3x03 - À vif (1/18) - Ravalement de façade

Tous ces rituels ne riment à rien. Dormir, se nourrir, se laver, faire de l'exercice, se reposer, vidanger, s'hydrater, … Aucun n'a de sens. C'est une perte de temps. C'est si inefficace, lent, mal calibré, désordonné, sous-optimal. Peut mieux faire, vraiment. Et dire que certains apprécient. Que ça leur manque, lorsqu'ils n'y ont plus accès. Ils s'érigent des besoins qui ne devraient pas en être. Et ils s'ajoutent même des habitudes qu'ils savent superflues ! Maquillage, crèmes, parfums, atours divers et variés, dans les cheveux, sur les oreilles, le cou, les poignets, les doigts, les chevilles, partout. Finalement, ils sont plus une combinaison d'accessoires et d'artifices qu'ils ne sont eux-mêmes. C'est incompréhensible, lassant, et presque dégoûtant.

Debout dans les toilettes des femmes du premier étage de l'aile Nord de Walter Payton, Andy fait semblant de se laver les mains. Elle a remis son intervention auprès de la jeune Degriff à plus tard le plus longtemps possible, mais a bien dû finir par s'y atteler, sous le coup de l'insistance de son collègue et de son Soigneur. Ce n'est même pas que l'adolescente encoure encore quelque risque direct que ce soit, c'est plutôt qu'une fois que le faible risque long terme qu'elle représente pour eux sera éliminé, ce ne sera plus à faire.

— Hey ! Vous êtes l'ex copine de Mr. Uglow, pas vrai ? s'exclame justement la rouquine en entrant, comme prévu par la Protectrice, dans la pièce.

Il aura fallu bien viser pour l'y trouver seule. À la première heure de la journée de cours, sa clique n'est pas encore là comme une nuée de mouches autour d'une fleur malodorante. Elle passe alors systématiquement ici pour parfaire son esthétique après son trajet depuis chez elle, comme si elle avait pu être perturbée par un si court déplacement.

— Cette déclaration est techniquement correcte, est la seule réponse civilisée qu'Andy est capable d'articuler entre ses dents.

— Qu'est-ce qui vous amène ? Vous êtes venue le supplier de vous reprendre, c'est ça ? Se faire larguer par un type comme lui doit faire mal. Et il faudrait être folle pour ne plus vouloir de lui, avec ses yeux à tomber par terre… enchaîne la pimbêche sans aucune retenue, comme si l'endroit dans lequel elles se trouvaient lui conférait quelque dérogation au respect le plus primaire.

Elles ne se connaissent pas. Elles ne se sont jamais rencontrées, ni adressé la parole, ni même seulement croisées. L'adolescente n'a aucune raison de connaître quelque détail au sujet de l'adulte à laquelle elle parle à l'instant. Et pourtant, elle en fait l'étalage comme une poissonnière soûle de son stock pas frais.

— Pas exactement, marmonne la fausse blonde, désormais convaincue que son interlocutrice ne l'écoute absolument pas.

— C'est un bon parti. Surtout maintenant que vous l'avez un peu décoincé, la lycéenne continue dans ses remarques déplacées.

Son regard est toujours braqué sur le miroir en face d'elle pendant qu'elle se scrute pour la moindre petite imperfection à corriger dans sa coiffure ou son teint. Elle frôle ses cheveux et sa peau du bout des doigts sans réel motif, comme une mauvaise mime. Le haussement de sourcil qu'elle fait accompagner son dernier commentaire provoque étrangement un rictus carnassier chez l'extraterrestre à se droite :

— Je crois que je vais un peu plus apprécier ce que j'ai à faire que prévu, finalement, déclare Andy.

Elle tourne le robinet pour couper l'eau qui coulait inutilement sur ses mains qui ne sont de toute manière pas humides, puis fait un pas vers la peste.

— Pardon ? relève la lycéenne, qui devait tout de même écouter d'une oreille, ou bien est juste interpelée par cette soudain approche.

La Protectrice venue d'ailleurs la saisit alors à la gorge et la fait pivoter pour la plaquer contre le mur carrelé, à côté du miroir dans lequel elle s'admirait une seconde auparavant. Elle la soulève du sol avec aisance, et lance un coup d'œil amusé à ses pieds qui se débattent dans le vide pendant quelques secondes. La lutte est futile, et cesse bien vite. Ce n'est pas un travail de finesse qu'Andy effectue aujourd'hui, contrairement à son intervention auprès du jeune journaliste la dernière fois. Lui, elle aurait presque regretté de lui avoir donné des migraines, puisqu'il leur a été utile, en fin de compte. Disons qu'il avait un rôle à jouer. Degriff, c'est plutôt une erreur à laquelle il faut remédier.

Rien d'aussi drastique que la purge qu'avait dû effectuer Ben pour contrer la contamination de Maena par Strauss n'est nécessaire. Heureusement. Il y a peu de risque que la fille de stylistes se retrouve elle aussi le sujet d'expériences à l'instar de la fille de chercheur militaire, mais dans le doute, autant ne pas s'exposer au même problème deux fois. Lorsqu'elle reprendra ses esprits, Sarah Degriff sera debout en face de la glace. La radiance de sa complexion devrait suffire à ce qu'elle ne se demande pas pourquoi il lui manque quelques minutes de sa vie. Ce n'est pas un cadeau, juste un effet secondaire de l'assainissement de son organisme, mais si ça peut servir à couvrir leurs traces, tant mieux. À ce moment-là, Andy sera déjà sortie du bâtiment, sans avoir laissé derrière elle un seul témoin de sa visite.

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