation, mais en l'occurrence, ça m'arrange. Sans un mot, nous gravissons deux suites de marches, intercalées d'un palier orné d'une lucarne, suivant un design semblable à celui rencontré auparavant. Une fois arrivé en haut, en revanche, nous nous retrouvons face à un mur de briques grises, percé d'une seule et unique porte de bois beige, complètement en décalage avec tout ce que nous avons pu voir précédemment. Je ne suis pas un expert de l'Entre-Deux, n'ayant pas vraiment eu le temps de potasser le sujet entre le moment où j'ai eu confirmation de son existence et maintenant, mais mon expérience personnelle des choses irréelles me souffle qu'une incohérence dans un monde aussi fragile est sûrement mauvais signe.
Avant que je n'aie le temps de l'arrêter – pour changer – Oscar me dépasse et ouvre. Mes inquiétudes tombent heureusement à plat lorsque nous découvrons tous les deux, non pas le néant ou un vortex quelconque, mais un simple placard. Certes, ce placard est de dimensions suffisamment honorables pour que nous en distinguions à peine les bords et pas du tout le fond, mais ça reste un placard à balais tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Je ne sais pas ce que ça signifie, mais je reste sur ma position que ça n'a rien à faire là. Ceci étant dit, les arguments viennent à me manquer quant aux dangers potentiels que pourrait renfermer un local comme celui-ci.
— Je peux te poser une question ? Oscar me demande soudain, se retournant vers moi, sans lâcher la porte.
— Bien sûr.
— Pourquoi est-ce qu'on se cache ?
Je me raidis.
— Parce qu'Oudamou est un Assassin, et que nous sommes actuellement ses cibles.
Je crois que je ne pouvais pas espérer la garder dans l'ignorance complète plus longtemps.
— Mais s'il est ici, c'est un dérivé, non ? elle poursuit, posée.
— Exact, je confirme en hochant la tête.
Le lien de cause à effet n'est pas absolu, mais en l'occurrence la conclusion est bonne, donc je ne vais pas préciser.
— Alors, tu peux pas… nous défendre ?
Je ne peux pas dire que je ne l'avais pas vu venir, celle-ci.
— J'y travaille. Il faut que je réfléchisse, je réponds, évasif.
— À quoi ? elle insiste, pas énervée, juste perplexe.
— Je ne tiens pas à lui faire de mal, je déclare, sans mentir mais sans pour autant tout dire non plus.
— Il n'avait pas l'air d'avoir envie de discuter. Je crois que tu ne vas pas trop avoir le choix.
Elle m'a totalement cru, et semble même compatir à mon dilemme. Une nouvelle fois, je m'étonne de combien les choses auxquelles nous faisons face doivent paraître étrangement simples pour elle.
— Je préfère en être sûr avant d'agir.
J'ai suffisamment fait de mal à des dérivés ces deux derniers jours pour toute mon existence. Sans compter que ça ne donne jamais rien de bon.
— Okay.
Sa confiance en moi m'honore plus que je ne le mérite.
Elle entre dans le placard, une main sur la paroi, parce qu'il y fait très noir. Je la suis, utilisant la même technique pour me déplacer, sauf que je pars à gauche tandis qu'elle a pris à droite. À peine avons-nous fait quelques pas que nos jambes rencontrent brutalement des meubles. Nous retenons l'un comme l'autre une exclamation de douleur, aussi bien qu'un éclat de rire à notre maladresse partagée. Ce placard est assez étrange. J'ai bien cru voir un balai à l'entrée, mais il me semble que ce sont des containers que nous venons de percuter, et il y a l'air d'y avoir un renfoncement dans le mur de mon côté, sur lequel repose des choses que j'ai du mal à identifier. Cet endroit est comme un entrepôt d'objets complètement hors d'usage. Hannibal se plairait ici… Nous finissons par arriver au fond de la "pièce", non sans trouver un plafonnier au passage, même s'il ne fonctionne pas, peu importe combien de fois on tire sur la chaînette. C'est par total accident que je trouve une lampe torche parmi le désordre ambiant. Je l'allume – miracle – et la tends à Oscar.
— C'est à cause de ce qui s'est passé hier, que toute cette histoire pose un problème aussi énorme, pas vrai ? elle me demande, la tête baissée sur ma trouvaille.
Elle commence seulement à comprendre pourquoi j'étais tellement gêné lorsqu'elle a répondu à Oudamou, tout à l'heure.
— Disons que ça n'arrange pas les choses.
J'ai un pâle sourire, me voulant rassurant, mais même si elle me regardait elle ne serait pas dupe.
S'il est évident que m'interroger plus en profondeur sur les événements en question lui brûle la langue, Oz s'abstient. Et je n'ai, en ce qui me concerne, pas l'intention de commencer à en parler de ma propre initiative, donc nous nous taisons tous les deux. Tant que possible, j'aimerais qu'elle ignore tout de ce qui s'est passé sur cette planète. J'aimerais l'ignorer moi-même, en fait. J'ai sans doute réussi à dormir cette nuit grâce au fait que je ne rêve plus vraiment, depuis quelque temps. Mais quand je suis éveillé, je m'impressionne. D'une façon positive ou négative, je ne saurais le dire, mais je me surprends moi-même. La façon dont j'ai expliqué ce qui s'était passé à Perry, la présence d'esprit que j'ai eu de m'excuser auprès de Dwight pour avoir rendu la situation entre Vik et lui encore pire que ce qu'elle n'était déjà, le calme et l'initiative dont j'ai fait preuve au moment d'emmener Oscar sur le toit, tous ces comportements m'échappent, en un sens. Je me reconnais dedans, j'avais l'intention de faire tout ça, mais je n'arrive pas à arrêter de penser que peut-être je n'aurais pas dû en être capable. Pas après ce que je venais de faire.
Je relève les yeux du sol poussiéreux, peu désireux de ruminer ces idées noires. J'ai la source de ma paix intérieure sous les yeux, de toute façon. Une jambe ramenée à elle, l'autre pendante dans le vide, elle s'occupe les mains avec sa lampe torche, comme une enfant triste avec un vieux jouet cassé, illuminant son visage par intermittences sans sembler s'en rendre compte. Même quand je ne la regarde pas, je sens son aura, et je n'ai pas à me concentrer pour qu'elle me fasse l'effet d'un rayon de soleil pointé droit sur moi. Je vous laisse imaginer ce qui me traverse lorsque je pose les yeux sur elle. Ce n'est pas quelque chose de violent ou de surprenant. C'est fort, mais c'est tranquille, doux, comme une musique de fond. C'est une chose à laquelle on s'habitue plus vite qu'à n'importe quoi d'autre, à tel point qu'on en oublie sa présence, mais dont on ne voudrait sans vraiment le savoir jamais plus se passer. Et en l'occurrence, je crois bien que c'est la seule chose qui me permet de vivre avec moi-même après ce que j'ai dû faire, justement parce que ça me prouve qu'il fallait que je le fasse, même si c'est très loin d'être une raison qui répond tout à fait à la logique.
Toute cette situation fait trop penser à une tragédie Grecque pour être honnête. Vous savez, quand les personnages reçoivent un oracle, prennent des décisions dans le seul et unique but d'empêcher que la prédiction se réalise, et finalement, juste au moment de mourir (quand la punition n'est pas plus ou moins pire), ils se rendent compte que justement, ce qu'ils ont entrepris pour défier le Destin est très précisément ce qui a causé tout ce qui avait été prédit ? Eh ben là, je me sens un peu comme l'un de ces personnages. J'ai fait quelque chose de peu avisé, en toute connaissance de cause, et la seule chose qui me prouve que ce n'était pas si insensé que ça, c'est l'effet de ce que j'ai fait. Donc, techniquement, si je ne l'avais pas fait, je n'aurais jamais su que je devais le faire. Sauf que je l'ai su, même si j'ignore comment. On ne voit jamais le bout de cette histoire, c'est un genre de grand cercle ni vicieux ni vertueux. Ugh !
— Pourquoi tu m'as sauvée ?
Je sursaute. Oscar relève la tête.
— Est-ce que c'est réellement le moment de me demander ça ?
Les grands esprits se frôlent, en tous cas.
— Si tu ne te décides pas, je vais peut-être mourir ici, alors je préférerais autant connaître la réponse à cette question avant.
Elle a un sourire mi-figue mi-raisin. Cette attente n'est pas la plus facile qu'on puisse connaître, c'est sûr.
— Tu ne vas pas mourir. Et il n'y a pas vraiment de raison à ton sauvetage, je lui réponds, m'efforçant de garder ma voix posée.
— C'était au hasard, alors.
Je n'ai peut-être pas très bien choisi mes mots.
— Écoute. Je ne peux pas dire que j'aurais fait ce que j'ai fait pour n'importe qui, parce que je ne sais pas. Oui, je n'avais rien contre toi, au contraire, mais fondamentalement j'ai sauvé une vie humaine, pas une personne, alors je ne peux pas te dire s'il y avait une composante personnelle ou non. Je t'assure que je me pose la même question, et que toute la troupe se la pose aussi, voire une grosse majorité des dérivés, maintenant. Mais il n'y a pas de réponse pour le moment.
Pour peu qu'il y en ait une un jour. Je ne peux pas dire si son aura me fait l'effet qu'elle me fait strictement à cause de ce qui s'est passé, ou si c'est tout de même partiellement spécifique à sa personne. Tout cela est très déroutant.
— Merci, en tous cas. Je crois que je ne te l'avais pas encore dit.
En y repensant, effectivement, elle ne me l'avait pas dit en ces termes.
— C'était implicite.
Après tout, j'ai l'habitude de sauver les gens. Ce dont je n'ai pas l'habitude, c'est que ça se retourne contre moi. Quoique, il y a bien eu cette fois où j'ai récolté deux flèches dans le bras après avoir empêché un Tueuse de pourchasser un Lycan, ou encore celle où je me suis fait frapper par un irlandais ivre au moment de libérer une pixie enfermée dans un bocal…
— Tu mérites mieux que ça.
Elle arrive à me faire sourire.
À cet instant précis, alors que nos yeux se croisent, sans même que ni elle ni moi ne l'ayons fait exprès, quelque chose fait click en moi, et je sais ce qu'il faut que je fasse. Je l'ai su au moment où Oudamou est sorti de l'ombre, si je suis honnête avec moi-même. Sauf qu'avant maintenant, j'avais plus ou moins enfoui cette information dans mon subconscient. Jusqu'ici, je ne pouvais pas me permettre d'y penser sciemment, car les éléments n'étaient pas en place. Mais voilà qu'ils commencent à s'y mettre. Oscar est en sécurité, autant qu'elle peut l'être dans le monde dans lequel nous nous trouvons. Et après qu'elle m'a finalement remercié, je ne vois pas ce qu'on peut encore se dire qui serait si important. Je ne dis pas qu'il ne me reste rien à faire pour elle, mais je crois sincèrement qu'il ne me reste plus rien à faire auprès d'elle.
Quand on y pense, tout finit toujours par s'emboîter d'une manière ou d'une autre. Je ne dis pas qu'il est futile de s'inquiéter ou de se battre, comme si tout était joué d'avance, non, au contraire. Il n'y a rien de tel qu'un grand livre du destin où tout est écrit avant de se dérouler. Mais malgré cela, libres, les existences parviennent à se mêler, en un ballet sublime, sans effort, naturellement. On se rend rarement compte de ça, peut-être parce qu'on n'y prête encore plus rarement attention. Au bout du compte, tout tombe toujours sous le sens. Rien ni personne ne tire les ficelles ou n'écrit la musique, et pourtant tout fonctionne toujours. La preuve la plus flagrante de cette harmonie qui me frappe à ce moment incongru est aussi la plus évidente : la race humaine a imaginé des milliards d'histoires différentes, indépendantes les unes des autres, incohérentes les unes par rapport aux autres, et cependant les choses qui en dérivent coexistent, se mélangent, se croisent et se rencontrent, et ce sans difficulté, comme si ce n'était rien du tout. L'ordre des choses n'est peut-être pas préétabli, mais il est bel et bien là, sous-jacent.
Je me redresse de l'appui que j'avais pris sur le container de mon côté du placard, et me rapproche d'Oscar. Elle plisse les yeux, parce qu'elle a dû m'observer littéralement planter après sa dernière prise de parole, et maintenant j'entre dans son espace personnel, ce que j'ai en règle générale évité de faire depuis qu'elle n'est plus en train de mourir dans mes bras. Toutefois elle ne bouge pas, elle se contente de me regarder, bizarrement certes, mais sans rien dire. J'écarte enfin de son visage cette mèche qui m'a tenté tant de fois, et me penche pour déposer un baiser sur son front. C'est un geste particulier, que je n'ai jamais eu pour personne, mais qui me semble curieusement approprié. Ensuite, toujours sans un mot, je m'écarte à nouveau, avant de prendre le chemin de la sortie. Il ne faut pas longtemps à Oz pour se rendre compte qu'elle ne peut plus bouger d'où elle est. Je ferme les yeux et continue à marcher.
Commentaires
Enregistrer un commentaire
Alors ? Ça vous a plu ?