3x03 - À vif (11/18) - Visite médicale

Une crampe. Ou plutôt, une autre crampe. Encore. Qui aurait cru que reprendre une forme physique serait si éreintant ? Du point de vue de ses proches, Rob s'est pourtant réveillé comme une fleur. Rien à voir avec le réveil de la jeune fille quelques chambres plus loin, qui s'est étalé sur presque une semaine, à grand renfort de ce qui ressemblait fortement à des convulsions. Non, il y a cinq jours, le jeune homme a simplement papillonné des yeux et toussé, et juste comme ça, il a perdu son statut de comateux qu'il détenait pourtant depuis plus de six mois. La parole lui est revenue peu à peu, d'une voix encore rauque aujourd'hui. Ses mouvements sont encore faibles, mais ils sont présents. Ses parents n'en reviennent pas, son père ouvrant de grands yeux ébahis et sa mère les ayant larmoyants à chacune de leurs visites, et il le soupçonne aussi pendant qu'ils sont à la maison.

C'est sciemment que Rob a soigné son entrée. Il ne s'est pas précipité pour regagner son corps. Il en a distingué la possibilité bien avant de tenter l'expérience, attendant que plus rien ne bouge bel et bien dans les altérations apportées à son organisme avant de s'y aventurer à nouveau. Ensuite, la sensation avait été étrange, à la fois l'impression de retrouver l'endroit qui lui est le plus familier au monde, et en même temps de simplement gagner accès à de nouveaux capteurs comme il en a découverts tant d'autres dans son nouvel environnement. Globalement, il résume tout de même ça comme d'être rentré à la maison après un long exil, durant lequel quelqu'un aurait fait le ménage mais sans vraiment connaître ses préférences ni pouvoir anticiper ce qui aurait pu y changer durant son absence.

Un long exil dont il aurait ramené des souvenirs, aussi. Maintenir en parallèle deux modes de perception n'a pas été inné, mais l'alternance lui donne de moins en moins le tournis chaque jour. Une autre conséquence de son réveil, avec les crampes. Et entre autres symptômes physiques encore, comme la faim, les nausées, la fatigue, et même tout simplement l'envie d'aller aux toilettes. Bien qu'il soit content de les retrouver, toutes les sensations terrestres ne sont pas agréables, il peut en convenir. Il n'a aucun mal avec les fonctions volontaires, ce sont plus les réflexes qui lui posent un peu souci.

— Toc toc, Markus annonce soudain son arrivée dans la nouvelle chambre de son meilleur ami, transféré de service depuis son réveil.

La porte est ouverte, alors il fait semblant de frapper seulement, après avoir passé sa tête par l'ouverture.

— Entre, l'invite Rob, assis au bord de son lit, à se masser la cuisse qui le tiraille.

Au moins, il peut se redresser tout seul. Ne pas avoir la force de le faire, dans un premier temps, avait été un peu angoissant. L'alimentation majoritairement intraveineuse dont il a bénéficié durant son inconscience l'a maintenu en vie, mais pas beaucoup plus.

— Ça va ? s'enquiert son ami tout en faisant quelques pas dans la pièce.

Tout sourire, il est toujours aussi content de voir son ami debout. Ou presque. Il vient lui rendre visite chaque jour, comme s'il avait peur de se réveiller lui et que tout ça n'ait été qu'un beau rêve. Il s'était demandé si la différence avec l'hologramme serait flagrante, et il n'arrive pas à se décider. Rob a déjà repris des couleurs, et est sur la bonne voie pour également se remplumer. La différence principale, au bout du compte, est qu'il ne puisse pas encore porter ses propres vêtements, tant qu'il est encore un patient.

— J'ai mal partout. C'est fou que je me sois souvenu de tout sauf de la sensation de douleur, explique le téléversé avec un sourire, curieusement satisfait de ce désagrément.

Il y avait des inconforts dans sa condition précédente, mais jamais rien d'aussi implacable, auquel il ne pourrait pas se soustraire. La fatalité d'habiter un corps est plus grande qu'on ne le croit quand on n'a pas d'autre option.

— Ça va passer, est la seule platitude optimiste que Markus trouve à lui offrir, bien qu'il en soit convaincu.

Son ami n'est pas le premier à sortir d'un long sommeil. Ces symptômes-ci, en l'occurrence, sont parfaitement normaux, si déplaisants, c'est compréhensible.

— Je sais, accepte Rob, sa main toujours sur son muscle droit endolori.

— Je vois que tes parents sont encore venus chargés, son visiteur commente un nouveau pot de fleurs sur le rebord de la fenêtre, le désignant du geste et du menton.

Mrs. Gleamer n'est pas mauvaise jardinière, et elle a lu quelque part que son fils avait besoin de tous les stimuli qu'elle pouvait lui apporter. Lorsqu'il était inconscient, sa tristesse l'avait peu motivée, mais maintenant qu'il est réveillé, sa joie se reflète dans ce qu'elle n'arrête pas d'amener comme nouveaux accessoires. Bougies, encens, fleurs, ballons, … Il a même des peluches ! À l'instar de Markus, elle et son mari viennent évidemment tous les jours. S'il lui arrive de les croiser, il met tout de même un point d'honneur à ne pas faire intrusion dans leurs moments familiaux. Il se sent déjà horrible d'avoir eu accès à leur fils à leur insu pendant tout ce temps.

— Si tu gagnes quelque loterie que ce soit, ce sera sûrement grâce à tous les cierges qu'ils allument pour toi, Rob renvoie à son meilleur pote.

Les Gleamer n'ont de cesse de chanter ses louanges, pour son idée de thérapie par stimulation électrique, qu'ils tiennent pour entière responsable du réveil de leur fils. D'un certain côté, c'est tant mieux, parce que comme ça, ils n'encouragent personne à creuser, mais Markus n'est pas très à l'aise avec ce crédit démérité.

— Ils n'en allument probablement pas autant pour moi qu'ils en ont allumés pour toi, il oppose humblement.

— Et je me suis réveillé, pas vrai ? lui fait remarquer l'autre, écartant les bras.

Mark pouffe. Cette logique est imparable. Et que sont les prières, si ce ne sont des ondes positives lancées dans l'Ether ? Qui peut certifier qu'aucune n'a participé à l'inspiration de tous ceux qui ont contribué à l'élaboration et l'exécution du plan qui l'a fait revenir à lui ?

— C'est mieux, la physio ? il s'enquiert au lieu de rentrer dans un débat métaphysique sur lequel ils seraient de toute manière sans doute d'accord à la fin.

Rob est conscient depuis moins d'une semaine, mais l'organisation de la suite de son traitement n'a pas traîné. Le service de réanimation est rôdé au réveil de leurs patients. Qu'ils aient été dans les pommes pendant quelques jours ou plusieurs mois, ils passent tous par la case rééducation, et ensuite la durée et l'intensité de leur thérapie se fixe au cas par cas. En le cas présent, les premières séances de Rob n'ont malheureusement pas été particulièrement agréables, d'où la question.

— J'y suis en bonne compagnie, est le seul commentaire que Rob est prêt à donner, un étrange sourire aux lèvres, presque embarrassé.

Markus sourit à l'allusion à Caroline. Se rencontrer face à face a été un choc pour les deux comateux, ils ne l'ont pas caché. Prétendre ne pas se connaître avait été une sorte de jeu de rôle, pour eux. L'avantage, c'est qu'aux yeux de leurs soignants, ils sont deux miraculés à peine à quelques jours d'intervalle, et leur rapprochement n'a donc rien d'anormal. Ça leur permet de s'autoriser quelques familiarités irrépressibles sans que personne n'y voie rien de suspect. Et ils en ont bien besoin, les deux seuls individus au monde à partager leur situation.

— Elle se porte aussi bien que toi ? demande Markus.

— Jen ne t'en parle pas ? s'étonne Rob, surpris qu'il ne semble pas déjà connaître la réponse à cette question.

Caroline et lui-même sont également tous les deux les patients de son père et Bertram, alors ils doivent forcément suivre leur rétablissement à distance. Pourquoi ne partageraient-ils pas leurs observations avec le reste de l'équipe, ne serait-ce que dans les grandes lignes ?

— Jena ne parle plus à grand-monde, ces jours. Elle est passée en mode grande sœur. Pas même Sieg et Vlad n'arrivent à l'intercepter. Mais je suppose qu'elle a besoin de ça, pour le moment, explique Mark.

— Et c'est pas gagné, tique Robert à ce dernier point, avec une grimace d'inconfort.

— Elles sont frangines. Ça va venir, son visiteur reste plus confiant, même alors qu'il n'est pas celui avec le plus d'informations sur la situation.

— Toutes les familles ne sont pas comme la tienne. Et ne me sors pas que je ne peux pas comprendre parce que je suis fils unique, d'accord ? insiste le patient, lassé de cet optimisme qu'il juge excessif et infondé.

— Tout à fait mon style… s'offusque Mark, à la fois de cette précaution et surtout de la réaction en elle-même.

— Elles ont été séparées pendant très longtemps, depuis bien avant toute cette histoire. Et pendant que tout ça se passait, certaines choses ont été faites et dites qui ne peuvent pas être réparées si facilement. Parfois, les relations ne s'arrangent pas, Markus. Je sais que c'est difficile pour toi à accepter, mais ça arrive, Rob soutient sa version par des faits.

Il adore Markus. Ils sont meilleurs amis. Pas depuis aussi longtemps que Mae et Nelson, par exemple, mais depuis suffisamment d'années pour bien se connaître, et ne plus vouloir mettre qui que ce soit d'autre dans ce rôle dans leur vie. Cela ne les empêche cependant pas de parfois être en désaccord, et ça leur permet surtout d'avoir connaissance de leurs défauts respectifs. Le principal de Mark est celui de toujours prêter aux gens les mêmes intentions qu'il aurait lui. Sans être naïf ou égocentrique, il a un certain idéalisme de la condition humaine. Il n'arrive pas à comprendre, par exemple, que toutes les familles ne soient pas aussi soudées que la sienne, et donc que certaines personnes restent parfois en froid avec la leur jusqu'à la fin de leur vie. Et parfois pour une bonne raison. Ça ne rentre tout bonnement pas dans sa vision du monde.

— Elles n'ont pas arrêté d'œuvrer ensemble malgré tout. Ça doit être bon signe, non ? propose l'aîné de trois, en effet difficile à convaincre sur ce terrain.

— Qu'elles aient travaillé ensemble est bien le souci ! Jena ne veut pas que Caroline continue à être mêlée à tout ça, et ça semble être la seule chose qui importe à Caro, son ami retourne son argument contre lui.

Il n'y prend pas plaisir, mais il dispose tout simplement d'un accès un peu plus direct à l'une des deux sœurs en question, voilà tout. Et dire que la benjamine est plus bavarde que son aînée serait en-dessous de la vérité. Alors que Jena est la reine de tout garder pour elle, Caroline adore se décharger de toutes ses contrariétés. Il est pratiquement son psy officieux, à ce stade. On ne l'y reprendra plus, maintenant qu'elle connaît le niveau de sécurité de la Toile, mais elle est le genre de fille à avoir un journal intime avec des gribouillis de colère comme d'amour dans tous les coins.

— Très bien. Alors je retire mon vote. Ça va peut-être très mal se terminer entre elles… concède Mark à contrecœur, s'asseyant sur la seule partie du rebord de fenêtre encore libre, dépité.

— Je sais pas comment ça va terminer, mais il va sans doute y avoir beaucoup de friction avant que les choses se tassent, ça, c'est sûr, lui propose Rob comme scénario le moins pessimiste, puisqu'il ne cherchait pas à le déprimer, simplement lui faire voir la vérité en face.

— Super, grommelle son visiteur, forcément pas très enjoué à l'idée que quelqu'un à qui il tient soit en mauvais terme avec quelqu'un à qui elle tient.

L'inquiétude de Jena pour sa petite sœur a été une constante depuis qu'ils se sont retrouvés à la bibliothèque. Bêtement, il avait osé espérer que la réveiller serait une source de soulagement, pas un amplificateur de son anxiété. Même alors qu'elle passait déjà beaucoup moins de temps chez eux depuis quelques mois, elle est carrément devenue absente depuis le jour de l'injection. Il se dit parfois que ce ne sont plus ses affaires, mais il aimerait bien qu'elle obtienne un peu de répit. Ça va bientôt faire un an qu'elle a enfin osé revenir dans sa ville natale, et rien ne s'est passé comme elle l'avait prévu et surtout comme elle l'aurait voulu. Sans ignorer que certaines personnes en subissent de plus longues, personne ne mérite une telle période de difficultés.

— Mais sinon, pour répondre à ta question initiale, Caro a pris un peu voire beaucoup plus cher que moi au réveil. Mais elle est aussi plus jeune et carrément plus courageuse, donc elle rebondit à peu près pareil, apporte l'ex comateux comme bonne nouvelle dans le tableau gris qu'il vient de dépeindre.

— Bon à savoir, le gratifie Markus, son sourire revenant à cette information, en effet bienvenue.

— Tu devrais manger, avec que le Docteur Yen ne commence sa ronde, l'enjoint alors son camarade, puisque cette activité le met toujours de meilleure humeur.

— Chef, oui, chef, accepte Markus, son sourire s'élargissant.

Au début, il avait hésité à venir passer sa pause déjeuner ici, de peur de faire baver Robert, qui n'a pas encore accès à la nourriture solide. Mais ce dernier avait au contraire insisté pour avoir droit aux effluves de ses repas. Il a déjà planifié le premier aliment consistant qu'il mangera dès que ce sera possible. Il a à vrai dire choisi un aliment de chaque consistante à se procurer à chaque nouvelle progression dans la récupération de son système digestif. Il est aussi organisé que déterminé, dans son rétablissement. Littéralement avoir un tableur dans un coin de son esprit ne doit pas être un avantage ménagé en le cas présent.

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