Deuxième Jour - Oxymore (3/7)
Retourner chez moi entre la fin des cours de la matinée et le début des cours de l'après-midi me semble réellement nécessaire pour la première fois de toute ma vie. Changer d'accompagnateur (puisqu'il est fort probable qu'on ne me laisse plus aller en classe seul durant les deux prochaines semaines) ne serait pas de refus. Un Hannibal muet est plus agaçant qu'un Hannibal bavard. Oui, je sais, moi aussi je suis choqué. Enfin, ce n'est pas tellement son mutisme qui me gêne, c'est la façon dont il m'observe, comme un animal de foire qu'on aurait rendu à la vie sauvage et dont on examinerait le comportement avec soin. Je l'ai dit : agaçant. Surtout quand on n'arrive pas à se concentrer sur ce que raconte son professeur.
Après avoir dépassé un palier de plus que d'ordinaire à cause du "léger" tour de passe-passe de LeX, j'arrive devant ma porte, l'ange ayant temporairement abandonné son inquisition sur mes talons. Je vais pour entrer avant que quelque chose ne me surprenne : un signal inconnu. Intrigué, je penche la tête sur le côté et, main sur la poignée, scanne rapidement l'intérieur. Vik n'étant pas présente, j'en déduis qu'elle et LeX ne sont pas rentrées d'où elles avaient prévu d'aller. Dwight est toujours là, sa flammèche étrangement proche de celle que je n'identifie pas. En revanche, je ne trouve Perry nulle part, mais après tout il est le seul dont je n'aie pas à m'inquiéter de l'absence non annoncée.
Ne sentant aucune attitude belligérante émaner de l'entité étrangère, j'entre en totale confiance, sans remarque de la part de mon compagnon de route qui apparemment, lui, n'a senti aucune présence. Ou si c'est le cas, y est totalement indifférent. Il me suit toujours révérencieusement jusqu'à ce que je me rende au salon, là où j'ai repéré Dwight et notre invitée surprise. Sur le seuil, je tombe en arrêt, presque au sens littéral.
Dwighty est assis à une extrémité du canapé, ses mains dans l'une des nombreuses paires de poches de son pantalon, une expression de concentration très prononcée sur le visage. Mais ce n'est pas si étonnant, vu la situation. Collée tout contre lui, une main sur son épaule et l'autre effleurant son visage, un pied par terre l'autre ramené sous elle sur le sofa, ses jambes suffisamment interminables pour qu'elle n'ait pas à s'asseoir sur ses talons aiguilles, se trouve l'une des plus belles créatures que la Terre a jamais portées. Je m'attendais à une fille, le genre d'un dérivé étant la première chose que j'enregistre après sa simple présence, sans besoin de recherche particulière, mais je ne m'attendais pas pour autant à ce que j'ai sous les yeux. On est d'accord, mes fréquentations féminines sont tout sauf laides. Au contraire, elles sont même toutes très loin d'être banales. Cependant, aucune n'égale cette déesse tombée du ciel.
Certes, l'intruse n'est pas tournée vers moi, mais même de dos, on peut dire sans se tromper qu'elle déménage. Pour commencer, qu'en pleine fin d'Automne la simili-naïade n'ait sur elle que ce qu'on pourrait nommer un nano-short en jeans (un mini-short étant bien plus long que ça en comparaison) et un petit top vert pomme à minces bretelles, laisserait n'importe quel mâle humanoïde normalement constitué sans voix. Surtout avec le corps qu'elle a. Sa peau, visible au niveau de ses bras et de ses jambes, bien entendu, mais aussi et surtout entre son short et son haut, au niveau du bas de son dos, est doté d'un grain si serré et régulier qu'il est impossible de le discerner. Son teint est hâlé, tantôt caramel tantôt café au lait selon l'exposition à la lumière. Ses courbes sont à la fois fluides et maîtrisées, harmonieuses. Son bassin doucement déhanché, sa colonne subtilement cambrée, sa tête légèrement balancée sur le côté, … même les boucles châtains de ses cheveux semblent millimétrées, aussi fougueusement retombent-elles en cascades entre ses omoplates et sur ses épaules.
Je cligne et referme la bouche. Et dire qu'il ne s'est pas écoulé plus d'une seconde depuis que j'ai mis le pied dans la pièce. Mon subconscient note que H n'est plus derrière moi et qu'il est allé s'étaler sur mon lit pour l'une de ses insondables contemplations de plafond, mais ça ne m'intéresse pas vraiment ; l'inconnue vient de tourner la tête vers moi, d'un mouvement vif et sensuel, la contorsion accentuant sensiblement la cambrure de la chute de ses reins (me donnant, je ne saurais pas trop vous dire pourquoi, envie de gémir), mais le reste de sa personne restant figé dans la position occupée précédemment. Son visage est doux et ovale, ses traits exempts de la moindre ligne dure. Et ses grands yeux noisette, je n'aurais jamais pu m'en détacher sans l'irrépressible attraction exercée par sa bouche, lèvres charnues entrouvertes sur un sourire irrésistiblement adorable.
Mais à peine l'attention de la visiteuse est-elle passée de lui à moi que Dwight est déjà debout, comme s'il venait de se faire taser. Il bondit vers moi, se plaçant ostensiblement de façon à ne pas apercevoir celle auprès de laquelle il se trouvait un instant plus tôt. Je ne comprends pas son comportement et plisse les yeux, le dévisageant de manière équivoque. Mais il ne dit rien et se contente de me fixer avec toujours cette expression d'effort mental. Son aura, troublée comme une flaque d'eau dans laquelle on aurait marché, ne m'aide pas beaucoup plus que son attitude. La beauté anonyme, elle, ne se formalise nullement de l'échappée du Jumper et, sans se départir de son sourire, se contente de s'asseoir normalement, jambes croisées, puisqu'elle n'a plus personne contre qui se blottir. J'ai du mal à avaler le fait que Dwight ait fui ça, mais il est imprévisible, après tout…
— Où est passé Perry ? je demande, histoire de rompre le silence.
En fait, il faut simplement que je parle pour m'empêcher de scruter notre hôte avec un manque de discrétion notable, puisque ce serait très déplacé, à mon humble avis.
— Il s'est absenté juste avant que j'arrive.
Bien que ce ne soit pas à elle que je me sois adressée, c'est la jeune femme qui répond, de sa voix douce et envoûtante. Je me retourne vers elle juste pour la voir détourner son regard du mien et le poser sur la nuque de Dwight, qui ne lui fait pour sa part toujours pas face.
— Er… 'l a d'niché un truc d'ta chambre. 'l a embarqué, j'sais p'trop p'rquoi, précise ce dernier.
J'ai comme la sensation qu'il coupe encore plus ses mots que d'habitude, c'est inquiétant. Je ne peux pas me retenir de froncer les sourcils plus longtemps, balance mon sac dans un coin de la pièce et croise les bras.
— Il a pris quelque chose dans ma chambre ?
Mon Tuteur ouvre la bouche pour répondre mais la referme sans que rien n'en soit sorti. Une fois de plus, la troisième personne présente vole à son secours.
— Du calme, c'était juste une pierre des songes déchargée.
La semi-déesse décroise ses jambes dans un mouvement qui met la pire honte de tous les temps à Basic Instinct et se lève, toujours ce radieux sourire aux lèvres.
— Et qu'est-ce qu'il compte en faire ?
Même si j'ai une confiance totale en Perry, cette chose permet aux dernières nouvelles de communiquer avec moi par l'intermédiaire de mes rêves, et ce n'est par conséquent pas un objet que je compte voir entre n'importe quelles mains. Oui, je n'ai pas rêvé cette nuit, mais je ne sais pas encore si c'était quelque chose d'exceptionnel ou non.
— Je suppose qu'il va la ramener à sa carrière d'origine pour qu'elle soit remise à zéro. Aurais-tu mal fait tes devoirs, D… ?
Le reproche dans sa voix est totalement joueur. Je ne peux pas m'empêcher de penser que les filles doivent toujours trouver un surnom différent de celui que tout le monde utilise. Pourquoi, je l'ignore.
— Er…
L'intéressé la regarde enfin, par-dessus son épaule, n'arrivant pas à lui sortir mieux qu'un sourire en coin. Ne lui ayant jamais vu cette mimique, je pense que c'est sa version d'un sourire triste et désolé. Bon, à l'usage du surnom, et aussi à la façon dont ils étaient tous les deux installés au départ, je peux déduire qu'ils se connaissent. Mais qu'est-ce qu'il a bien pu se passer pour qu'il se comporte de façon aussi rigide avec elle ? Ce ne serait pas ma faute, quand même ? Je ne peux pas en être certain, l'aura de Dwighty est comme emmêlée. Mais si c'est le cas, il n'y a pas de raison. Je ne suis pas son père. Il voit qui il veut, il devrait savoir ça.
— C'est pas grave, je vais m'introduire toute seule… Moi c'est Telrah.
Son sourire s'élargit sans rien perdre de sa fraîcheur, et elle franchit les quelques pas qui la séparent de moi, d'un démarche à hurler à la mort, main tendue vers moi.
— J'peux t'parler deux s'condes ? me presse soudain Dwight avant même que je n'ai eu le temps de réagir.
Sans attendre de réponse, il m'empoigne par le bras et m'entraîne jusqu'à la cuisine, dont il ferme la porte derrière nous. Il n'aime pas la cuisine, d'ordinaire ; elle contient trop de choses fragiles à son goût. Il m'y lâche pourtant et commence à marcher de long en large, se torturant la lèvre inférieure.
— Tu es sûr que ça va ?
Je penche la tête, tentant de capter son regard fuyant.
— Er… J'en sais qu'dalle.
Il s'arrête, lève les yeux vers moi et passe sa main dans ses cheveux. Ce dernier geste, chez lui c'est souvent le signe que la situation lui échappe. Pas bon signe, en gros.
— Ça a un rapport avec la charmante Telrah dans l'autre pièce ou bien c'est autre chose ? Non parce que tu commences sérieusement à m'inquiéter, là…
J'en ai même oublié qu'on a laissé la pauvre fille toute seule sans explication, c'est dire.
— Ben ouais… Ouais, ç'a un rapport a'c Tel'.
Il parle un peu moins vite, c'est déjà ça de gagné.
— Bon, d'accord, je vais tenter une autre approche : d'où tu la connais ?
Dwighty n'est pas accoutumé à donner des informations qu'on ne lui a pas demandées au préalable. C'est parfois laborieux d'obtenir quelque renseignement de lui.
— C'est… bah… C'mon ex.
Il danse d'un pied sur l'autre, commençant à être extatique.
— Et ?
Où est le problème ? Elle n'a pas l'air d'être venue pour se venger ou quoi que ce soit. Plus il me donne d'informations, moins je suis inquiet, mais plus je suis perdu.
— Bah d'sons qu'la dernière fois qu'on s'est vu c'quand elle est partie.
Hum, oui, comme si cette réponse allait m'éclairer.
— Logique, je l'encourage implicitement.
— Nan mais… partie PARTIE.
— Oh.
J'aurais dû vérifier ce détail, je l'admets. Cependant je ne vois toujours pas où est le souci. Il devrait être heureux de la revoir, au contraire.
— Elle est rev'nue m'voir aujourd'hui pa'ce qu'elle a appris qu'm'était arrivé la même chose, t'vois. Mais…
— Mais quoi ?
— Mais purée, c'est une Incarnation d'la Luxure ! C'est insupportable ! il éclate.
Insupportable n'est pas l'adjectif que j'aurais employé, mais je vois où il veut en venir. Je crois que dire que nous ne sommes qu'humains ressemblerait fortement à une grosse blague, mais ça résume pourtant bien la situation. La nature de la jeune femme ne me surprend pas.
— Hey, c'est comme ça pour tout le monde, non ?
Il n'a pas à se sentir faible pour ça. Surtout si c'est son ex.
— C'que j'essaye d'te dire, c'qu'elle a pas changé, okay ? Elle était d'jà pareille d'son vivant, physiqu'ment et tout. Sauf que là c'pire mais même. Ç'fait deux ans, vieux, j'peux pas… J'peux pas, quoi !
— Comment ça tu ne peux pas ? Qu'est-ce que tu ne peux pas ?
Un Dwight erratique est également un Dwight incompréhensible, parce que ça signifie qu'il parle aussi vite qu'il pense. Et il pense aussi vite qu'il se déplace, rythme que même moi je n'arrive pas à suivre.
— Quand elle est partie c'tait pas facile, mais j'm'y suis fait. Elle m'avait dit qu'elle r'viendrait pas vers moi, t'vois, qu'elle irait d'l'avant. On s'tait mis d'accord, même. Donc techniqu'ment, d'la r'voir, ça d'vrait rien m'faire d'autre qu'êt'e juste content. Mais r'garde-la bon sang ! C'est insut'nable !
Ça se précise côté qualificatifs, en tous cas. Mais combien de drames y a-t-il eu dans la vie de mon meilleur ami ? Ou plutôt comment n'a-t-il pas perdu la faculté de sourire ? Je ne laisse pas ses pensées prendre le dessus, pas maintenant.
— Oh… OH ! Tu as tourné la page et tu aimerais bien que ça reste comme ça, j'ai bon ?
Je me trouve un peu lent de ne pas avoir vu ça avant. Le soulagement d'être enfin compris inonde le visage de Dwight.
— J'savais bien qu'tu pig'rais vite… !
Il m'envoie un petit coup de poing amical dans l'épaule, et moi je fais mine de ne pas avoir eu mal du tout.
— Mais maintenant que je suis là, ça va aller, non ? Parce que je crois qu'il va quand même falloir qu'on y retourne…
C'est l'impatience que je sens pointer dans l'aura de Telrah qui me fait dire ça.
— Ouais, ouais, ç'va aller, ouais. Bien sûr qu'on y r'tourne. Mais fallait bien qu'j't'explique, pour qu'tu m'laisses pas…
Mon Tuteur en position de faiblesse. Waw. Je ne croyais jamais voir ça. Il est toujours retombé sur ses pattes, jusqu'ici.
— Moi ? Te laisser ? Sois pas bête, D !
Je n'utilise ce surnom que pour le taquiner, et j'arrive à lui redonner un peu le sourire.
C'est son tour de se faire empoigner. Heureusement qu'il se laisse faire, car j'aurais eu quelques scrupules à user de mon magnétisme sur lui. Telrah nous attend à la sortie, adossée au mur, passant distraitement une main dans ses cheveux, répandant son parfum fruité un peu plus dans l'air. Dès qu'elle nous aperçoit, elle se redresse un peu et son sourire cesse de flotter, s'installant pour de bon sur ses lèvres.
— Vous avez fini de comploter ?
Son ton file des frissons dans le bon sens du terme. J'imagine une seconde qu'elle est Zarah et comprend la situation dans laquelle est Dwighty.
— Discussion strictement confidentielle de Tuteur à Magnet.
J'estime que c'est une justification comme une autre, et ma tête est trop vide pour en trouver une moins rudimentaire.
— Un cours accéléré pour éviter que je ne trouve d'autres lacunes dans ton enseignement ?
La question peut aussi bien être adressée à Dwight qu'à moi, mais il se contente de lever les yeux au ciel. Ma présence l'apaise vraiment, on dirait. Et rien de magnétique là-dessous, je vous assure.
— Mon enseignement n'a pas de lacunes.
Mon ego masculin choisit toujours très bien son moment pour faire son entrée.
— C'était pour rire… se rattrape la jeune femme, quoique visiblement ravie de ma réaction, sans que je ne sache très bien pourquoi.
— Alors comme ça tu es venue pour féliciter Dwight ?
Je décide de changer de sujet, m'appuyant à mon tour sur un mur, quoique de l'autre côté du couloir par rapport à elle. Dwight tient ses positions, un pas à peine derrière moi.
— Si on veut…
Elle plisse les yeux, jetant un regard à l'intéressé, mais celui-ci préfère garder le silence.
— Il t'a dit comment c'est arrivé ?
Nouveau changement de sujet. J'ai vraiment la tête vide, c'est dingue.
— Nan, et ç'va rester comme ça, p'vrai ?
Dwight me coupe, posant une main sur mon épaule. Le haussement de sourcils qu'il me lance en dit long sur son point de vue sur le sujet, que je peux parfaitement comprendre. J'acquiesce du chef et Telrah se met soudain à rire. On tourne la tête vers elle avec une synchronisation parfaite.
— Contente que tu n'aies pas perdu ton tempérament de feu…
Son commentaire, en particulier à cause de la manière dont ses dents effleurent ses lèvres sur le dernier mot, nous laisse tous les deux muets, lui rouge comme une pivoine, moi avec l'envie de m'enfoncer dans le sol, mais tous les deux yeux rivés sur la moquette. Cette fille est une Incarnation de la Luxure, il ne faudrait pas l'oublier… Mais son humeur, jusqu'ici adaptée à sa fonction, change brusquement pour une plus purement pratique.
— Bon, c'est pas tout ça, mais vous devez être affamés.
Nos deux paires d'yeux flashent vers elle avant de se tourner l'une vers l'autre.
Effectivement, techniquement, il est l'heure de déjeuner mais… L'allégorie ne nous laisse pas le temps de tergiverser ou de protester, et nous pousse sans ménagement dans la cuisine, nous fait asseoir plus ou moins de force autour de la table, et commence à farfouiller un peu partout dans les placards et les tiroirs. Au début, c'est son changement d'attitude qui est troublant. Mais petit à petit, c'est de la voir tourbillonner comme ça à droite et à gauche dans la pièce alors qu'on est assis à ne rien faire qui nous dérange. Cela dit, après plusieurs assauts très convaincants de sa part pour nous empêcher de bouger de nos places, on abandonne l'idée de lui venir en aide.
Ne pas la regarder fixement, particulièrement lorsqu'elle a le dos tourné, demande un peu plus de travail, mais je crois pouvoir dire qu'on ne s'en sort pas si mal que ça. Il faut la voir aussi, virevolter, se baisser, se hisser sur la pointes des pieds, se pencher. Enfin, vous aurez compris. D'un autre côté, elle nous distrait efficacement en engageant la conversation sur divers sujets et en plaisantant à tout va. Je suis toujours très à l'aise avec les dérivés, ce n'est pas un scoop, mais je peux quand même faire la différence entre un tempérament que j'apprécie réellement et une simple inclination magnétique. Et Telrah est une personne que j'aurais appréciée quoi qu'il arrive, une personne avec laquelle il n'est pas difficile de parler. Je vois pourquoi Dwight et elle, aussi différents sont-ils en un sens, se sont retrouvés ensemble.
Et justement, pour Dwight, la présence de la jeune femme est une autre affaire. Je dirais qu'il a passé la phase dans laquelle je l'ai trouvé tout à l'heure, de panique intense à la simple idée de penser à elle comme il a pu le faire auparavant, et c'est une nette amélioration que je ne peux pas nier. Même son aura retrouve petit à petit une forme acceptable. Ceci dit, ses sourires ont un double-tranchant que je n'aime pas trop leur voir. Jamais il ne s'est bridé dans son exubérance, et d'ailleurs je ne savais même pas qu'il en était capable. C'est comme s'il avait peur de lui-même, ne se faisait pas confiance. Ça me fait mal de le voir comme ça. Il n'échappera pas à une discussion à ce propos plus tard.
Telrah apporte finalement le plat, non sans nous conseiller de penser à avoir du gingembre en réserve dans notre cuisine, à l'avenir. Je ne sais pas ce qu'elle nous a préparé mais en tous cas c'est délicieux, et ça ne manque de rien, peu importe ce qu'elle en dit. Elle aurait elle-même mis la recette au point, d'après les infos qu'on arrive à lui soutirer, et je n'ai pas de mal à la croire. On déjeune tous les trois, poursuivant les discussions entamées plus tôt avec ce qu'on pourrait appeler de l'entrain. Bien sûr, je suis dépêché pour faire la vaisselle en fin de repas, Dwighty étant bien trop maladroit, et Telrah étant, en fin de compte, tout de même notre invitée.
Je suis en train de m'essuyer les mains lorsque mon arrivée d'air se coupe soudainement, comme si j'avais reçu un coup de poing dans l'estomac. Je hoquète et attrape le bord de l'évier pour ne pas m'effondrer. Telrah et Dwight sont près de moi en un éclair, le front plissé. J'ai comme une sirène dans la tête, une alarme qui me hurle de protéger l'Incarnation à tout prix. Mais de quoi ? Je lève les yeux vers elle, faisant par réflexe défiler dans ma tête tous les scénarios possibles et toutes les solutions s'y rattachant. Après un petit moment de silence, elle finit par demander :
— Josh ? Qu'est-ce qui se passe ?
— Tu es en danger, je lui annonce dans un souffle, les yeux écarquillés.
— Quoi ? Mais qu'est-ce que tu racontes ?
Elle sourit mais son front est toujours plissé. En d'autres circonstances, j'aurais trouvé cette mimique à faire fondre.
— Qu'est-ce tu vois, vieux ? demande Dwight, rarement surpris par quoi que ce soit venant de moi.
— Rien. Ce n'est pas quelque chose de visuel. C'est juste… un sentiment intense. Je ne l'explique pas, mais il faut que tu emmènes Telrah quelque part. Ailleurs.
Je reprends ma respiration petit à petit.
— Mais d'où il viendrait, ton danger ? On est tout seuls ici, proteste ma nouvelle protégée du jour, secouant la tête.
— Ça se dirige vers nous. Écoute, fais-moi confiance. Au pire, tu n'as rien à perdre.
— T'peux l'suivre les yeux fermés, Tel', j'te jure.
Le regard qu'ils échangent est trop profond pour moi. C'est un regard que je ne connais pas, un regard d'un passé auquel je n'appartiens pas. Mais il n'a malheureusement pas l'effet escompté.
— Je peux aussi me défendre. Je ne suis pas une gamine.
Elle croise les bras.
— Je n'ai pas dit ça, je tente de la raisonner.
— I' fait juste c'qu'il a à faire en tant qu'Magnet. Si i' dit qu'tes en danger, tu l'es, me soutient Dwight, avec deux fois plus de conviction que moi.
— Ça n'empêche que tu ne m'emmènes nulle part.
Je serais d'avis qu'il l'embarque contre son gré, mais il n'a pas l'air de l'envisager.
— T'es t'jours aussi têtue.
— Et ouais.
Et soudain, comme elle est apparue, l'alerte passe. Mais je ne suis pas dupe, je sais très bien qu'il n'y a qu'une seule raison pour que ça arrive. Il est trop tard pour agir, tout simplement. Lentement, sans un mot, je m'avance dans le couloir, les yeux rivés sur le vestibule. Toute ma perspective est modifiée par ma mission impromptue, je ne perçois que Telrah et la menace qui pèse sur elle, rien d'autre. Je ne reconnais le signal qui représente justement le péril que lorsque la voix à laquelle il correspond franchit le pas de la porte d'entrée. WTH [1] ?
[1] WTH = What The Hell ~= Qu'est-ce que c'est que ce bazar ?
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