3x02 - Panacée (19/19) - Pactisation

Ben, Strauss, et Mae se glissent dans le sous-sol de la maison Quanto. Après toute l'activité de la journée, Alek est sorti prendre l'air du soir, tandis que les Kampbell sont rentrés chez eux, tout comme Jena et ses mentors. Greg est dans son antre, peut-être même plongé dans un sommeil proche du coma, maintenant que la pression de l'opération du jour est retombée. Markus et Daisy, de leur côté, ont encore un peu de travail à l'hôpital. Quant à Caesar, il n'est pas encore rentré de la fac. C'est donc le moment propice à ce que l'humaine et ses deux acolytes extraterrestres souhaitent accomplir.

Comme Greg et Alek une paire de semaines plus tôt, ils trouvent Kayle plongé dans la semi-pénombre, attaché au mur. Une jambe tendue, l'autre ramenée à lui, sur le genou de laquelle il laisse pendre son bras du même côté, il les dévisage de l'air hagard d'un prisonnier qui n'a pas vu le ciel et le soleil depuis des mois. En réalité, l'obscurité n'a aucun impact sur lui, mais il faut bien qu'il s'amuse.

— Vous devez être vraiment désespérés pour vous tourner vers moi, déclame l'alien blond, en référence à un vieux film que malheureusement personne dans son auditoire n'a en tête.

La gamine enfermée dans la machine l'aurait reconnue, celle-ci. Pas grave, il trouvera sûrement le moyen de la replacer une autre fois. Ce n'est pas demain la veille qu'il rendra son tablier de grand méchant.

— Ne laisse pas notre visite te monter à la tête, lui lance Strauss, péremptoire.

Il essaye de poser les limites d'entrée de jeu, parce qu'il est parfaitement conscient que Ben et lui ne sont pas du tout capable de contenir Kayle s'il devait tenter quoi que ce soit. Qui le serait ? Ils n'opèrent que sur la base de sa bonne volonté depuis le moment de son retour, dans cette même pièce, d'ailleurs.

— Qu'est-ce qu'il a dit ? souffle Mae.

En effet, la tournure n'a pas été exprimée à son intention, et c'est là la seule façon de comprendre du Homien véritable, sans surcouche de langage terrien.

— Que je suis vieux. Et que je m'ennuie. Qu'est-ce que je peux faire pour vous ? déclare simplement Kayle avant d'interroger, avec une doublure d'anglais, cette fois.

— Elle a besoin d'aide pour sa maîtrise, explique Ben sans fioritures.

— Oh. Est-ce que quelque chose se serait produit ? s'amuse l'ancien tueur en série, une étincelle naissant dans ses yeux pâles.

Rien ne lui échappe sous ce toit auquel il est confiné. Mais en l'occurrence, la nouvelle n'a pas encore été communiquée aux habitants. Et lorsqu'elle le sera, sans doute faudra-t-il la diminuer un peu, afin d'éviter qu'ils ne s'inquiètent que l'adolescente fasse très exactement ce qu'elle a choisi de faire.

— Est-ce que tu peux l'aider ? demande Strauss sans répondre.

Il est moins à l'aise que son Soigneur. Kayle lui fait peur. Qu'on lui ait ôté les raisons qui l'ont poussé à le faire ne change rien au fait qu'il a justement mis leur secret en danger. Quelles qu'aient été ses motivations, ça, il n'aurait pas dû l'oublier. Et il ne l'a pas vraiment fait, puisqu'il est entré dans une rage terrible à la simple idée qu'un mercenaire ait pu le frapper lui, un Diplomate qu'il n'avait jamais rencontré et de plus envoyé pour l'arrêter, au visage avec la crosse de son fusil d'assaut. En fait, ce sont ses incohérences, qui décontenancent tant le mathématicien. Il y a une logique au comportement de Kayle, mais elle lui échappe en grande partie.

— Je ne sais pas ; je n'ai jamais fait l'expérience d'un manque de contrôle, répond le prisonnier avec candeur.

— Certes, mais tu as appris à aller à l'encontre de tes instincts, lui propose Ben, puisque c'est de ce fait qu'a découlé son idée de faire appel à lui.

Un Soigneur qui tue, c'est impensable. La simple idée de la mort est difficile à accepter pour les Homiens comme eux. Vouloir la provoquer ne devrait pas entrer dans leurs cordes. Et pourtant, Kayle l'a fait. Plusieurs fois. Et pas par erreur. Quand Ben repense à l'horreur qu'il a ressentie en se trouvant sur les scènes de crimes de son collègue, alors qu'il n'en était nullement responsable, il ne sait toujours pas comment il a pu perpétrer de tels actes.

— Je ne les ai pas contrariés, je les ai plutôt fait évoluer, corrige le presqu'albinos, avec un froncement de nez, la différence subtile mais pour lui suffisante.

— Le résultat est le même, non ? lui soumet Ben, plus littéral que littéraire.

— Ce n'est pas comme si j'avais quoi que ce soit de plus intéressant à faire, donc sur le principe, bien sûr que je suis d'accord. Mais comment est-ce que vous souhaitez procéder, si son bon vieux père n'est pas au courant ? Kayle remet en question le projet, aussi engageant il lui paraisse.

L'idée d'avoir de quoi s'occuper au-delà d'écouter ce qui se passe dans cette maison dans la cave de laquelle il se cloître est plus qu'alléchant. Et Maena est la seule humaine dont il a encore le loisir de se préoccuper, en dépit de ce que Chuck lui a pris, alors la fréquenter n'est rien de moins que l'équivalent d'un baume passé sur sa blessure béante.

— Personne ne vient jamais vérifier que tu es bel et bien dans ta cage, je me trompe ? intervient justement l'adolescente, toujours entre les deux grands bruns.

Elle a caché à toute sa famille qu'elle avait établi le contact avec des extraterrestres. Pendant des semaines. Caesar sera peut-être le plus difficile à duper, mais même s'il devait soupçonner quelque chose, il comprendrait aussi sûrement qu'elle a une bonne raison de le faire. Accepter ses intuitions n'a pas changé qui il est, et il n'a jamais été un cafteur. Avec elle, il aurait pu rapporter pas mal de choses, au fil des années, et il l'a toujours laissée le faire d'elle-même lorsqu'elle serait prête. Elle ne s'inquiète donc pas. Il faudra être discrets, mais elle préfère ça plutôt que de vivre plus longtemps que nécessaire dans la hantise de faire du mal à quelqu'un.

Un sourire presque trop grand pour son visage étire les lèvres de Kayle à cette question rhétorique. Quelle audace ! Quel esprit de rébellion ! Après tout ce que sa famille et ses proches ont traversé à cause de cachotteries, après tous ses aveux des uns et des autres qu'il faudrait arrêter de se cacher des choses, qu'elle soit encore prête à emprunter cette voie est une excellente preuve de sa motivation.

— Tu es déjà mon élève préférée, il s'exclame.

Elle se garde bien de lui faire remarquer qu'elle est aussi sa seule élève. À moins qu'il ne la compare à des gens à qui il aurait enseigné par le passé, mais elle en doute. Elle ne peut s'empêcher de se demander en quoi vont consister ses enseignements. Ça n'aura sans doute rien à voir avec les conversations qu'elle a avec Strauss. Quoi qu'il en soit, ils ne vont pas commencer ce soir. Il va d'abord falloir trouver un créneau horaire durant lequel personne ne va la chercher. Pas besoin de subtiliser les clés de ses liens à qui que ce soit, puisqu'il n'est réellement retenu que par sa propre volonté. Peut-être que Ben et/ou Strauss supervisera. Les détails sont encore à affiner. Mais tant qu'ils ont obtenu un accord de principe, ça veut dire qu'ils peuvent s'engager sur la voie de cette potentielle solution, et ça, ça la rassure un peu. Ce qui lui est arrivé aujourd'hui ne doit plus jamais se reproduire.

Commentaires