3x03 - À vif (2/18) - Balle au centre
Anubis est à son bureau, dans le domicile qu'elle et son mari ont aménagé sommairement à leur arrivée en ville, si semblable à tous leurs précédents. Par souci de simplicité, et parce qu'ils sont routiniers malgré leur nomadisme, ils organisent toujours leur espace à peu près de la même façon. Une tasse de café brûlant déjà à moitié vide entre ses doigts, la jeune femme a une jambe ramenée à elle et l'autre pendante dans le vide. Elle regarde défiler sur quelques-uns de ses nombreux écrans les résultats d'une recherche de fond, qui se sont accumulés faute de ne pas avoir été consultés depuis un certain temps. Son cher et tendre arrive derrière elle, pose ses mains sur ses épaules, et vient l'embrasser dans le cou. Elle penche la tête pour lui faciliter la tâche, son sourire paisible s'étirant à ce doux contact matinal. Ses doigts glissent naturellement vers l'angle de sa mâchoire.
— Toujours sur ça ? s'étonne Jazz lorsqu'il relève les yeux vers ce qu'elle est en train de faire, gardant son menton au creux de son cou.
— Quelqu'un doit bien s'en occuper, elle déclame simplement, sans paraître rechigner à cette activité que lui semble juger rébarbative.
Jasper se redresse, se soustrayant à la caresse sur sa joue, et avise les informations qui sont toujours affichées. Rien d'intéressant à première vue comme aux suivantes. Aucun drapeau rouge. Des corrélations plus que lointaines avec les critères de recherche initiaux. Non pas que les premiers résultats qu'ils avaient obtenus par cette avenue aient été beaucoup plus pertinents, aussi exploitables ont-ils été.
— Peut-être qu'ils n'ont plus de ressources. Ou peut-être qu'ils ont été stoppés par d'autres que nous. Ou alors, leurs propres robots se sont retournés contre eux, il propose comme hypothèses au fait que les supposés vengeurs de DG restent introuvables encore aujourd'hui.
Ils ont déjà envisagé que les androïdes soient en réalité un plan d'urgence du laboratoire-même, une ultime mesure de défense post-mortem, mais Bertram avait témoigné avec beaucoup de conviction à l'encontre de cette théorie. Ils étaient strictement orientés biologie. Leur toute première véritable avancée dans le biomécanique était leur collaboration avec le professeur Quanto, et c'était leur branche officielle. Si un tel plan avait existé, il se serait agi d'une arme bactériologique, certainement pas de pures machines. Et les caméras-nuées n'étaient pas à eux non plus. Sur le principe, à part Mae, personne n'est très enclin à croire la scientifique à lunettes sur parole, mais le fait qu'il ait été numéro 3 sur la liste des individus à préserver en cas de menace, le Docteur Vurt étant numéro 1, a joué en la faveur de la crédibilité de ses dires, pour cette fois.
Si Jazz s'autorise des scénarios si fantasques, ce n'est pas seulement parce qu'il est à court d'idées plus plausibles, c'est aussi parce qu'il ne peut pas admettre l'échec. S'il y avait quelque chose à trouver, ils l'auraient trouvé. C'est ce qu'ils font. C'est leur truc. D'accord, l'un de leurs trucs, mais tout de même. Il ne va pas prétendre gagner à tous les coups, même lui n'est pas aussi prétentieux, mais même s'ils avaient effectivement affaire à plus forts qu'eux, ils auraient au moins trouvé le mur qui les coince, pas juste un néant total d'éléments.
— Si seulement. Je savais que tu te lassais vite, mais quand même… observe Ann, levant les yeux vers son époux, toujours au-dessus d'elle.
Plus réaliste et moins susceptible – si peu – elle ne voit pas de raison de penser que les commanditaires des assassins robotiques ne soient plus une menace. Ces machines étaient faites de composants rares, difficiles à trouver, sans compter la mécanique en elle-même, de pointe. Un gros investissement, pour une entreprise qu'on serait prêt à abandonner au bout du compte. Plus vraisemblablement, leurs agresseurs par proxy se sont enterrés pour mieux frapper ensuite. Dans ce cas, ils ne demandent alors que plus de méfiance à leur égard. Lever la vigilance maintenant lui paraîtrait une grossière erreur.
— C'est impossible qu'ils soient encore en phase de récolte d'informations à notre sujet, vu les précautions qu'on a prises, même contre leurs infâmes caméras-nuées ; ils n'ont donc rien de plus sur nous que ce qu'on a trouvé sur le disque dur du robot-tueur dont on a récupéré la tête. Et à en juger par le peu d'attaques qu'on a subies, aussi violentes ont-elles été, ça ne les a pas menés bien loin… Et s'ils ont remarqué que c'était l'hécatombe du côté de leurs petits collègues ces derniers temps, ils n'ont aucune preuve que c'est la même entité qui a fait tomber DG qui en est à l'origine, et donc aucune raison d'intensifier leurs efforts pour nous trouver, Jazz défend, par quelques bribes de logique, son intuition de tranquillité de ce côté.
Anubis renifle. Ça se tient, mais ça reste léger. On ne construit par des robots de ce type au fond d'un garage. Il faut une infrastructure, des équipes, de la logistique, de la sécurité. Si on a tout ça, on ne peut pas se permettre de laisser quoi que ce soit au hasard. On attend confirmation de l'atteinte de son objectif, et on ne s'arrête pas tant qu'on ne l'a pas. Ne pas être en mesure de découvrir quoi que ce soit de plus sur leur cible ne devrait que leur faire mettre les bouchées doubles, pas présumer qu'elle a été éliminée ; c'est bien ce qui se passe de leur côté, d'ailleurs. Le côté angoissant du silence radio, sans doute.
— Ils n'ont pas vraiment besoin de preuve. Par principe de parcimonie, c'est l'explication qui s'impose. Quelles sont les chances que 5 organisations scientifiques clandestines, d'une envergure ou une autre, tombent en même pas autant de mois, dans des circonstances curieusement similaires, et que ce ne soit pas le même acteur derrière ? elle expose le raisonnement que leur adversaire a toutes les raisons de suivre.
Certes, les agents du gouvernement qu'ils ont gentiment guidés par-ci par-là ne semblent pas se douter de quoi que ce soit, mais à cheval donné, sans doute préfèrent-ils ne pas regarder les dents. Et puis, la façon dont ils ont fait fuiter les choses ou levé l'alerte reste somme toute cohérente avec quelques accidents plausibles. Mettre le feu à un endroit attire toujours les autorités, autant qu'une fuite de gaz neurotoxique, aussi issue de sabotage soit-elle. Et le sabotage reste monnaie courante, dans ces milieux. Quand on est bénéficiaire, on accepte mieux les coïncidences que lorsqu'on est victime.
— Il s'est passé un moment, entre l'intervention à DG et le début de notre vague justicière, objecte doucement Jasper, pour qui la connexion reste ténue.
— Qui a commencé justement après qu'ils ont envoyé leur premier assassin électromécanique, lui rappelle sa femme.
— Il est plus que probable que l'androïde ait mis un certain temps pour arriver jusqu'à Kayle, et que ses commanditaires n'aient donc aucune idée qu'il a effectivement rejoint sa cible, ou même quand, il invalide la corrélation sans peine.
— Ils en ont envoyés d'autres, insiste Ann, prise au jeu.
Elle doit bien admettre qu'ils marquent tous les deux des points, depuis le début.
— Peut-être qu'ils ont tous été envoyés en même temps, et pas en séquence, le suivant après la déboulonnage du précédent, il reste ferme sur sa vision, puisqu'un scénario n'est, avec les informations dont ils disposent, pas moins vraisemblable que l'autre.
— Je suis surprise que tu sois à l'aise avec le fait de te reposer sur autant d'hypothèses, Ann s'extraie finalement de ce match de tennis à balles égales, dont ni l'un ni l'autre ne sortira jamais vainqueur.
Pas sans plus d'éléments, en tous cas. Et c'est justement ce qu'elle cherche encore à obtenir. En vain.
Elle fait tourner sa chaise pour enfin lui faire face. Contraint de lâcher sa prise sur ses épaules, Jazz croise les bras.
— Tout ce que je sais, c'est qu'en les cherchant eux, on est tombés sur quelques autres grands méchants qu'on a pu mettre au placard. C'est toujours ça de pris. On ne peut pas être présents sur tous les fronts. On joue l'offensive. On est doués pour ça, il répond, pour se consoler plus que pour se justifier.
— Cette métaphore n'est bonne ni en contexte militaire, ni en contexte sportif, lui fait remarquer sa femme avec un froncement de nez amusé, tout en amenant sa tasse pas encore tout à fait vide à ses lèvres.
Elle n'est pas parieuse. Pas avec ces choses-là. Pas quand elle a le choix. Pour elle, on ne peut se permettre une tactique déséquilibrée que lorsqu'on sait de source sûre que l'adversaire a celle inverse. Lorsqu'on manque d'informations à ce sujet, alors, la meilleure solution, c'est encore de tenter une couverture moyenne partout, plutôt que de tout miser à un seul endroit. Ce n'est pas comme s'ils avaient besoin de s'économiser, en plus, en le cas présent.
— Peu importe. Si ça se trouve, le môme va revenir de la Capitale avec du grain à moudre, et tu pourras enfin élucider ce mystère et dormir sur tes 2 oreilles sans plus besoin de conjectures, le pirate cherche donc à clore le débat, rendu à la même conclusion qu'ils ne peuvent justement en tirer aucune avec certitude.
Il ne semble pas se rendre compte du paradoxe de vouloir mettre fin à leur longue série de suppositions par une ultime éventualité. Son épouse se garde de le lui faire remarquer, à la fois pour ne pas le froisser et parce qu'il n'a pas tort.
— Hm. Changer d'angle d'attaque pourrait être une idée… murmure Anubis, comme prise d'un inspiration soudaine.
— Il faudrait savoir : on accepte de jouer l'offensive, oui ou non ? il rebondit alors sur son objection à son analogie d'un peu plus tôt, jouant sur les mots.
Elle éclate de rire et le repousse du bout du pied. Il esquive le semblant d'assaut d'un pas-chassé fluide, puis s'en va en souriant et secouant la tête, la laissant à son idée. Même s'il ne s'était pas auto-persuadé de la diminution du danger, il ne pourrait rien y faire de toute manière. C'est tout à l'honneur de sa douce de continuer à surveiller l'horizon, mais il n'a pas cette patience. Il a plutôt tendance à tendre des pièges que de traquer sa proie. Sauf qu'en l'occurrence, c'est contre-indiqué, le risque estimé trop grand. Alors, il s'occupe avec du menu fretin, en attendant soit qu'un gros poisson passe à sa portée de lui-même, soit qu'on lui octroie enfin un permis de pêche en eaux profondes.
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