3x03 - À vif (10/18) - Réputation
Ni Ellen ni Nelson n'a revu Mae depuis leur premier cours de la journée. Cette heure d'Histoire donne toujours suite à une fin de matinée dédiée aux options, et l'état d'avancement de leurs projets respectifs ne leur a pas permis de rester grouper pour cette fois. Jusqu'ici, rien d'anormal ou inacceptable. Il est cependant habituel que le trio se regroupe pour le déjeuner, quelles que soient les matières qui le précèdent ou lui succèdent. Pourtant, ce n'est plus le cas depuis plus d'une semaine maintenant. Et à vrai dire, ce n'est pas la seule activité à laquelle la petite blonde répond absente. Sans raison apparente, la kidnappée s'est fait de plus en plus distante, jusqu'à justement un peu les ramener à l'époque où elle était retenue contre son gré.
Quand elle est là, elle les assure que tout va bien, qu'elle s'est juste découvert un nouveau symptôme qui l'inquiète un peu et qu'elle aimerait bien maintenir sous contrôle. Ils n'ont pas réussi à en savoir plus sur la nature du symptôme en question, ni obtenir une estimation du temps que ça pourrait lui prendre pour le mitiger. La seule chose dont ils sont sûrs, c'est qu'elle ne veut pas de leur aide. Et même s'ils peuvent le comprendre, certains de ses symptômes dangereux ou tout bonnement embarrassants, ça n'en est pas pour autant facile à vivre pour eux.
— Salut, la voix de Nash les tire tous les deux de leurs considérations.
Les deux amis lèvent le menton de leur assiette vers le nouveau venu, debout près de leur table, plateau en mains. À la tête qu'il tire, Ellen devine que Nelson a un trou de mémoire en ce qui concerne le prénom du garçon :
— Salut, Nash, elle l'accueille donc peur eux deux.
— Je peux m'asseoir avec vous ? il demande gentiment.
Il ne s'est de toute évidence pas encore trouvé de groupe de référence, même à un mois de la rentrée. Ça ne doit pas être facile pour lui, s'il n'a jamais été scolarisé qu'à distance. Ellen et Nelson échangent un regard avant de répondre. Si Mae n'est pas là, sans doute n'y a-t-il pas d'objection à sa présence ? Et justement, est-ce que refuser ne serait pas suspect quoi qu'il en soit ? Ils n'ont interagi avec lui directement qu'une seule fois, mais il leur a semblé sympathique.
— Bien sûr, Nelson se fait le porte-parole du duo, espérant aussi se faire pardonner d'avoir oublié comment il s'appelle, même s'il ne s'en est pas rendu compte.
— Merci, les gratifie Nash.
Il dépose son sac au pied de la chaise à côté de celle de l'autre garçon et y prend place. Puisqu'il n'y avait déjà pas de conversation en cours même avant qu'il ne s'invite à leur table, aucune n'est spontanément lancée à son arrivée. Il décide donc de prendre les devants :
— Er… Je ne voudrais pas mettre les pieds dans le plat, mais je ne peux pas m'empêcher de remarquer que Mae ne déjeune plus avec vous, ces derniers temps, il commente avec autant de tact que possible.
Il s'est autant rapproché d'eux parce qu'ils ont des visages qui lui sont à peu près connus dans la marée d'élèves de Walter Payton que parce qu'ils avaient l'air misérables, tous les deux, à manger en silence. Et puisque le côté mystérieux de Mae lui a tapé dans l'œil, le changement d'habitude de la jeune fille n'a pas manqué de l'interpeler. Il vient de la voir s'éclipser en direction de la rue, à la fin de leur séance de développement photo, un peu plus tôt. Pas besoin de lui prêter une attention particulière pour avoir remarqué qu'elle se dirigeait dans la direction opposée à tous les autres élèves.
— Er… Bah… Elle a un régime spécial, alors elle est pas obligée, balbutie Nelson.
— Elle a un rendez-vous médical, je crois, prononce Ellen au même moment.
Nouvelle œillade entre les deux amis. Cette fois, ils ne tombent pas d'accord comme ils l'ont fait pour laisser Nash manger en leur compagnie. Ce dernier les observe tour à tour avec de grands yeux. Sans être contradictoires ni même invraisemblables, les deux déclarations ont tout de même été délivrées sur le ton des excuses qu'on invente pour cacher la vérité.
— Ça n'a rien à voir avec le fait que tout le monde la regarde toujours bizarrement, j'espère ? il finit par lâcher, pour dissiper le malaise qu'il sent naître.
Il ne s'attend pas à ce qu'ils lui racontent spontanément les affaires personnelles de leur amie dans les moindres détails. Il aurait tout à fait accepté qu'il lui donne une réponse vague. Qu'ils semblent vouloir activement couvrir quelque chose lui paraît étrange.
— Non, les deux autres répondent cette fois à l'unisson.
Ils hochent tous les deux la tête de droite à gauche avec ferveur. Il en faut vraiment plus que quelques regards insistants pour que Mae considère un environnement comme hostile.
— Je ne cherche pas à fouiner. Au début, j'ai pensé qu'elle était juste nouvelle, comme moi, mais elle m'a dit que non, explique Nash.
Il n'a pas envie de passer pour un harceleur fou. Que le sujet ait déjà été abordé avec l'intéressée lui paraît une raison suffisante d'y penser. L'école en présentiel n'a décidément de cesse de lui présenter des considérations qu'il n'avait pas anticipées.
— C'est pas un secret, lâche Nelson pour le rassurer que sa curiosité est tout à fait compréhensible.
Si Nash n'est pas au courant, c'est que Mae ne lui a pas dit, ce qu'il ne peut pas lui reprocher. Il n'ouvre pas non plus la conversation avec les séquelles de son passé qu'il subit encore, comme la balise dans sa cheville, par exemple.
— Je n'ai pas vraiment eu l'occasion de lui poser la question, et je me dis que ce serait indiscret de demander à quelqu'un d'autre, mais… poursuit Nash.
Il a le nez vers son assiette, puisqu'il se rend bien compte que c'est plus ou moins ce qu'il est en train de faire malgré tout. Il a vraiment l'impression d'avoir raté un épisode, et commence à avoir peur de commettre un faux-pas en conséquence.
— Mae a été enlevée, révèle enfin Ellen, pour mettre un terme à la surchauffe de l'imagination du nouvel élève.
Il n'a pas l'air d'en avoir l'habitude comme elle. Si personne ne le guide, il va se torturer encore longtemps sans jamais trouver la vérité. Car qui pourrait la deviner ? L'identité de son amie n'a de toute évidence pas fuité dans la presse, même après la résolution de l'affaire.
— Quoi ? Comment ça, enlevée ? relève Nash avec perplexité.
— L'année dernière, Mae a été enlevée par des mercenaires. Devant le lycée, répète Ell' avec un peu plus de détails.
— C'est une blague ?
Les sourcils de l'adolescent se froncent au-dessus de ses yeux bleus. Il arrive d'autant moins à en croire ses oreilles que le ton des révélations ne semble pas coller avec les mots qu'il pense avoir entendus. Ellen vient de lui annoncer quelque chose d'incroyable avec l'intonation la plus conversationnelle qui soit.
— Nope. Son oncle est de la Police, Nelson donne comme contexte, sans mentir, même s'il sait pertinemment que Sam n'a été qu'une excuse et n'est en réalité pas du tout à l'origine de l'enlèvement sous quelque angle que ce soit.
— Oh. Vous voulez dire que… c'était un tordu qui voulait se venger ? en déduit leur convive, même si ses yeux ne retrouvent pas encore leurs dimensions normales.
— Yep, répond Nels, pour qui les mensonges monosyllabiques sont les plus sages.
Il repense à la visite de Markus, le jour où Mae a été retrouvée. C'est l'exact même mensonge qu'il est lui-même en train de vendre maintenant. Il ne connaissait pas à Markus de tels talents d'acteurs.
— Waw. C'est fou… Et elle est revenue en cours comme si de rien n'était ? s'étonne Nash, qui essaye encore de raccrocher les morceaux.
L'année dernière reste une période assez vaste, mais il n'aurait pas pensé qu'on puisse se remettre d'une telle expérience en une année entière. Non pas qu'il ait beaucoup réfléchi au temps de rétablissement après une chose pareille, mais là, comme ça, au débotté, il aurait pensé qu'on voudrait déménager, ne plus sortir de chez soi, quelque chose de plus radical que de simplement reprendre le cours de sa vie. Nonobstant de le vouloir, il n'aurait surtout pas pensé qu'on puisse y parvenir. Mae lui a semblé mystérieuse à cause du comportement des gens autour d'elle, pas à cause du sien.
— Elle n'est pas revenue au lycée directement après avoir été retrouvée ; elle a eu des cours de rattrapage cet Été pour pouvoir revenir cette rentrée, corrige Ellen, restant factuelle à l'instar de son camarade, si pour des raisons différentes.
Ce point précis de l'épopée de sa meilleure amie lui est à vrai dire d'un intérêt tout particulier, et ce n'est pas par peur de laisser transparaître la vérité qu'elle s'astreint à des phrases sans émotions. L'idée que Mae a passé une grande partie de l'Été avec Strauss la laisse suspicieuse. La blondinette assure qu'il n'y a vraiment rien de bizarre là-dedans, et Nelson corrobore ses dires, pour avoir croisé leur ancien remplaçant de mathématiques au domicile des Quanto, mais la marginale n'est pas convaincue. En dehors des fausses rumeurs propagées par Degriff, il y a toujours eu un truc entre Mae et Strauss, même si elle ne saurait pas vraiment décrire quoi. Avoir passé plus de temps avec lui encore n'a pas dû arranger la situation, quelle qu'elle soit.
— C'est… tellement courageux, commente Nash, incapable de rester de marbre, lui.
— Elle ne se souvient de rien. Ils ne lui ont rien fait ; elle était sous sédatifs, c'était tout un truc tordu, comme t'as dit, ajoute Nelson.
Il use de phrases courtes et vraies, non pas pour diminuer la bravoure de sa meilleure amie, mais plutôt pour apaiser l'alarme du nouvel élève à leur table. Mae n'a pas besoin d'une nouvelle personne qui la scrute avec perplexité.
— C'est l'histoire la plus folle que j'ai jamais entendue ! s'exclame tout de même l'autre adolescent.
— Ouais, eh ben… C'est la sienne, répond maladroitement Nels, à court d'idées.
En son for intérieur, Ellen en face d'eux ne peut pas s'empêcher de penser que la véritable histoire est encore plus folle. Et elle est sans se douter qu'il lui manque encore quelques détails qui ajouteraient encore un peu plus de déraison à tout ça. Quand elle pense qu'on lui a pratiquement ri au nez, lorsqu'elle a proposé ses théories les plus fantasques sur l'enlèvement de Mae, pendant que les recherches étaient encore en cours… Et pourtant, elle était loin du compte sur l'échelle du farfelu. On peut vraiment s'habituer à tout. Ce qui leur paraissait tout bonnement impossible il y a quelques mois est aujourd'hui leur secret à garder.
Pour éviter de se laisser emporter par les vertiges, et aussi les épargner au reste de la tablée, l'originale décide d'interroger Nash sur sa propre histoire. Sans être aussi fantasque, elle doit tout de même avoir quelques petits côtés atypiques, non ? On ne déménage pas autant de fois dans sa vie sans avoir des anecdotes à raconter. Et comment ça se fait que ce ne soit que sa mère et lui ? Qu'est-il arrivé à son père ? Au début, le jeune homme est un peu pris de court par franchise avec laquelle il se voit interrogé, mais il décide rapidement d'en être rafraîchit plutôt qu'offensé. Est-ce que donner du contexte ne fait pas partie de la démarche de se faire des amis ?
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